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:Quoi que je fasse, elle est toujours l, cette pense infernale, comme un spectre de plomb  mes cts, seule et jalouse, chassant toute distraction, face  face avec moi misrable, et me secouant de ses deux mains de glace quand je veux dtourner la tte ou fermer les yeux. Elle se glisse sous toutes les formes o mon esprit voudrait la fuir, se mle comme un refrain horrible  toutes les paroles qu'on m'adresse, se colle avec moi aux grilles hideuses de mon cachot ; m'obsde veill, pie mon sommeil convulsif, et reparat dans mes rves sous la forme d'un couteau.
:-- Ah ! ce n'est qu'un rve ! -- H bien ! avant mme que mes yeux lourds aient eu le temps de s'entr'ouvrir assez pour voir cette fatale pense crite dans l'horrible ralit qui m'entoure, sur la dalle mouille et suante de ma cellule, dans les rayons ples de ma lampe de nuit, dans la trame grossire de la toile de mes vtements, sur la sombre figure du soldat de garde dont la giberne reluit  travers la grille du cachot, il me semble que dj une voix a murmur  mon oreille : -- Condamn  mort !
:Ce peu de mots, comme le fil qui rompt le vol de l'insecte, me rejeta violemment dans la ralit. Je revis soudain, comme dans la lumire d'un clair, la sombre salle des assises, le fer  cheval des juges chargs de haillons ensanglants, les trois rangs de tmoins aux faces stupides, les deux gendarmes aux deux bouts de mon banc, et les robes noires s'agiter, et les ttes de la foule fourmiller au fond dans l'ombre, et s'arrter sur moi le regard fixe de ces douze jurs, qui avaient veill pendant que je dormais !
:L'explique qui pourra, de la manire dont cette ide me vint elle ne me causa pas de terreur. Les fentres taient ouvertes ; l'air et le bruit de la ville arrivaient librement du dehors ; la salle tait claire comme pour une noce ; les gais rayons du soleil traaient a et l la figure lumineuse des croises, tantt allonge sur le plancher, tantt dveloppe sur les tables, tantt brise  l'angle des murs ; et de ces losanges clatants aux fentres chaque rayon dcoupait dans l'air un grand prisme de poussire d'or.
:Les jurs seuls paraissaient blmes et abattus, mais c'tait apparemment de fatigue d'avoir veill toute la nuit. Quelques-uns billaient. Rien, dans leur contenance, n'annonait des hommes qui viennent de porter une sentence de mort ; et sur les figures de ces bons bourgeois je ne devinais qu'une grande envie de dormir.
:Oui, la mort ! -- Et d'ailleurs, me rptait je ne sais quelle voix intrieure, qu'est-ce que je risque  dire cela ? A-t-on jamais prononc sentence de mort autrement qu' minuit, aux flambeaux, dans une salle sombre et noire, et par une froide nuit de pluie et d'hiver ? Mais au mois d'aot,  huit heures du matin, un si beau jour, ces bons jurs, c'est impossible ! Et mes yeux revenaient se fixer sur la jolie fleur jaune au soleil.
:Il fallut que l'indignation ft bien forte, pour se faire jour  travers les mille motions qui se disputaient ma pense. Je voulus rpter  haute voix ce que je lui avais dj dit : Plutt cent fois la mort ! Mais l'haleine me manqua et je ne pus que l'arrter rudement par le bras, en criant avec une force convulsive : Non !
:Depuis l'heure o mon arrt m'a t prononc, combien sont morts qui s'arrangeaient pour une longue vie ! Combien m'ont devanc qui, jeunes, libres et sains, comptaient bien aller voir tel jour tomber ma tte en place de Grve ! Combien d'ici l peut-tre qui marchent et respirent au grand air, entrent et sortent  leur gr, et qui me devanceront encore !
:Et puis, qu'est-ce que la vie a donc de si regrettable pour moi ? En vrit, le jour sombre et le pain noir du cachot, la portion de bouillon maigre puise au baquet des galriens, tre rudoy, moi qui suis raffin par l'ducation, tre brutalis des guichetiers et des gardes-chiourme, ne pas voir un tre humain qui me croie digne d'une parole et  qui je le rende, sans cesse tressaillir et de ce que j'ai fait et de ce qu'on me fera ; voil  peu prs les seuls biens que puisse m'enlever le bourreau.
