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:Par les jours de soleil il faisait rouler devant la porte son large fauteuil pareil  un lit. Un domestique, derrire son dos, tenait les fusils, les chargeait et les passait  son matre  ; un autre valet, cach dans un massif, lchait un pigeon de temps en temps,  des intervalles irrguliers, pour que le baron ne ft pas prvenu et demeurt en veil. 
:Et, du matin au soir, il tirait les oiseaux rapides, se dsolant quand il s'tait laiss surprendre, et riant aux larmes quand la bte tombait d'aplomb ou faisait quelque culbute inattendue et drle. Il se tournait alors vers le garon qui chargeait les armes, et il demandait, en suffoquant de gaiet : 
:C'taient d'tranges et invraisemblables aventures, o se complaisait l'humeur hbleuse des chasseurs. Quelques-unes avaient fait date et revenaient rgulirement. L'histoire d'un lapin que le petit vicomte de Bourril avait manqu dans son vestibule les faisait se tordre chaque anne de la mme faon. Toutes les cinq minutes un nouvel orateur prononait  : 
:Alors le baron, officiant comme un vque, se faisait apporter sur une assiette un peu de graisse, oignait avec soin les ttes prcieuses en les tenant par le bout de la mince aiguille qui leur sert de bec. Une chandelle allume tait pose prs de lui, et tout le monde se taisait, dans l'anxit de l'attente. 
:Cela vous met le feu dans le sang. Tous les soirs, des spectacles, des frlements de femmes, une continuelle excitation d'esprit. On devient fou. On ne voit plus que danseuses en maillot, actrices dcolletes, jambes rondes, paules grasses, tout cela presque  porte de la main, sans qu'on ose ou qu'on puisse y toucher. C'est  peine si on gote, une fois ou deux,  quelques mets infrieurs. Et l'on s'en va, le coeur encore tout secou, l'me moustille, avec une espce de dmangeaison de baisers qui vous chatouillent les lvres." 
:Elle s'veilla, s'assit, regarda la campagne, regarda Morin et sourit. Elle sourit en femme heureuse, d'un air engageant et gai. Morin tressaillit. Pas de doute, c'tait pour lui ce sourire-l, c'tait bien une invitation discrte, le signal rv qu'il attendait. Il voulait dire, ce sourire  : "Etes-vous bte, tes-vous niais, tes-vous jobard, d'tre rest l, comme un pieu, sur votre sige depuis hier soir. 
:Elle souriait toujours en le regardant  ; elle commenait mme  rire  ; et il perdit la tte, cherchant un mot de circonstance, un compliment, quelque chose  dire enfin, n'importe quoi. Mais il ne trouvait rien, rien. Alors, saisi d'une audace de poltron, il pensa  : "Tant pis, je risque tout"  ; et brusquement, sans crier "gare", il s'avana, les mains tendues, les lvres gourmandes, et, la saisissant  pleins bras, il l'embrassa. 
:Le bonhomme semblait indcis  ; mais il ne pouvait rien dcider sans sa femme qui ne rentrerait que tard dans la soire. Tout  coup il poussa un cri de triomphe  : "Tenez, j'ai une ide excellente. Je vous tiens, je vous garde. Vous allez dner et coucher ici tous les deux  ; et, quand ma femme sera revenue, j'espre que nous nous entendrons. " 
:Je lui disais  : "Songez donc, mademoiselle,  tous les ennuis que vous aurez. Il vous faudra comparatre devant le tribunal, affronter les regards malicieux, parler en face de tout ce monde, raconter publiquement cette triste scne du wagon. Voyons, entre nous, n'auriez-vous pas mieux fait de ne rien dire, de remettre  sa place ce polisson sans appeler les employs  ; et de changer simplement de voiture  ?" 
:Elle se mit  rire. "C'est vrai ce que vous dites  ! mais que voulez-vous  ? J'ai eu peur  ; et, quand on a peur, on ne raisonne plus. Aprs avoir compris la situation, j'ai bien regrett mes cris  ; mais il tait trop tard. Songez aussi que cet imbcile s'est jet sur moi comme un furieux, sans prononcer un mot, avec une figure de fou. Je ne savais mme pas ce qu'il me voulait." 
:On fit ensuite un tour au clair de lune et je lui murmurai dans l'me toutes les tendresses qui me montaient du coeur. Je la tenais serre contre moi, l'embrassant  tout moment, mouillant mes lvres aux siennes. Devant nous, l'oncle et Rivet discutaient. Leurs ombres les suivaient gravement sur le sable des chemins. 
:Il tait tendu dans un fauteuil, avec des sinapismes aux jambes et des compresses d'eau froide sur le crne, dfaillant d'angoisse. Et il toussait sans cesse, d'une petite toux d'agonisant, sans qu'on st d'o lui tait venu ce rhume. Sa femme le regardait avec des yeux de tigresse prte  le dvorer. 
