
choice=,,,,,,,,, 
:Cependant, tout le long de la route, une profonde tristesse lui serrait le coeur : il pensait  cette jeune et jolie Mme Bonacieux qui devait lui donner le prix de son dvouement ; mais, htons-nous de le dire, cette tristesse venait moins chez le jeune homme du regret de son bonheur perdu que de la crainte qu'il prouvait qu'il n'arrivt malheur  cette pauvre femme. Pour lui, il n'y avait pas de doute, elle tait victime d'une vengeance du cardinal, et comme on le sait, les vengeances de Son Eminence taient terribles. Comment avait-il trouv grce devant les yeux du ministre, c'est ce qu'il ignorait lui-mme et sans doute ce que lui et rvl M. de Cavois, si le capitaine des gardes l'et trouv chez lui. 
:Rien ne fait marcher le temps et n'abrge la route comme une pense qui absorbe en elle-mme toutes les facults de l'organisation de celui qui pense. L'existence extrieure ressemble alors  un sommeil dont cette pense est le rve. Par son influence, le temps n'a plus de mesure, l'espace n'a plus de distance. On part d'un lieu, et l'on arrive  un autre, voil tout. De l'intervalle parcouru, rien ne reste prsent  votre souvenir qu'un brouillard vague dans lequel s'effacent mille images confuses d'arbres, de montagnes et de paysages. Ce fut en proie  cette hallucination que d'Artagnan franchit,  l'allure que voulut prendre son cheval, les six ou huit lieues qui sparent Chantilly de Crvecoeur, sans qu'en arrivant dans ce village il se souvnt d'aucune des choses qu'il avait rencontres sur sa route. 
:On comprend que rien ne pouvait, dans la disposition o il se trouvait, tre plus dsagrable  Bazin que l'arrive de d'Artagnan, laquelle pouvait rejeter son matre dans le tourbillon des ides mondaines qui l'avaient si longtemps entran. Il rsolut donc de dfendre bravement la porte ; et comme, trahi par la matresse de l'auberge, il ne pouvait dire qu'Aramis tait absent, il essaya de prouver au nouvel arrivant que ce serait le comble de l'indiscrtion que de dranger son matre dans la pieuse confrence qu'il avait entame depuis le matin, et qui, au dire de Bazin, ne pouvait tre termine avant le soir. 
:Aramis, en surtout noir, le chef accommod d'une espce de coiffure ronde et plate qui ne ressemblait pas mal  une calotte, tait assis devant une table oblongue couverte de rouleaux de papier et d'normes in-folio ;  sa droite tait assis le suprieur des jsuites, et  sa gauche le cur de Montdidier. Les rideaux taient  demi clos et ne laissaient pntrer qu'un jour mystrieux, mnag pour une bate rverie. Tous les objets mondains qui peuvent frapper l'oeil quand on entre dans la chambre d'un jeune homme, et surtout lorsque ce jeune homme est mousquetaire, avaient disparu comme par enchantement ; et, de peur sans doute que leur vue ne rament son matre aux ides de ce monde, Bazin avait fait main basse sur l'pe, les pistolets, le chapeau  plume, les broderies et les dentelles de tout genre et de toute espce. 
:-- J'tais donc au sminaire depuis l'ge de neuf ans, j'en avais vingt dans trois jours, j'allais tre abb, et tout tait dit. Un soir que je me rendais, selon mon habitude, dans une maison que je frquentais avec plaisir - on est jeune, que voulez-vous ! on est faible - un officier qui me voyait d'un oeil jaloux lire les vies des saints  la matresse de la maison, entra tout  coup et sans tre annonc. Justement, ce soir-l, j'avais traduit un pisode de Judith, et je venais de communiquer mes vers  la dame qui me faisait toutes sortes de compliments, et, penche sur mon paule, les relisait avec moi. La pose, qui tait quelque peu abandonne, je l'avoue, blessa cet officier ; il ne dit rien, mais lorsque je sortis, il sortit derrire moi, et me rejoignant : 
:-- Or, continua Aramis, comme les dames ne virent pas revenir leur chanteur, et qu'on le trouva rue Payenne avec un grand coup d'pe au travers du corps, on pensa que c'tait moi qui l'avait accommod ainsi, et la chose fit scandale. Je fus donc pour quelque temps forc de renoncer  la soutane. Athos, dont je fis la connaissance  cette poque, et Porthos, qui m'avait, en dehors de mes leons d'escrime, appris quelques bottes gaillardes, me dcidrent  demander une casaque de mousquetaire. Le roi avait fort aim mon pre, tu au sige d'Arras, et l'on m'accorda cette casaque. Vous comprenez donc qu'aujourd'hui le moment est venu pour moi de rentrer dans le sein de l'Eglise. 