:Vu de loin, cet difice a quelque majest. Il se droule  l'horizon, au front d'une colline, et  distance garde quelque chose de son ancienne splendeur, un air de chteau de roi. Mais  mesure que vous approchez, le palais devient masure. Les pignons dgrads blessent l'oeil. Je ne sais quoi de honteux et d'appauvri salit ces royales faades ; on dirait que les murs ont une lpre. Plus de vitres, plus de glaces aux fentres ; mais de massifs barreaux de fer entre-croiss, auxquels se colle a et l quelque hve figure d'un galrien ou d'un fou.
:Tous les dimanches, aprs la messe, on me lche dans le prau,  l'heure de la rcration. L, je cause avec les dtenus ; il le faut bien. Ils sont bonnes gens, les misrables. Ils me content leurs tours, ce serait  faire horreur ; mais je sais qu'ils se vantent. Ils m'apprennent  parler argot,  rouscailler bigorne, comme ils disent. C'est toute une langue ente sur la langue gnrale comme une espce d'excroissance hideuse, comme une verrue. Quelquefois une nergie singulire, un pittoresque effrayant : il y a du raisin sur le trimar
:Ces feuilles les dtromperont. Publies peut-tre un jour, elles arrteront quelques moments leur esprit sur les souffrances de l'esprit ; car ce sont celles-l qu'ils ne souponnent pas. Ils sont triomphants de pouvoir tuer sans presque faire souffrir le corps. Eh ! c'est bien de cela qu'il s'agit ! Qu'est-ce que la douleur physique prs de la douleur morale ! Horreur et piti, des lois faites ainsi ! Un jour viendra, et peut-tre ces Mmoires, derniers confidents d'un misrable, y auront-ils contribu...
:Que ce que j'cris ici puisse tre un jour utile  d'autres, que cela arrte le juge prt  juger, que cela sauve des malheureux, innocents ou coupables, de l'agonie  laquelle je suis condamn, pourquoi ?  quoi bon ? qu'importe ? Quand ma tte aura t coupe, qu'est-ce que cela me fait qu'on en coupe d'autres ? Est-ce que vraiment j'ai pu penser ces folies ? Jeter bas l'chafaud aprs que j'y aurai mont ! je vous demande un peu ce qui m'en reviendra.
:Le matin du quatrime jour, le substitut du procureur gnral se dit, en mettant sa cravate : -- Il faut pourtant que cette affaire finisse. -- Alors, si le substitut du greffier n'a pas quelque djeuner d'amis qui l'en empche, l'ordre d'excution est minut, rdig, mis au net, expdi, et le lendemain ds l'aube on entend dans la place de Grve clouer une charpente, et dans les carrefours hurler  pleine voix des crieurs enrous.
:Ces cachots sont tout ce qui reste de l'ancien chteau de Bictre tel qu'il fut bti, dans le quinzime sicle, par le cardinal de Winchester, le mme qui fit brler Jeanne d'Arc. J'ai entendu dire cela  des curieux qui sont venus me voir l'autre jour dans ma loge, et qui me regardaient  distance comme une bte de la mnagerie. Le guichetier a eu cent sous.
:Voil, me disais-je, et un frisson de fivre me montait dans les reins, voil quels ont t avant moi les htes de cette cellule. C'est ici, sur la mme dalle o je suis, qu'ils ont pens leurs dernires penses, ces hommes de meurtre et de sang ! C'est autour de ce mur, dans ce carr troit, que leurs derniers pas ont tourn comme ceux d'une bte fauve. Ils se sont succd  de courts intervalles ; il parat que ce cachot ne dsemplit pas. Ils ont laiss la place chaude, et c'est  moi qu'ils l'ont laisse. J'irai  mon tour les rejoindre au cimetire de Clamart, o l'herbe pousse si bien !
:Je ne suis ni visionnaire, ni superstitieux, il est probable que ces ides me donnaient un accs de fivre ; mais, pendant que je rvais ainsi, il m'a sembl tout  coup que ces noms fatals taient crits avec du feu sur le mur noir ; un tintement de plus en plus prcipit a clat dans mes oreilles ; une lueur rousse a rempli mes yeux ; et puis il m'a paru que le cachot tait plein d'hommes, d'hommes tranges qui portaient leur tte dans leur main gauche, et la portaient par la bouche, parce qu'il n'y avait pas de chevelure. Tous me montraient le poing, except le parricide.