:Ds qu'elle m'eut laiss seul avec son mari, il me prit les mains, les serrant  les broyer  : "Voici longtemps, cher monsieur, que je veux aller vous voir. Ma femme m'a tant parl de vous. Je sais... oui, je sais en quelle circonstance douloureuse vous l'avez connue, je sais aussi comme vous avez t parfait, plein de dlicatesse, de tact, de dvouement dans l'affaire..." Il hsita, puis pronona plus bas, comme s'il et articul un mot grossier  : "... Dans l'affaire de ce cochon de Morin." 
:Une vieille bonne restait prs d'elle, la faisant boire de temps en temps ou mcher un peu de viande froide. Que se passait-il dans cette me dsespre  ? On ne le sut jamais  ; car elle ne parla plus. Songeait-elle aux morts  ? Rvassait-elle tristement, sans souvenir prcis  ? Ou bien sa pense anantie restait-elle immobile comme de l'eau sans courant  ? 
:Pendant les premiers jours, tout se passa normalement. On avait dit  l'officier d' ct que la dame tait malade, et il ne s'en inquita gure. Mais bientt cette femme qu'on ne voyait jamais l'irrita. Il s'informa de la maladie  ; on rpondit que son htesse tait couche depuis quinze ans par suite d'un violent chagrin. Il n'en crut rien sans doute, et s'imagina que la pauvre insense ne quittait pas son lit par fiert, pour ne pas voir les Prussiens, et ne leur point parler, et ne les point frler. 
:Et bientt on vit sortir un dtachement qui soutenait un matelas comme on porte un bless. Dans ce lit qu'on n'avait point dfait, la folle toujours silencieuse, restait tranquille, indiffrente aux vnements, tant qu'on la laissait couche. Un homme par-derrire portait un paquet de vtements fminins. 
:Madame Lefvre tait une dame de campagne, une veuve, une de ces demi-paysannes  rubans et  chapeaux falbalas, de ces personnes qui parlent avec des cuirs, prennent en public des airs grandioses, et cachent une me de brute prtentieuse sous des dehors comiques et chamarrs, comme elles dissimulent leurs grosses mains rouges sous des gants de soie crue. 
:Ds que tout le monde fut parti, Mme Lefvre discuta longtemps cette ide de chien. Elle faisait, aprs rflexion, mille objections, terrifie par l'image d'une jatte pleine de pte  ; car elle tait de cette race parcimonieuse de dames campagnardes qui portent toujours des centimes dans leur poche pour faire l'aumne ostensiblement aux pauvres des chemins, et donner aux qutes du dimanche. 
:On se mit  sa recherche, mais on n'en trouvait que des grands, des avaleurs de soupe  faire frmir. L'picier de Rolleville en avait bien un, tout petit, mais il exigeait qu'on le lui payt deux francs, pour couvrir ses frais d'levage. Mme Lefvre dclara qu'elle voulait bien nourrir un "quin", mais qu'elle n'en achterait pas. 
:Or, le boulanger, qui savait les vnements, apporta un matin, dans sa voiture, un trange petit animal tout jaune, presque sans pattes, avec un corps de crocodile, une tte de renard et une queue en trompette, un vrai panache, grand comme tout le reste de sa personne. Un client cherchait  s'en dfaire. Mme Lefvre trouva fort beau ce roquet immonde, qui ne cotait rien. Rose l'embrassa, puis demanda comment on le nommait. Le boulanger rpondit  : "Pierrot." 
:On descend une fois par an dans cette carrire,  l'poque o l'on marne les terres. Tout le reste du temps, elle sert de cimetire aux chiens condamns, et souvent, quand on passe auprs de l'orifice, des hurlements plaintifs, des aboiements furieux ou dsesprs, des appels lamentables montent jusqu' vous. 
:Quand une bte agonise depuis dix  douze jours dans le fond, nourrie par les restes immondes de ses devanciers, un nouvel animal, plus gros, plus vigoureux certainement, est prcipit tout  coup. Ils sont l, seuls, affams, les yeux luisants. Ils se guettent, se suivent, hsitent, anxieux. Mais la faim les presse  : ils s'attaquent, luttent longtemps, acharns  ; et le plus fort mange le plus faible, le dvore vivant. 
:Quand il fut dcid qu'on ferait "piquer du mas"  Pierrot, on s'enquit d'un excuteur. Le cantonnier qui binait la route demanda six sous pour la course. Cela parut follement exagr  Mme Lefvre. Le goujat du voisin se contentait de cinq sous  ; c'tait trop encore  ; et, Rose ayant fait observer qu'il valait mieux qu'elles le portassent elles-mmes, parce qu'ainsi il ne serait pas brutalis en route et averti de son sort, il fut rsolu qu'elles iraient toutes les deux  la nuit tombante. 