:S'agissait-il d'un repas, Athos l'ordonnait mieux qu'aucun homme du monde, plaant chaque convive  la place et au rang que lui avaient faits ses anctres ou qu'il s'tait faits lui-mme. S'agissait-il de science hraldique, Athos connaissait toutes les familles nobles du royaume, leur gnalogie, leurs alliances, leurs armes et l'origine de leurs armes. L'tiquette n'avait pas de minuties qui lui fussent trangres, il savait quels taient les droits des grands propritaires, il connaissait  fond la vnerie et la fauconnerie, et un jour il avait, en causant de ce grand art, tonn le roi Louis XIII lui-mme, qui cependant y tait pass matre. 
:Comme tous les grands seigneurs de cette poque, il montait  cheval et faisait des armes dans la perfection. Il y a plus : son ducation avait t si peu nglige, mme sous le rapport des tudes scolastiques, si rares  cette poque chez les gentilshommes, qu'il souriait aux bribes de latin que dtachait Aramis, et qu'avait l'air de comprendre Porthos ; deux ou trois fois mme, au grand tonnement de ses amis, il lui tait arriv lorsque Aramis laissait chapper quelque erreur de rudiment, de remettre un verbe  son temps et un nom  son cas. En outre, sa probit tait inattaquable, dans ce sicle o les hommes de guerre transigeaient si facilement avec leur religion et leur conscience, les amants avec la dlicatesse rigoureuse de nos jours, et les pauvres avec le septime commandement de Dieu. C'tait donc un homme fort extraordinaire qu'Athos. 
:Alors, le demi-dieu vanoui, il restait  peine un homme. La tte basse, l'oeil terne, la parole lourde et pnible, Athos regardait pendant de longues heures soit sa bouteille et son verre, soit Grimaud, qui, habitu  lui obir par signes, lisait dans le regard atone de son matre jusqu' son moindre dsir, qu'il satisfaisait aussitt. La runion des quatre amis avait-elle lieu dans un de ces moments-l, un mot, chapp avec un violent effort, tait tout le contingent qu'Athos fournissait  la conversation. En change, Athos  lui seul buvait comme quatre, et cela sans qu'il y part autrement que par un froncement de sourcil plus indiqu et par une tristesse plus profonde. 
:On ne pouvait dire que ce ft le vin qui lui donnt cette tristesse, car au contraire il ne buvait que pour combattre cette tristesse, que ce remde, comme nous l'avons dit, rendait plus sombre encore. On ne pouvait attribuer cet excs d'humeur noire au jeu, car, au contraire de Porthos, qui accompagnait de ses chants ou de ses jurons toutes les variations de la chance, Athos, lorsqu'il avait gagn, demeurait aussi impassible que lorsqu'il avait perdu. On l'avait vu, au cercle des mousquetaires, gagner un soir trois mille pistoles, les perdre jusqu'au ceinturon brod d'or des jours de gala ; regagner tout cela, plus cent louis, sans que son beau sourcil noir et hauss ou baiss d'une demi-ligne, sans que ses mains eussent perdu leur nuance nacre, sans que sa conversation, qui tait agrable ce soir-l, et cess d'tre calme et agrable. 