:Cela m'a dpossd. --  les pouvantables spectres ! -- Non, c'tait une fume, une imagination de mon cerveau vide et convulsif. Chimre  la Macbeth ! Les morts sont morts, ceux-l surtout. Ils sont bien cadenasss dans le spulcre. Ce n'est pas l une prison dont on s'vade. Comment se fait-il donc que j'aie eu peur ainsi ?
:Il tait  peine jour, et la prison tait pleine de bruit. On entendait ouvrir et fermer les lourdes portes, grincer les verrous et les cadenas de fer, carillonner les trousseaux de clefs entre-choqus  la ceinture des geliers, trembler les escaliers du haut en bas sous des pas prcipits, et des voix s'appeler et se rpondre des deux bouts des longs corridors. Mes voisins de cachot, les forats en punition, taient plus gais qu' l'ordinaire. Tout Bictre semblait rire, chanter, courir, danser.
:Le carr de prisons qui enveloppe la cour ne se referme pas sur lui-mme. Un des quatre pans de l'difice (celui qui regarde le levant) est coup vers son milieu, et ne se rattache au pan voisin que par une grille de fer. Cette grille s'ouvre sur une seconde cour, plus petite que la premire, et, comme elle, bloque de murs et de pignons noirtres.
:Midi sonna. Une grande porte cochre, cache sous un enfoncement, s'ouvrit brusquement. Une charrette, escorte d'espces de soldats sales et honteux, en uniformes bleus,  paulettes rouges et  bandoulires jaunes, entra lourdement dans la cour avec un bruit de ferraille. C'tait la chiourme et les chanes.
:Au mme instant, comme si ce bruit rveillait tout le bruit de la prison, les spectateurs des fentres, jusqu'alors silencieux et immobiles, clatrent en cris de joie, en chansons, en menaces, en imprcations mles d'clats de rire poignants  entendre. On et cru voir des masques de dmons. Sur chaque visage parut une grimace, tous les poings sortirent des barreaux, toutes les voix hurlrent, tous les yeux flamboyrent, et je fus pouvant de voir tant d'tincelles reparatre dans cette cendre.
:Quand ces apprts furent termins, un monsieur brod en argent, qu'on appelait monsieur l'inspecteur donna un ordre au directeur de la prison ; et un moment aprs voil que deux ou trois portes basses vomirent presque en mme temps, et comme par bouffes, dans la cour, des nues d'hommes hideux, hurlants et dguenills. C'taient les forats.
:La grille de la petite cour se rouvrit. Un gardien fit l'appel par ordre alphabtique ; et alors ils sortirent un  un, et chaque forat s'alla ranger debout dans un coin de la grande cour, prs d'un compagnon donn par le hasard de sa lettre initiale. Ainsi chacun se voit rduit  lui-mme ; chacun porte sa chane pour soi, cte  cte avec un inconnu ; et si par hasard un forat a un ami, la chane l'en spare. Dernire des misres.
:Quand il y en eut  peu prs une trentaine de sortis, on referma la grille. Un argousin les aligna avec son bton, jeta devant chacun d'eux une chemise, une veste et un pantalon de grosse toile, puis fit un signe, et tous commencrent  se dshabiller. Un incident inattendu vint, comme  point nomm, changer cette humiliation en torture.
:Cependant la pluie tombait  flots. On ne voyait plus dans la cour que les forats nus et ruisselants sur le pav noy. Un silence morne avait succd  leurs bruyantes bravades. Ils grelottaient, leurs dents claquaient ; leurs jambes maigries, leurs genoux noueux s'entre-choquaient ; et c'tait piti de les voir appliquer sur leurs membres bleus ces chemises trempes, ces vestes, ces pantalons dgouttant de pluie. La nudit et t meilleure.
:On fit asseoir les galriens dans la boue, sur les pavs inonds ; on leur essaya les colliers ; puis deux forgerons de la chiourme, arms d'enclumes portatives, les leur rivrent  froid  grands coups de masses de fer. C'est un moment affreux, o les plus hardis plissent. Chaque coup de marteau, assn sur l'enclume appuye  leur dos, fait rebondir le menton du patient ; le moindre mouvement d'avant en arrire lui ferait sauter le crne comme une coquille de noix.