:Elles allaient  grands pas, comme des maraudeuses,  travers la plaine. Bientt elles aperurent la marnire et l'atteignirent  ; Mme Lefvre se pencha pour couter si aucune bte ne gmissait. - Non - il n'y en avait pas  ; Pierrot serait seul. Alors Rose qui pleurait, l'embrassa, puis le lana dans le trou  ; et elles se penchrent toutes deux, l'oreille tendue. 
:Les grands malheurs ne m'attristent gure, dit Jean Bridelle, un vieux garon qui passait pour sceptique. J'ai vu la guerre de bien prs  : j'enjambais les corps sans apitoiement. Les fortes brutalits de la nature ou des hommes peuvent nous faire pousser des cris d'horreur ou d'indignation, mais ne nous donnent point ce pincement au coeur, ce frisson qui vous passe dans le dos  la vue de certaines petites choses navrantes. 
:J'ai cinquante ans. J'tais jeune alors et j'tudiais le droit. Un peu triste, un peu rveur, imprgn d'une philosophie mlancolique, je n'aimais gure les cafs bruyants, les camarades braillards, ni les filles stupides. Je me levais tt  ; et une de mes plus chres volupts tait de me promener seul, vers huit heures du matin, dans la ppinire du Luxembourg. 
:Vous ne l'avez pas connue, vous autres, cette ppinire  ? C'tait comme un jardin oubli de l'autre sicle, un jardin joli comme un doux sourire de vieille. Des haies touffues sparaient les alles troites et rgulires, alles calmes entre deux murs de feuillage taills avec mthode. Les grands ciseaux du jardinier alignaient sans relche ces cloisons de branches  ; et, de place en place, on rencontrait des parterres de fleurs, des plates-bandes de petits arbres rangs comme des collgiens en promenade, des socits de rosiers magnifiques ou des rgiments d'arbres  fruits. 
:Et voil qu'un matin, comme il se croyait bien seul, il se mit  faire des mouvements singuliers  : quelques petits bonds d'abord, puis une rvrence  ; puis il battit, de sa jambe grle, un entrechat encore alerte, puis il commena  pivoter galamment, sautillant, se trmoussant d'une faon drle, souriant comme devant un public, faisant des grces, arrondissant les bras, tortillant son pauvre corps de marionnette, adressant dans le vide de lgers saluts attendrissants et ridicules. Il dansait  ! 
:Ds que j'eus fini de djeuner, je retournai au Luxembourg, et bientt j'aperus mon ami qui donnait le bras avec crmonie  une toute vieille petite femme vtue de noir, et  qui je fus prsent. C'tait la Castris, la grande danseuse aime des princes, aime du roi, aime de tout ce sicle galant qui semble avoir laiss dans le monde une odeur d'amour. 
:On remonta sur le pont aprs dner. Devant nous, la Mditerrane n'avait pas un frisson sur toute sa surface, qu'une grande lune calme moirait. Le vaste bateau glissait, jetant sur le ciel, qui semblait ensemenc d'toiles, un gros serpent de fume noire  ; et, derrire nous, l'eau toute blanche, agite par le passage rapide du lourd btiment, battue par l'hlice, moussait, semblait se tordre, remuait tant de clarts qu'on et dit de la lumire de lune bouillonnant. 
:Alors un grand homme  figure brle,  l'aspect grave, un de ces hommes qu'on sent avoir travers de longs pays inconnus, au milieu de dangers incessants, et dont l'oeil tranquille semble garder, dans sa profondeur, quelque chose des paysages tranges qu'il a vus  ; un de ces hommes qu'on devine tremps dans le courage, parla pour la premire fois  : 
:"Et, pourtant, j'ai travers bien des hasards, bien des aventures qui semblaient mortelles. Je me suis battu souvent. J'ai t laiss pour mort par des voleurs. J'ai t condamn, comme insurg,  tre pendu, en Amrique, et jet  la mer du pont d'un btiment sur les ctes de Chine. Chaque fois je me suis cru perdu, j'en ai pris immdiatement mon parti, sans attendrissement et mme sans regrets. 
:"Je l'ai pressentie en Afrique. Et pourtant elle est fille du Nord  : le soleil la dissipe comme un brouillard. Remarquez bien ceci, messieurs. Chez les Orientaux, la vie ne compte pour rien  : on est rsign tout de suite  : les nuits sont claires et vides de lgendes, les mes aussi vides des inquitudes sombres qui hantent les cerveaux dans les pays froids. En Orient, on peut connatre la panique, on ignore la peur. 
:"Nous tions deux amis suivis de huit spahis et de quatre chameaux avec leurs chameliers. Nous ne parlions plus, accabls de chaleur, de fatigue, et desschs de soif comme ce dsert ardent. Soudain un de ces hommes poussa une sorte de cri  ; tous s'arrtrent, et nous demeurmes immobiles, surpris par un inexplicable phnomne connu des voyageurs en ces contres perdues. 