:-- Juste Dieu !  l'emprisonner, Monseigneur ? il s'emprisonna bien lui- mme, je vous le jure. D'abord il avait fait de rude besogne, un homme tait tu sur le coup, et deux autres taient blesss grivement. Le mort et les deux blesss furent emports par leurs camarades, et jamais je n'ai plus entendu parler ni des uns, ni des autres. Moi-mme, quand je repris mes sens, j'allai trouver M. le gouverneur, auquel je racontai tout ce qui s'tait pass, et auquel je demandai ce que je devais faire du prisonnier. Mais M. le gouverneur eut l'air de tomber des nues ; il me dit qu'il ignorait compltement ce que je voulais dire, que les ordres qui m'taient parvenus n'manaient pas de lui, et que si j'avais le malheur de dire  qui que ce ft qu'il tait pour quelque chose dans toute cette chauffoure, il me ferait pendre. Il parat que je m'tais tromp, Monsieur, que j'avais arrt l'un pour l'autre, et que celui qu'on devait arrter tait sauv. 
:-- Sans doute, Monsieur, il s'est obstin  y rester. Tous les jours, on lui passe par le soupirail du pain au bout d'une fourche, et de la viande quand il en demande ; mais, hlas ! ce n'est pas de pain et de viande qu'il fait la plus grande consommation. Une fois, j'ai essay de descendre avec deux de mes garons, mais il est entr dans une terrible fureur. J'ai entendu le bruit de ses pistolets qu'il armait et de son mousqueton qu'armait son domestique. Puis, comme nous leur demandions quelles taient leurs intentions, le matre a rpondu qu'ils avaient quarante coups  tirer lui et son laquais, et qu'ils les tireraient jusqu'au dernier plutt que de permettre qu'un seul de nous mt le pied dans la cave. Alors, Monsieur, j'ai t me plaindre au gouverneur, lequel m'a rpondu que je n'avais que ce que je mritais, et que cela m'apprendrait  insulter les honorables seigneurs qui prenaient gte chez moi. 
:Au-del des fortifications auxquelles Athos avait fait brche pour sortir et qui se composaient de fagots, de planches et de futailles vides entasses selon toutes les rgles de l'art stratgique, on voyait  et l, nageant dans les mares d'huile et de vin, les ossements de tous les jambons mangs, tandis qu'un amas de bouteilles casses jonchait tout l'angle gauche de la cave et qu'un tonneau, dont le robinet tait rest ouvert, perdait par cette ouverture les dernires gouttes de son sang. L'image de la dvastation et de la mort, comme dit le pote de l'Antiquit, rgnait l comme sur un champ de bataille. 
:D'Artagnan tait rest tourdi de la terrible confidence d'Athos ; cependant bien des choses lui paraissaient encore obscures dans cette demi-rvlation ; d'abord elle avait t faite par un homme tout  fait ivre  un homme qui l'tait  moiti et cependant, malgr ce vague que fait monter au cerveau la fume de deux ou trois bouteilles de bourgogne, d'Artagnan, en se rveillant le lendemain matin, avait chaque parole d'Athos aussi prsente  son esprit que si,  mesure qu'elles taient tombes de sa bouche, elles s'taient imprimes dans son esprit. Tout ce doute ne lui donna qu'un plus vif dsir d'arriver  une certitude, et il passa chez son ami avec l'intention bien arrte de renouer sa conversation de la veille ; mais il trouva Athos de sens tout  fait rassis, c'est--dire le plus fin et le plus impntrable des hommes. 
:Le plus proccup des quatre amis tait bien certainement d'Artagnan, quoique d'Artagnan, en sa qualit de garde, ft bien plus facile  quiper que Messieurs les mousquetaires, qui taient des seigneurs ; mais notre cadet de Gascogne tait, comme on a pu le voir, d'un caractre prvoyant et presque avare, et avec cela (expliquez les contraires) glorieux presque  rendre des points  Porthos. A cette proccupation de sa vanit, d'Artagnan joignait en ce moment une inquitude moins goste. Quelques informations qu'il et pu prendre sur Mme Bonacieux, il ne lui en tait venu aucune nouvelle. M. de Trville en avait parl  la reine ; la reine ignorait o tait la jeune mercire et avait promis de la faire chercher. 