:Aprs cette opration, ils devinrent sombres. On n'entendait plus que le grelottement des chanes, et par intervalles un cri et le bruit sourd du bton des gardes-chiourme sur les membres des rcalcitrants. Il y en eut qui pleurrent ; les vieux frissonnaient et se mordaient les lvres. Je regardai avec terreur tous ces profils sinistres dans leurs cadres de fer.
:La fentre donnait sur la grande cour de Bictre. Cette cour tait pleine de monde ; deux haies de vtrans avaient peine  maintenir libre, au milieu de cette foule, un troit chemin qui traversait la cour. Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotes  chaque pav, cinq longues charrettes charges d'hommes ; c'taient les forats qui partaient.
:Ces charrettes taient dcouvertes. Chaque cordon en occupait une. Les forats taient assis de ct sur chacun des bords, adosss les uns aux autres, spars par la chane commune, qui se dveloppait dans la longueur du chariot, et sur l'extrmit de laquelle un argousin debout, fusil charg, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers, et,  chaque secousse de la voiture, on voyait sauter leurs ttes et ballotter leurs jambes pendantes.
:Il s'tait tabli entre la foule et les charrettes je ne sais quel horrible dialogue ; injures d'un ct, bravades de l'autre, imprcations des deux parts ; mais,  un signe du capitaine, je vis les coups de bton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les paules ou sur les ttes, et tout rentra dans cette espce de calme extrieur qu'on appelle l'ordre. Mais les yeux taient pleins de vengeance, et les poings des misrables se crispaient sur leurs genoux.
:Depuis que je suis sorti de l'infirmerie, il m'est venu une ide poignante, une ide  me rendre fou, c'est que j'aurais peut-tre pu m'vader si l'on m'y avait laiss. Ces mdecins, ces soeurs de charit, semblaient prendre intrt  moi. Mourir si jeune et d'une telle mort ! On et dit qu'ils me plaignaient, tant ils taient empresss autour de mon chevet. Bah ! curiosit ! Et puis, ces gens qui gurissent vous gurissent bien d'une fivre, mais non d'une sentence de mort. Et pourtant cela leur serait si facile ! une porte ouverte ! Qu'est-ce que cela leur ferait ?
:Plus de chance maintenant ! Mon pourvoi sera rejet, parce que tout est en rgle ; les tmoins ont bien tmoign, les plaideurs ont bien plaid, les juges ont bien jug. Je n'y compte pas,  moins que... Non, folie ! plus d'esprance ! Le pourvoi, c'est une corde qui vous tient suspendu au-dessus de l'abme, et qu'on entend craquer  chaque instant, jusqu' ce qu'elle se casse. C'est comme si le couteau de la guillotine mettait six semaines  tomber.
:J'tais l, ma tte pesante et embrasse dans mes deux mains, qui en avaient plus qu'elles n'en pouvaient porter, mes coudes sur mes genoux, les pieds sur les barreaux de ma chaise ; car l'abattement fait que je me courbe et me replie sur moi-mme comme si je n'avais plus ni os dans les membres ni muscles dans la chair.
:L'odeur touffe de la prison me suffoquait plus que jamais, j'avais encore dans l'oreille tout ce bruit de chanes des galriens, j'prouvais une grande lassitude de Bictre. Il me semblait que le bon Dieu devrait bien avoir piti de moi et m'envoyer au moins un petit oiseau pour chanter l, en face, au bord du toit.
:Je ne sais si ce fut le bon Dieu ou le dmon qui m'exaua ; mais presque au mme moment j'entendis s'lever sous ma fentre une voix, non celle d'un oiseau, mais bien mieux : la voix pure, frache, veloute d'une jeune fille de quinze ans. Je levai la tte comme en sursaut, j'coutai avidement la chanson qu'elle chantait. C'tait un air lent et langoureux, une espce de roucoulement triste et lamentable ; voici les paroles :
:La nuit tombe, je reprendrais ma course. J'irais  Vincennes. Non, la rivire m'empcherait. J'irais  Arpajon. -- Il aurait mieux valu prendre du ct de Saint-Germain, et aller au Havre, et m'embarquer pour l'Angleterre. -- N'importe ! j'arrive  Longjumeau. Un gendarme passe ; il me demande mon passeport... Je suis perdu !