:"Je n'en sais rien. Personne ne sait. Les officiers, surpris souvent par ce bruit singulier, l'attribuent gnralement  l'cho grossi, multipli, dmesurment enfl par les vallonnements des dunes, d'une grle de grains de sable emports dans le vent et heurtant une touffe d'herbes sches  ; car on a toujours remarqu que le phnomne se produit dans le voisinage de petites plantes brles par le soleil, et dures comme du parchemin. 
:"C'tait l'hiver dernier, dans une fort du nord-est de la France. La nuit vint deux heures plus tt, tant le ciel tait sombre. J'avais pour guide un paysan qui marchait  mon ct, par un tout petit chemin, sous une vote de sapins dont le vent dchan tirait des hurlements. Entre les cimes, je voyais courir des nuages en droute, des nuages perdus qui semblaient fuir devant une pouvante. Parfois, sous une immense rafale, toute la fort s'inclinait dans le mme sens avec un gmissement de souffrance  ; et le froid m'envahissait malgr mon pas rapide et mon lourd vtement. 
:"Les tnbres taient profondes. Je ne voyais rien devant moi, ni autour de moi, et toute la branchure des arbres entrechoqus emplissait la nuit d'une rumeur incessante. Enfin, j'aperus une lumire, et bientt mon compagnon heurtait une porte. Des cris aigus de femmes nous rpondirent. Puis, une voix d'homme, une voix trangle, demanda  : "Qui va l  ?" Mon guide se nomma. Nous entrmes. Ce fut un inoubliable tableau. 
:"Nous restions immobiles, livides, dans l'attente d'un vnement affreux, l'oreille tendue, le coeur battant, bouleverss au moindre bruit. Et le chien se mit  tourner autour de la pice, en sentant les murs et gmissant toujours. Cette bte nous rendait fous  ! Alors, le paysan qui m'avait amen, se jeta sur elle, dans une sorte de paroxysme de terreur furieuse, et, ouvrant une porte donnant sur une petite cour, jeta l'animal dehors. 
:Lorsqu'ils tournrent la grande barrire de la ferme maritale, quarante coups de fusil clatrent sans qu'on vt les tireurs cachs dans les fosss. A ce bruit, une grosse gaiet saisit les hommes qui gigotaient lourdement en leurs habits de fte  ; et Patu, quittant sa femme, sauta sur un valet qu'il apercevait derrire un arbre, empoigna son arme, et lcha lui-mme un coup de feu en gambadant comme un poulain. 
:Comme un serpent, la suite des invits s'allongeait  travers la cour. Les premiers, atteignant la maison, brisaient la chane, s'parpillaient, tandis que l-bas il en entrait toujours par la barrire ouverte. Les fosss maintenant taient garnis de gamins et de pauvres, curieux  ; et les coups de fusil ne cessaient pas, clatant de tous les cts  la fois, mlant  l'air une bue de poudre et cette odeur qui grise comme de l'absinthe. 
:Les fermires, carlates, oppresses, les corsages tendus comme des ballons, coupes en deux par le corset, gonfles du haut et du bas, restaient  table par pudeur. Mais une d'elles, plus gne, tant sortie, toutes alors se levrent  la suite. Elles revenaient plus joyeuses, prtes  rire. Et les lourdes plaisanteries commencrent. 
:C'taient des bordes d'obscnits lches  travers la table, et toutes sur la nuit nuptiale. L'arsenal de l'esprit paysan fut vid. Depuis cent ans, les mmes grivoiseries servaient aux mmes occasions, et, bien que chacun les connt, elles portaient encore, faisaient partir en un rire retentissant les deux enfiles de convives. 
:Puis, quand on eut bu des barils d'eau-de-vie, chacun partit se coucher  : et les jeunes poux entrrent en leur chambre, situe au rez-de-chausse, comme toutes les chambres de ferme  ; et, comme il y faisait un peu chaud, ils ouvrirent la fentre et fermrent l'auvent. Une petite lampe de mauvais got, cadeau du pre de la femme, brlait sur la commode  ; et le lit tait prt  recevoir le couple nouveau, qui ne mettait point  son premier embrassement tout le crmonial des bourgeois dans les villes. 
:Alors Jean, secou d'une colre tumultueuse, jura  : "Nom de D...  ! ils croient que je ne sortirai pas  cause de toi  ?... Attends, attends  !" Il se chaussa, dcrocha son fusil toujours pendu  porte de sa main, et, comme sa femme se tranait  ses genoux et le suppliait, perdue, il se dgagea vivement, courut  la fentre et sauta dans la cour. 
:Il ne savait plus  ; il cherchait les bouts de papier poss dans un brviaire. Il en retrouva deux enfin, et continua  : "Il ne faut pas que les garons et les filles viennent comme a, le soir, dans le cimetire, ou bien je prviendrai le garde champtre. - M. Csaire Omont voudrait bien trouver une jeune fille honnte comme servante." Il rflchit encore quelques secondes, puis ajouta  : "C'est tout, mes frres, c'est la grce que je vous souhaite, au nom du Pre, et du Fils, et du Saint-Esprit." 