:Cependant, comme Porthos avait trouv le premier son ide, et comme il l'avait poursuivie avec persistance, il fut le premier  agir. C'tait un homme d'excution que ce digne Porthos. D'Artagnan l'aperut un jour qu'il s'acheminait vers l'glise Saint-Leu, et le suivit instinctivement : il entra au lieu saint aprs avoir relev sa moustache et allong sa royale, ce qui annonait toujours de sa part les intentions les plus conqurantes. Comme d'Artagnan prenait quelques prcautions pour se dissimuler, Porthos crut n'avoir pas t vu. D'Artagnan entra derrire lui. Porthos alla s'adosser au ct d'un pilier ; d'Artagnan, toujours inaperu, s'appuya de l'autre. 
:Tout en songeant ainsi et en donnant de temps en temps un coup d'peron  son cheval, d'Artagnan avait fait la route et tait arriv  Saint-Germain. Il venait de longer le pavillon o, dix ans plus tard, devait natre Louis XIV. Il traversait une rue fort dserte, regardant  droite et  gauche s'il ne reconnatrait pas quelque vestige de sa belle Anglaise, lorsque au rez-de-chausse d'une jolie maison qui, selon l'usage du temps, n'avait aucune fentre sur la rue, il vit apparatre une figure de connaissance. Cette figure se promenait sur une sorte de terrasse garnie de fleurs. Planchet la reconnut le premier. " Eh ! Monsieur, dit-il s'adressant  d'Artagnan, ne vous remettez-vous pas ce visage qui baye aux corneilles ? 
:Cette prsentation  Milady occupait fort la tte de notre Gascon. Il se rappelait de quelle faon trange cette femme avait t mle jusque-l dans sa destine. Selon sa conviction, c'tait quelque crature du cardinal, et cependant il se sentait invinciblement entran vers elle, par un de ces sentiments dont on ne se rend pas compte. Sa seule crainte tait que Milady ne reconnt en lui l'homme de Meung et de Douvres. Alors, elle saurait qu'il tait des amis de M. de Trville, et par consquent qu'il appartenait corps et me au roi, ce qui, ds lors, lui ferait perdre une partie de ses avantages, puisque, connu de Milady comme il la connaissait, il jouerait avec elle  jeu gal. Quant  ce commencement d'intrigue entre elle et le comte de Wardes, notre prsomptueux ne s'en proccupait que mdiocrement, bien que le marquis ft jeune, beau, riche et fort avant dans la faveur du cardinal. Ce n'est pas pour rien que l'on a vingt ans, et surtout que l'on est n  Tarbes. 
:Tout ce qu'il y avait de plus clair l-dedans, c'est que d'Artagnan aimait Milady comme un fou et qu'elle ne l'aimait pas le moins du monde. Un instant d'Artagnan comprit que ce qu'il aurait de mieux  faire serait de rentrer chez lui et d'crire  Milady une longue lettre dans laquelle il lui avouerait que lui et de Wardes taient jusqu' prsent absolument le mme, que par consquent il ne pouvait s'engager, sous peine de suicide,  tuer de Wardes. Mais lui aussi tait peronn d'un froce dsir de vengeance ; il voulait possder  son tour cette femme sous son propre nom ; et comme cette vengeance lui paraissait avoir une certaine douceur, il ne voulait point y renoncer. 
:Athos et d'Artagnan, avec l'activit de deux soldats et la science de deux connaisseurs, mirent trois heures  peine  acheter tout l'quipement du mousquetaire. D'ailleurs Athos tait de bonne composition et grand seigneur jusqu'au bout des ongles. Chaque fois qu'une chose lui convenait, il payait le prix demand sans essayer mme d'en rabattre. D'Artagnan voulait bien l-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l'paule en souriant, et d'Artagnan comprenait que c'tait bon pour lui, petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d'un prince. 