:Le directeur de la prison lui-mme vient de me rendre visite. Il m'a demand en quoi il pourrait m'tre agrable ou utile, a exprim le dsir que je n'eusse pas  me plaindre de lui ou de ses subordonns, s'est inform avec intrt de ma sant et de la faon dont j'avais pass la nuit ; en me quittant, il m'a appel monsieur !
:Nous n'avons pas march longtemps  l'air. Une voiture attele de chevaux de poste stationnait dans la premire cour ; c'est la mme voiture qui m'avait amen ; une espce de cabriolet oblong, divis en deux sections par une grille transversale de fil de fer si paisse qu'on la dirait tricote. Les deux sections ont chacune une porte, l'une devant, l'autre derrire la carriole. Le tout si sale, si noir si poudreux, que le corbillard des pauvres est un carrosse du sacre en comparaison.
:Je conois. C'est un spectacle qu'on embrasse plus aisment d'un coup d'oeil, c'est plus tt vu. C'est tout aussi beau et plus commode. Rien ne vous distrait. Il n'y a qu'un homme, et sur cet homme seul autant de misre que sur tous les forats  la fois. Seulement cela est moins parpill ; c'est une liqueur concentre, bien plus savoureuse.
:J'coutais en silence cette chute de paroles monotones qui assoupissaient ma pense comme le murmure d'une fontaine, et qui passaient devant moi, toujours diverses et toujours les mmes, comme les ormeaux tordus de la grande route, lorsque la voix brve et saccade de l'huissier, plac sur le devant, est venue subitement me secouer.
:-- Une autre nouvelle ? O diable avez-vous pu apprendre des nouvelles ? Laquelle, de grce, mon cher monsieur ? Savez-vous ce que c'est, monsieur l'abb ? tes-vous plus au courant que moi ? Mettez-moi au fait, je vous prie. De quoi s'agit-il ? -- Voyez-vous, j'aime les nouvelles. Je les conte  monsieur le prsident, et cela l'amuse.
:On m'a conduit au cabinet du directeur, entre les mains duquel l'huissier m'a remis. C'tait un change. Le directeur l'a pri d'attendre un instant, lui annonant qu'il allait avoir du gibier  lui remettre, afin qu'il le conduist sur-le-champ  Bictre par le retour de la carriole. Sans doute le condamn d'aujourd'hui, celui qui doit coucher ce soir sur la botte de paille que je n'ai pas eu le temps d'user.
:-- L'ami, m'a-t-il dit, tu n'as pas l'air brave. Ne va pas faire le singe devant la carline [Note : Le poltron devant la mort.]. Vois-tu, il y a un mauvais moment  passer sur la placarde [Note : Place de Grve.] ; mais cela est sitt fait ! Je voudrais tre l pour te montrer la culbute. Mille dieux ! j'ai envie de ne pas me pourvoir, si l'on veut me faucher aujourd'hui avec toi. Le mme prtre nous servira  tous deux ; a m'est gal d'avoir tes restes. Tu vois que je suis un bon garon. Hein ! dis, veux-tu ? d'amiti !
: ma pauvre petite fille ! encore six heures, et je serai mort ! Je serai quelque chose d'immonde qui tranera sur la table froide des amphithtres ; une tte qu'on moulera d'un ct, un tronc qu'on dissquera de l'autre ; puis de ce qui restera, on en mettra plein une bire, et le tout ira  Clamart.
:Qui est-ce qui te fera tout cela maintenant ? Qui est-ce qui t'aimera ? Tous les enfants de ton ge auront des pres, except toi. Comment te dshabitueras-tu, mon enfant, du Jour de l'An, des trennes, des beaux joujoux, des bonbons et des baisers ? -- Comment te dshabitueras-tu, malheureuse orpheline, de boire et de manger ?
:Et quand elle sera grande, si elle va jusque-l, que deviendra-t-elle ? Son pre sera un des souvenirs du peuple de Paris. Elle rougira de moi et de mon nom ; elle sera mprise, repousse, vile  cause de moi, de moi qui l'aime de toutes les tendresses de mon coeur.  ma petite Marie bien-aime ! Est-il bien vrai que tu auras honte et horreur de moi ?