:Quand les Malandain furent rentrs dans leur chaumire, la dernire du hameau de la Sablire, sur la route de Fourville, le pre, un vieux petit paysan sec et rid, s'assit devant la table, pendant que sa femme dcrochait la marmite et que sa fille Adlade prenait dans le buffet les verres et les assiettes, et il dit  : "a s'rait p't-tre bon, c'te place chez matr' Omont, vu que le v'l veuf, que sa bru l'aime pas, qu'il est seul et qu'il a d' quoi. J' ferions p't-tre ben d'y envoyer Adlade." 
:Ds que le repas fut termin, la mre lui fit mettre son bonnet, et elles partirent toutes deux pour aller trouver M. Csaire Omont. Il habitait une sorte de petit pavillon de brique adoss aux btiments d'exploitation qu'occupaient ses fermiers. Car il s'tait retir du faire-valoir, pour vivre de ses rentes. 
:Et il entendit ses petits sabots dcouverts battre le sapin de l'escalier  ; et, quand elle fut arrive aux dernires marches, il la prit par le bras, et ds qu'elle eut laiss devant la porte ses troites chaussures de bois  ct des grosses galoches du matre, il la poussa dans sa chambre en grognant  : 
:"Je vous dis, moi, qu'on peut aimer plusieurs fois avec toutes ses forces et toute son me. Vous me citez des gens qui se sont tus par amour, comme preuve de l'impossibilit d'une seconde passion. Je vous rpondrai que, s'ils n'avaient pas commis cette btise de se suicider, ce qui leur enlevait toute chance de rechute, ils se seraient guris  ; et ils auraient recommenc, et toujours, jusqu' leur mort naturelle. Il en est des amoureux comme des ivrognes. Qui a bu boira - qui a aim aimera. C'est une affaire de temprament, cela." 
:"En effet, madame, vous ne vous trompez pas sur ce point, que l'tre aim fut un homme. Vous le connaissez, c'est M. Chouquet, le pharmacien du bourg. Quant  elle, la femme, vous l'avez connue aussi, c'est la vieille rempailleuse de chaises qui venait tous les ans au chteau. Mais je vais me faire mieux comprendre." 
:"J'ai t appel, il y a trois mois, auprs de cette vieille femme,  son lit de mort. Elle tait arrive, la veille, dans la voiture qui lui servait de maison, trane par la rosse que vous avez vue, et accompagne de ses deux grands chiens noirs, ses amis et ses gardiens. Le cur tait dj l. Elle nous fit ses excuteurs testamentaires, et, pour nous dvoiler le sens de ses volonts dernires, elle nous raconta toute sa vie. Je ne sais rien de plus singulier et de plus poignant 
:"Elle garda en elle son souvenir ineffaable, et, quand elle le rencontra, l'an suivant, derrire l'cole, jouant aux billes avec ses camarades, elle se jeta sur lui, le saisit dans ses bras, et le baisa avec tant de violence qu'il se mit  hurler de peur. Alors, pour l'apaiser, elle lui donna son argent  : trois francs vingt, un vrai trsor, qu'il regardait avec des yeux agrandis. 
:"Le soir mme, elle se jeta dans la mare qui est sur la place de la Mairie. Un ivrogne attard la repcha, et la porta  la pharmacie. Le fils Chouquet descendit en robe de chambre, pour la soigner, et, sans paratre la reconnatre, la dshabilla, la frictionna, puis il lui dit d'une voix dure  : "Mais "vous tes folle  ! Il ne faut pas tre bte comme "a  !" 
:"Comme je vous l'ai dit en commenant, elle est morte ce printemps. Aprs m'avoir racont toute cette triste histoire, elle me pria de remettre  celui qu'elle avait si patiemment aim toutes les conomies de son existence, car elle n'avait travaill que pour lui, disait-elle, jenant mme pour mettre de ct, et tre sre qu'il penserait  elle, au moins une fois, quand elle serait morte. 
:"Il s'tait lev  ; il marchait  grands pas derrire la table, le bonnet grec chavir sur une oreille. Il balbutiait  : "Comprend-on a, docteur  ? Voil de ces choses horribles pour un homme  ! Que faire  ? Oh  ! si je l'avais su de son vivant, je l'aurais fait arrter par la gendarmerie et flanquer en prison. Et elle n'en serait pas sortie, je vous en rponds  !" 
:Javel an tait alors patron d'un chalutier. Le chalutier est le bateau de pche par excellence. Solide  ne craindre aucun temps, le ventre rond, roul sans cesse par les lames comme un bouchon, toujours dehors, toujours fouett par les vents durs et sals de la Manche, il travaille la mer, infatigable, la voile gonfle, tranant par le flanc un grand filet qui racle le fond de l'Ocan, et dtache et cueille toutes les btes endormies dans les roches, les poissons plats colls au sable, les crabes lourds aux pattes crochues, les homards aux moustaches pointues. 