:Enfin, aprs, un quart d'heure d'attente et comme le crpuscule tombait tout  fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route de Svres ; un pressentiment dit d'avance  d'Artagnan que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donn rendez-vous : le jeune homme fut tout tonn lui-mme de sentir son coeur battre si violemment. Presque aussitt une tte de femme sortit par la portire, deux doigts sur la bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser ; d'Artagnan poussa un lger cri de joie, cette femme, ou plutt cette apparition, car la voiture tait passe avec la rapidit d'une vision, tait Mme Bonacieux. 
:-- Monseigneur, Votre Eminence est cent fois trop bonne pour moi, et au contraire je pense n'avoir point encore fait assez pour tre digne de ses bonts. Le sige de La Rochelle va s'ouvrir, Monseigneur ; je servirai sous les yeux de Votre Eminence, et si j'ai le bonheur de me conduire  ce sige de telle faon que je mrite d'attirer ses regards, Eh bien, aprs j'aurai au moins derrire moi quelque action d'clat pour justifier la protection dont elle voudra bien m'honorer. Toute chose doit se faire  son temps, Monseigneur ; peut-tre plus tard aurai-je le droit de me donner,  cette heure j'aurais l'air de me vendre. 
:MM. de Bassompierre et Schomberg taient marchaux de France, et rclamaient leur droit de commander l'arme sous les ordres du roi ; mais le cardinal, qui craignait que Bassompierre, huguenot au fond du coeur, ne presst faiblement les Anglais et les Rochelois, ses frres en religion, poussait au contraire le duc d'Angoulme, que le roi,  son instigation, avait nomm lieutenant gnral. Il en rsulta que, sous peine de voir MM. de Bassompierre et Schomberg dserter l'arme, on fut oblig de faire  chacun un commandement particulier : Bassompierre prit ses quartiers au nord de la ville, depuis La Leu jusqu' Dompierre ; le duc d'Angoulme  l'est, depuis Dompierre jusqu' Prigny ; et M. de Schomberg au midi, depuis Prigny jusqu' Angoutin. 
:La conjoncture tait favorable : les Anglais, qui ont, avant toute chose, besoin de bons vivres pour tre de bons soldats, ne mangeant que des viandes sales et de mauvais biscuits, avaient force malades dans leur camp ; de plus, la mer, fort mauvaise  cette poque de l'anne sur toutes les ctes de l'ocan, mettait tous les jours quelque petit btiment  mal ; et la plage, depuis la pointe de l'Aiguillon jusqu' la tranche, tait littralement,  chaque mare, couverte des dbris de pinasses, de roberges et de felouques ; il en rsultait que, mme les gens du roi se tinssent-ils dans leur camp, il tait vident qu'un jour ou l'autre Buckingham, qui ne demeurait dans l'le de R que par enttement, serait oblig de lever le sige. 
:Notre intention n'tant pas de faire un journal de sige, mais au contraire de n'en rapporter que les vnements qui ont trait  l'histoire que nous racontons, nous nous contenterons de dire en deux mots que l'entreprise russit au grand tonnement du roi et  la grande gloire de M. le cardinal. Les Anglais, repousss pied  pied, battus dans toutes les rencontres, crass au passage de l'le de Loix, furent obligs de se rembarquer, laissant sur le champ de bataille deux mille hommes parmi lesquels cinq colonels, trois lieutenants-colonels, deux cent cinquante capitaines et vingt gentilshommes de qualit, quatre pices de canon et soixante drapeaux qui furent apports  Paris par Claude de Saint-Simon, et suspendus en grande pompe aux votes de Notre- Dame. 
:Le cardinal connaissait l'activit et surtout la haine de Buckingham ; si la ligue qui menaait la France triomphait, toute son influence tait perdue : la politique espagnole et la politique autrichienne avaient leurs reprsentants dans le cabinet du Louvre, o elles n'avaient encore que des partisans ; lui Richelieu, le ministre franais, le ministre national par excellence, tait perdu. Le roi, qui, tout en lui obissant comme un enfant, le hassait comme un enfant hait son matre, l'abandonnait aux vengeances runies de Monsieur et de la reine ; il tait donc perdu, et peut-tre la France avec lui. Il fallait parer  tout cela. 