:-- Il y a un homme qui va mourir, et il faut que ce soit vous qui le consoliez. Il faut que vous soyez l quand on lui liera les mains, l quand on lui coupera les cheveux ; que vous montiez dans sa charrette avec votre crucifix pour lui cacher le bourreau ; que vous soyez cahot avec lui par le pav jusqu' la Grve ; que vous traversiez avec lui l'horrible foule buveuse de sang ; que vous l'embrassiez au pied de l'chafaud, et que vous restiez jusqu' ce que la tte soit ici et le corps l.
:J'ai ferm les yeux, et j'ai mis les mains dessus, et j'ai tch d'oublier, d'oublier le prsent dans le pass. Tandis que je rve, les souvenirs de mon enfance et de ma jeunesse me reviennent un  un, doux, calmes, riants, comme des les de fleurs sur ce gouffre de penses noires et confuses qui tourbillonnent dans mon cerveau.
:Maintenant elle s'appuie sur mon bras et je suis tout fier et tout mu. Nous marchons lentement, nous parlons bas. Elle laisse tomber son mouchoir ; je le lui ramasse. Nos mains tremblent en se touchant. Elle me parle des petits oiseaux, de l'toile qu'on voit l-bas, du couchant vermeil derrire les arbres, ou bien de ses amies de pension, de sa robe et de ses rubans. Nous disons des choses innocentes, et nous rougissons tous deux. La petite fille est devenue jeune fille.
:J'avais sur moi le tome second des Voyages de Spallanzani. J'ouvris au hasard, je me rapprochai d'elle, elle appuya son paule  mon paule, et nous nous mmes  lire chacun de notre ct, tout bas, la mme page. Avant de tourner le feuillet, elle tait toujours oblige de m'attendre. Mon esprit allait moins vite que le sien.
:Quand j'ai rv une minute  ce qu'il y a de pass dans ma vie, et que j'en reviens au coup de hache qui doit la terminer tout  l'heure, je frissonne comme d'une chose nouvelle. Ma belle enfance ! ma belle jeunesse ! toffe dore dont l'extrmit est sanglante. Entre alors et  prsent il y a une rivire de sang ; le sang de l'autre et le mien.
:En ce moment mme, il y a tout auprs de moi, dans ces maisons qui font cercle autour du Palais et de la Grve, et partout dans Paris, des hommes qui vont et viennent, causent et rient, lisent le journal, pensent  leurs affaires ; des marchands qui vendent ; des jeunes filles qui prparent leurs robes de bal pour ce soir ; des mres qui jouent avec leurs enfants !
:Eh bien ! il me semble que je suis encore dans la tour du bourdon. C'est tout ensemble un tourdissement et un blouissement. Il y a comme un bruit de cloche qui branle les cavits de mon cerveau, et autour de moi je n'aperois plus cette vie plane et tranquille que j'ai quitte, et o les autres hommes cheminent encore, que de loin et  travers les crevasses d'un abme.
:Avec son toit aigu et roide, son clocheton bizarre, son grand cadran blanc, ses tages  petites colonnes, ses mille croises, ses escaliers uss par les pas, ses deux arches  droite et  gauche, il est l, de plain-pied avec la Grve ; sombre, lugubre, la face toute ronge de vieillesse, et si noir qu'il est noir au soleil.
:Non, rien ! moins qu'une minute, moins qu'une seconde, et la chose est faite. -- Se sont-ils jamais mis, seulement en pense,  la place de celui qui est l, au moment o le lourd tranchant qui tombe mord la chair, rompt les nerfs, brise les vertbres... Mais quoi ! une demi-seconde ! la douleur est escamote...
:Il me semble que, ds que mes yeux seront ferms, je verrai une grande clart et des abmes de lumire o mon esprit roulera sans fin. Il me semble que le ciel sera lumineux de sa propre essence, que les astres y feront des taches obscures, et qu'au lieu d'tre comme pour les yeux vivants des paillettes d'or sur du velours noir, ils sembleront des points noirs sur du drap d'or.
:Il se peut bien aussi qu' certaines dates les morts de la Grve se rassemblent par de noires nuits d'hiver sur la place qui est  eux. Ce sera une foule ple et sanglante, et je n'y manquerai pas. Il n'y aura pas de lune, et l'on parlera  voix basse. L'Htel de Ville sera l, avec sa faade vermoulue, son toit dchiquet, et son cadran qui aura t sans piti pour tous. Il y aura sur la place une guillotine de l'enfer o un dmon excutera un bourreau ; ce sera  quatre heures du matin.  notre tour nous ferons foule autour.