:Quand la brise est frache et la vague courte, le bateau se met  pcher. Son filet est fix tout le long d'une grande tige de bois garnie de fer qu'il laisse descendre au moyen de deux cbles glissant sur deux rouleaux aux deux bouts de l'embarcation. Et le bateau, drivant sous le vent et le courant, tire avec lui cet appareil qui ravage et dvaste le sol de la mer. 
:Or, bientt le vent s'leva, et une bourrasque survenant fora le chalutier  fuir. Il gagna les ctes d'Angleterre  ; mais la mer dmonte battait les falaises se ruait contre la terre, rendait impossible l'entre des ports. Le petit bateau reprit le large et revint sur les ctes de France. La tempte continuait  faire infranchissables les jetes, enveloppant d'cume, de bruit et de danger tous les abords des refuges. 
:Donc le grand engin de pche fut pass par-dessus bord, et deux hommes  l'avant, deux hommes  l'arrire, commencrent  filer sur les rouleaux les amarres qui le tenaient. Soudain il toucha le fond  : mais une haute lame inclinant le bateau, Javel cadet, qui se trouvait  l'avant et dirigeait la descente du filet, chancela, et son bras se trouva saisi entre la corde un instant dtendue par la secousse et le bois o elle glissait. Il fit un effort dsespr, tchant de l'autre main de soulever l'amarre, mais le chalut tranait dj et le cble roidi ne cda point. 
:L'homme crisp par la douleur appela. Tous accoururent. Son frre quitta la barre. Ils se jetrent sur la corde, s'efforant de dgager le membre qu'elle broyait. Ce fut en vain. "Faut couper", dit un matelot, et il tira de sa poche un large couteau, qui pouvait, en deux coups, sauver le bras de Javel cadet. 
:Javel cadet se leva, son bras pendait  son ct. Il le prit de l'autre main, le souleva, le tourna, le secoua. Tout tait rompu, les os casss  ; les muscles seuls retenaient ce morceau de son corps. Il le considrait d'un oeil morne, rflchissant. Puis il s'assit sur une voile plie, et les camarades lui conseillrent de mouiller sans cesse la blessure pour empcher le mal noir. 
:C'est l un des horizons les plus magnifiques qui soient au monde. Derrire nous Rouen, la ville aux glises, aux clochers gothiques, travaills comme des bibelots d'ivoire  ; en face, Saint-Sever, le faubourg aux manufactures, qui dresse ses mille chemines fumantes sur le grand ciel vis--vis des mille clochetons sacrs de la vieille cit. 
:De place en place, de grands navires  l'ancre le long des berges du large fleuve. Trois normes vapeurs s'en allaient,  la queue leu leu, vers Le Havre  : et un chapelet de btiments, form d'un trois-mts, de deux golettes et d'un brick, remontait vers Rouen, tran par un petit remorqueur vomissant un nuage de fume noire. 
:Comme Mathieu a du temps de reste, il boit  ; mais il boit en artiste, en convaincu, si bien qu'il est gris rgulirement tous les soirs. Il est gris, mais il le sait  ; il le sait si bien qu'il note, chaque jour, le degr exact de son ivresse. C'est l sa principale occupation  ; la chapelle ne vient qu'aprs. 
:Je connaissais ce grand garon qui s'appelait Ren de Bourneval. Il tait de commerce aimable, bien qu'un peu triste, semblait revenu de tout, fort sceptique, d'un scepticisme prcis et mordant, habile surtout  dsarticuler d'un mot les hypocrisies mondaines. Il rptait souvent  : "Il n'y a pas d'hommes honntes  : ou du moins ils ne le sont que relativement aux crapules." 
:"Il aima ma mre, parat-il, et en fut aim. Cette liaison demeura tellement secrte que personne ne la souponna La pauvre femme, dlaisse et triste, dut s'attacher  lui d'une faon dsespre, et prendre dans son commerce toutes ses manires de penser, des thories de libre sentiment, des audaces d'amour indpendant  ; mais, comme elle tait si craintive qu'elle n'osait jamais parler haut, tout cela fut refoul, condens, press en son coeur qui ne s'ouvrit jamais. 
:"Elle mourut. J'avais alors dix-huit ans. Je dois ajouter, pour que vous compreniez ce qui va suivre, que son mari tait dot d'un conseil judiciaire, qu'une sparation de biens avait t prononce au profit de ma mre, qui avait conserv, grce aux artifices de la loi et au dvouement intelligent d'un notaire, le droit de tester  sa guise. 
:"Celui qui se croyait mon pre, un gros homme sanguin veillant l'ide d'un boucher, et mes frres, deux forts garons de vingt et de vingt-deux ans, attendaient tranquilles sur leurs siges. M. de Bourneval, invit  se prsenter, entra et se plaa derrire moi. Il tait serr dans sa redingote, fort ple, et il mordillait souvent sa moustache, un peu grise  prsent. Il s'attendait sans doute  ce qui allait se passer. 