: " Ecoutez : c'est vous qui avez coup les deux ferrets de diamants sur l'paule du duc de Buckingham ; c'est vous qui avez fait enlever Mme Bonacieux ; c'est vous qui, amoureuse de de Wardes, et croyant passer la nuit avec lui, avez ouvert votre porte  M. d'Artagnan ; c'est vous qui, croyant que de Wardes vous avait trompe, avez voulu le faire tuer par son rival ; c'est vous qui, lorsque ce rival eut dcouvert votre infme secret, avez voulu le faire tuer  son tour par deux assassins que vous avez envoys  sa poursuite ; c'est vous qui, voyant que les balles avaient manqu leur coup, avez envoy du vin empoisonn avec une fausse lettre, pour faire croire  votre victime que ce vin venait de ses amis ; c'est vous, enfin, qui venez l, dans cette chambre, assise sur cette chaise o je suis, de prendre avec le cardinal de Richelieu l'engagement de faire assassiner le duc de Buckingham, en change de la promesse qu'il vous a faite de vous laisser assassiner d'Artagnan. " 
:-- Il n'y a pas de dsert o un oiseau ne puisse passer au-dessus de la tte, o un poisson ne puisse sauter au-dessus de l'eau, o un lapin ne puisse partir de son gte, et je crois qu'oiseau, poisson, lapin, tout s'est fait espion du cardinal. Mieux vaut donc poursuivre notre entreprise, devant laquelle d'ailleurs nous ne pouvons plus reculer sans honte ; nous avons fait un pari, un pari qui ne pouvait tre prvu, et dont je dfie qui que ce soit de deviner la vritable cause : nous allons, pour le gagner, tenir une heure dans le bastion. Ou nous serons attaqus, ou nous ne le serons pas. Si nous ne le sommes pas, nous aurons tout le temps de causer et personne ne nous entendra, car je rponds que les murs de ce bastion n'ont pas d'oreilles ; si nous le sommes, nous causerons de nos affaires tout de mme, et de plus, tout en nous dfendant, nous nous couvrons de gloire. Vous voyez bien que tout est bnfice. 
:En effet, comme nous l'avons dit, tout le camp tait en moi ; plus de deux mille personnes avaient assist, comme  un spectacle,  l'heureuse forfanterie des quatre amis, forfanterie dont on tait bien loin de souponner le vritable motif. On n'entendait que le cri de : Vivent les gardes ! Vivent les mousquetaires ! M. de Busigny tait venu le premier serrer la main  Athos et reconnatre que le pari tait perdu. Le dragon et le Suisse l'avaient suivi, tous les camarades avaient suivi le dragon et le Suisse. C'taient des flicitations, des poignes de main, des embrassades  n'en plus finir, des rires inextinguibles  l'endroit des Rochelois ; enfin, un tumulte si grand, que M. le cardinal crut qu'il y avait meute et envoya La Houdinire, son capitaine des gardes, s'informer de ce qui se passait. 