:Nous entrmes dans la salle  manger ; nous en fmes le tour. Je marchais le premier. La porte sur l'escalier tait bien ferme, les fentres aussi. Arriv prs du pole, je vis que l'armoire au linge tait ouverte, et que la porte de cette armoire tait tire sur l'angle du mur, comme pour le cacher.
:Monsieur ! il y a bientt un an qu'elle ne m'a vu, la pauvre enfant. Elle m'a oubli, visage, parole, accent ; et puis, qui me reconnatrait avec cette barbe, ces habits et cette pleur ? Quoi ! dj effac de cette mmoire, la seule o j'eusse voulu vivre ! Quoi ! dj plus pre ! tre condamn  ne plus entendre ce mot, ce mot de la langue des enfants, si doux qu'il ne peut rester dans celle des hommes : papa !
:Hlas ! n'aimer ardemment qu'un seul tre au monde, l'aimer avec tout son amour, et l'avoir devant soi, qui vous voit et vous regarde, vous parle et vous rpond et ne vous connat pas ! Ne vouloir de consolation que de lui, et qu'il soit le seul qui ne sache pas qu'il vous en faut parce que vous allez mourir !
:C'est fait. Maintenant il faut que je me roidisse en moi-mme, et que je pense fermement au bourreau,  la charrette, aux gendarmes,  la foule sur le pont,  la foule sur le quai,  la foule aux fentres, et  ce qu'il y aura exprs pour moi sur cette lugubre place de Grve, qui pourrait tre pave des ttes qu'elle a vu tomber.
:J'ai eu beau me roidir, beau me crisper, le coeur m'a failli. Quand j'ai vu au-dessus des ttes ces deux bras rouges avec leur triangle noir au bout, dresss entre les deux lanternes du quai, le coeur m'a failli. J'ai demand  faire une dernire dclaration. On m'a dpos ici, et l'on est all chercher quelque procureur du roi. Je l'attends, c'est toujours cela de gagn.
:Tout  coup l'un des valets m'a enlev ma veste, et l'autre a pris mes deux mains qui pendaient, les a ramenes derrire mon dos, et j'ai senti les noeuds d'une corde se rouler lentement autour de mes poignets rapprochs. En mme temps, l'autre dtachait ma cravate. Ma chemise de batiste, seul lambeau qui me restt du moi d'autrefois, l'a fait en quelque sorte hsiter un moment ; puis il s'est mis  en couper le col.
:En entrant sur le Pont-au-Change, j'ai par hasard jet les yeux  ma droite en arrire. Mon regard s'est arrt sur l'autre quai, au-dessus des maisons,  une tour noire, isole, hrisse de sculptures, au sommet de laquelle je voyais deux monstres de pierre assis de profil. Je ne sais pourquoi j'ai demand au prtre ce que c'tait que cette tour.
:Vers le milieu de ce Pont-au-Change, si large et si encombr que nous cheminions  grand'peine, l'horreur m'a pris violemment. J'ai craint de dfaillir, dernire vanit ! Alors je me suis tourdi moi-mme pour tre aveugle et pour tre sourd  tout, except au prtre, dont j'entendais  peine les paroles, entrecoupes de rumeurs.
:Nous avons pris le fatal quai. Je commenais  ne plus voir,  ne plus entendre. Toutes ces voix, toutes ces ttes aux fentres, aux portes, aux grilles des boutiques, aux branches des lanternes ; ces spectateurs avides et cruels ; cette foule o tous me connaissent et o je ne connais personne ; cette route pave et mure de visages humains... J'tais ivre, stupide, insens. C'est une chose insupportable que le poids de tant de regards appuys sur vous.
:Tout  coup la srie des boutiques qui occupait mes yeux s'est coupe  l'angle d'une place ; la voix de la foule est devenue plus vaste, plus glapissante, plus joyeuse encore ; la charrette s'est arrte subitement, et j'ai failli tomber la face sur les planches. Le prtre m'a soutenu. -- Courage ! a-t-il murmur. Alors on a apport une chelle  l'arrire de la charrette ; il m'a donn le bras, je suis descendu, puis j'ai fait un pas, puis je me suis retourn pour en faire un autre, et je n'ai pu. Entre les deux lanternes du quai j'avais vu une chose sinistre.