:"J'ai t pour eux, durant ma vie, ce que je devais tre  ; je ne leur dois plus rien aprs ma mort. Les liens du sang n'existent pas sans l'affection constante, sacre, de chaque jour. Un fils ingrat est moins qu'un tranger  ; c'est un coupable, car il n'a pas le droit d'tre indiffrent pour sa mre. 
:"M. de Courcils s'tait lev  ; il cria  : "C'est l le testament d'une folle  !" Alors M. de Bourneval fit un pas et dclara d'une voix forte, d'une voix tranchante  : "Moi, Simon de Bourneval, je dclare que cet crit ne renferme que la stricte vrit. Je suis prt  le soutenir devant n'importe qui, et  le prouver mme par les lettres que j'ai." 
:"Alors M. de Courcils marcha vers lui. Je crus qu'ils allaient se colleter. Ils taient l, grands tous deux, l'un gros, l'autre maigre, frmissants. Le mari de ma mre articula en bgayant  : "Vous tes un misrable  !" L'autre pronona du mme ton vigoureux et sec  : "Nous nous retrouverons autre part, monsieur. Je vous aurais dj soufflet et provoqu depuis longtemps si je n'avais tenu avant tout  la tranquillit, durant sa vie, de la pauvre femme que vous avez tant fait souffrir." 
:Les deux chaumires taient cte  cte, au pied d'une colline, proches d'une petite ville de bains. Les deux paysans besognaient dur sur la terre infconde pour lever tous leurs petits. Chaque mnage en avait quatre. Devant les deux portes voisines, toute la marmaille grouillait du matin au soir. Les deux ans avaient six ans et les deux cadets quinze mois environ  ; les mariages, et, ensuite, les naissances s'taient produites  peu prs simultanment dans l'une et l'autre maison. 
:On n'entendit plus du tout parler du petit Jean Vallin. Les parents, chaque mois, allaient toucher leurs cent vingt francs chez le notaire  ; et ils taient fchs avec leurs voisins parce que la mre Tuvache les agonisait d'ignominies, rptant sans cesse de porte en porte qu'il fallait tre dnatur pour vendre son enfant, que c'tait une horreur, une salet, une corromperie. 
:Et, pendant des annes et encore des annes, ce fut ainsi chaque jour  ; chaque jour des allusions grossires qui taient vocifres devant la porte, de faon  entrer dans la maison voisine. La mre Tuvache avait fini par se croire suprieure  toute la contre parce qu'elle n'avait pas vendu Charlot. Et ceux qui parlaient d'elle disaient  : 
:Tout le jour, les chiens courants hurlaient par les bois  la suite du renard et du sanglier, et, chaque soir, d'blouissants feux d'artifice allaient mler aux toiles leurs panaches de feu, tandis que les fentres illumines du salon jetaient sur les vastes pelouses des tranes de lumire o passaient des ombres. 
:Un soir, dans une fte, au dernier printemps, Mme d'Avancelles avait rpondu  M. de Croissard qui la harcelait de ses prires  : "Si je dois tomber, mon ami, ce ne sera pas avant la chute des feuilles. J'ai trop de choses  faire cet t pour avoir le temps." Il s'tait souvenu de cette parole rieuse et hardie  ; et, chaque jour, il insistait davantage, chaque jour il avanait ses approches, il gagnait un pas dans le coeur de la belle audacieuse qui ne rsistait plus, semblait-il, que pour la forme. 
:Ds l'aurore, il fut debout pour reconnatre o le solitaire s'tait baug. Il accompagna ses piqueurs, disposa les relais, organisa tout lui-mme pour prparer son triomphe  ; et, quand les cors sonnrent le dpart, il apparut dans un troit vtement de chasse rouge et or, les reins serrs, le buste large, l'oeil radieux, frais et fort comme s'il venait de sortir du lit. 
:Puis ils tournrent  droite dans un petit chemin couvert, et soudain, pour viter une branche qui barrait la route, elle se pencha sur lui, si prs qu'il sentit sur son cou le chatouillement des cheveux. Alors brutalement il l'enlaa, et appuyant sur la tempe ses grandes moustaches, il la baisa d'un baiser furieux. 
:Une grande corbeille de ravenelles exhalait des souffles sucrs et dlicats  ; un tas de fleurs de toute race et de toute nuance jetaient leurs odeurs dans la brise, tandis qu'un faux-bnier, vtu de grappes jaunes, parpillait au vent sa fine poussire, une fume d'or qui sentait le miel et qui portait, pareille aux poudres caressantes des parfumeurs, sa semence embaume  travers l'espace. 
:Le snateur s'arrta, huma le nuage fcondant qui flottait, considra l'arbre amoureux resplendissant comme un soleil et dont les germes s'envolaient. Et il dit  : "Quand on songe que ces imperceptibles atomes qui sentent bon, vont crer des existences  des centaines de lieues d'ici, vont faire tressaillir les fibres et les sves d'arbres femelles et produire des tres  racines, naissant d'un germe, comme nous, mortels comme nous, et qui seront remplacs par d'autres tres de mme essence, comme nous toujours  !" 