: " La personne qui vous crit ces quelques lignes a eu l'honneur de croiser l'pe avec vous dans un petit enclos de la rue d'Enfer. Comme vous avez bien voulu, depuis, vous dire plusieurs fois l'ami de cette personne, elle vous doit de reconnatre cette amiti par un bon avis. Deux fois vous avez failli tre victime d'une proche parente que vous croyez votre hritire, parce que vous ignorez qu'avant de contracter mariage en Angleterre, elle tait dj marie en France. Mais, la troisime fois, qui est celle-ci, vous pouvez y succomber. Votre parente est partie de La Rochelle pour l'Angleterre pendant la nuit. Surveillez son arrive, car elle a de grands et terribles projets. Si vous tenez absolument  savoir ce dont elle est capable, lisez son pass sur son paule gauche. " 
: " Ma chre cousine, Son Eminence le cardinal, que Dieu conserve pour le bonheur de la France et la confusion des ennemis du royaume, est sur le point d'en finir avec les rebelles hrtiques de La Rochelle : il est probable que le secours de la flotte anglaise n'arrivera pas mme en vue de la place ; j'oserai mme dire que je suis certain que M. de Buckingham sera empch de partir par quelque grand vnement. Son Eminence est le plus illustre politique des temps passs, du temps prsent et probablement des temps  venir. Il teindrait le soleil si le soleil le gnait. Donnez ces heureuses nouvelles  votre soeur, ma chre cousine. J'ai rv que cet Anglais maudit tait mort. Je ne puis me rappeler si c'tait par le fer ou par le poison ; seulement ce dont je suis sr, c'est que j'ai rv qu'il tait mort, et, vous le savez, mes rves ne me trompent jamais. Assurez-vous donc de me voir revenir bientt. " 
: " Maintenant, dit Aramis, vous comprenez, Messieurs, que Bazin seul peut porter cette lettre  Tours ; ma cousine ne connat que Bazin et n'a confiance qu'en lui : tout autre ferait chouer l'affaire. D'ailleurs Bazin est ambitieux et savant ; Bazin a lu l'histoire, Messieurs, il sait que Sixte Quint est devenu pape aprs avoir gard les pourceaux ; Eh bien, comme il compte se mettre d'Eglise en mme temps que moi, il ne dsespre pas  son tour de devenir pape ou tout au moins cardinal : vous comprenez qu'un homme qui a de pareilles vises ne se laissera pas prendre, ou, s'il est pris, subira le martyre plutt que de parler. 
:-- Bien, bien, dit d'Artagnan, je vous passe de grand coeur Bazin ; mais passez-moi Planchet : Milady l'a fait jeter  la porte, certain jour, avec force coups de bton ; or Planchet a bonne mmoire, et, je vous en rponds, s'il peut supposer une vengeance possible, il se fera plutt chiner que d'y renoncer. Si vos affaires de Tours sont vos affaires, Aramis, celles de Londres sont les miennes. Je prie donc qu'on choisisse Planchet, lequel d'ailleurs a dj t  Londres avec moi et sait dire trs correctement :  London, sir, if you please  et  my master lord d'Artagnan ; avec cela soyez tranquilles, il fera son chemin en allant et en revenant. 
:Mais, comme nous l'avons dit, Bazin n'avait, par son heureux retour, enlev qu'une partie de l'inquitude qui aiguillonnait les quatre amis. Les jours de l'attente sont longs, et d'Artagnan surtout aurait pari que les jours avaient maintenant quarante-huit heures. Il oubliait les lenteurs obliges de la navigation, il s'exagrait la puissance de Milady. Il prtait  cette femme, qui lui apparaissait pareille  un dmon, des auxiliaires surnaturels comme elle ; il s'imaginait, au moindre bruit, qu'on venait l'arrter, et qu'on ramenait Planchet pour le confronter avec lui et ses amis. Il y a plus : sa confiance autrefois si grande dans le digne Picard diminuait de jour en jour. Cette inquitude tait si grande, qu'elle gagnait Porthos et Aramis. Il n'y avait qu'Athos qui demeurt impassible, comme si aucun danger ne s'agitait autour de lui, et qu'il respirt son atmosphre quotidienne. 
: " Vraiment, leur disait Athos, vous n'tes pas des hommes, mais des enfants, pour qu'une femme vous fasse si grand-peur ! Et de quoi s'agit-il, aprs tout ? D'tre emprisonns ! Eh bien, mais on nous tirera de prison : on en a bien retir Mme Bonacieux. D'tre dcapits ? Mais tous les jours, dans la tranche, nous allons joyeusement nous exposer  pis que cela, car un boulet peut nous casser la jambe, et je suis convaincu qu'un chirurgien nous fait plus souffrir en nous coupant la cuisse qu'un bourreau en nous coupant la tte. Demeurez donc tranquilles ; dans deux heures, dans quatre, dans six heures, au plus tard, Planchet sera ici : il a promis d'y tre, et moi j'ai trs grande foi aux promesses de Planchet, qui m'a l'air d'un fort brave garon. 