:Puis, plant devant l'bnier radieux dont les parfums vivifiants se dtachaient  tous les frissons de l'air, M. le snateur ajouta  : "Ah  ! mon gaillard, s'il te fallait faire le compte de tes enfants, tu serais bigrement embarrass. En voil un qui les excute facilement et qui les lche sans remords, et qui ne s'en inquite gure." 
:"Eh bien, mon ami, dans ce nombre tes-vous sr que vous n'en ayez pas fcond au moins une et que vous ne possdiez point sur le pav, ou au bagne, un chenapan de fils qui vole et assassine les honntes gens, c'est--dire nous  ; ou bien une fille dans quelque mauvais lieu  ; ou peut-tre, si elle a eu la chance d'tre abandonne par sa mre, cuisinire en quelque famille. 
:"Songez en outre que presque toutes les femmes que nous appelons publiques possdent un ou deux enfants dont elles ignorent le pre, enfants attraps dans le hasard de leurs treintes  dix ou vingt francs. Dans tout mtier on fait la part des profits et pertes. Ces rejetons-l constituent les "pertes" de leur profession. Quels sont les gnrateurs  ? - Vous, - moi, - nous tous, les hommes dits comme il faut  ! Ce sont les rsultats de nos joyeux dners d'amis, de nos soirs de gaiet, de ces heures o notre chair contente nous pousse aux accouplements d'aventure. 
:"Aprs quinze ou vingt jours de marche forcene, aprs avoir visit les Ctes-du-Nord et une partie du Finistre, nous arrivions  Douarnenez  ; de l, en une tape, on gagna la sauvage pointe du Raz par la baie des Trpasss, et on coucha dans un village quelconque dont le nom finissait en of  ; mais, le matin venu, une fatigue trange retint au lit mon camarade. Je dis au lit par habitude, car notre couche se composait simplement de deux bottes de paille. 
:"Un vieux chteau baigne le pied de ses tours dans un grand tang triste, triste, avec des vols d'oiseaux sauvages. Une rivire sort de l que les caboteurs peuvent remonter jusqu' la ville. Et dans les rues troites aux maisons antiques, les hommes portent le grand chapeau, le gilet brod et les quatre vestes superposes  : la premire, grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernire s'arrtant juste au-dessus du fond de culotte. 
:"Les filles, grandes, belles, fraches, ont la poitrine crase dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les treint, ne laissant mme pas deviner leur gorge puissante et martyrise  ; et elles sont coiffes d une trange faon  : sur les tempes, deux plaques brodes en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe derrire la tte, puis remontent se tasser au sommet du crne sous un singulier bonnet, tissu souvent d'or ou d'argent. 
:"Or, une nuit, comme j'tais rest fort tard auprs du malade, je croisai, en regagnant ma chambre, la fillette qui rentrait dans la sienne. C'tait juste en face de ma porte ouverte  ; alors brusquement, sans rflchir  ce que je faisais, plutt par plaisanterie qu'autrement, je la saisis  pleine taille, et, avant qu'elle ft revenue de sa stupeur, je l'avais jete et enferme chez moi. Elle me regardait, effare, affole, pouvante, n'osant pas crier de peur d'un scandale, d'tre chasse sans doute par ses matres d'abord, et peut-tre par son pre ensuite. 
:"J'avais fait cela en riant  : mais, ds qu'elle fut chez moi, le dsir de la possder m'envahit. Ce fut une lutte longue et silencieuse, une lutte corps  corps,  la faon des athltes, avec les bras tendus, crisps, tordus, la respiration essouffle, la peau mouille de sueur. Oh  ! elle se dbattit vaillamment  : et parfois nous heurtions un meuble, une cloison, une chaise  : alors, toujours enlacs, nous restions immobiles plusieurs secondes dans la crainte que le bruit n'et veill quelqu'un  ; puis nous recommencions notre acharne bataille, moi l'attaquant, elle rsistant. 
:"Rien ne me sembla chang. Le chteau mouillait toujours ses murs gristres dans l'tang  l'entre de la petite ville  : et l'auberge tait la mme quoique rpare, remise  neuf, avec un air plus moderne. En entrant, je fus reu par deux jeunes Bretonnes de dix-huit ans, fraches et gentilles, encuirasses dans leur troit gilet de drap, casques d'argent avec les grandes plaques brodes sur les oreilles. 
:"Il tait environ six heures du soir. Je me mis  table pour dner et, comme le patron s'empressait lui-mme  me servir, la fatalit sans doute me fit dire  : "Avez-vous connu les anciens matres de cette maison  ? J'ai pass ici une dizaine de jours il y a trente ans maintenant. Je vous parle de loin." 
:"L'aubergiste ajouta  : "Il ne vaut pas grand-chose, 'a t gard par charit dans la maison. Peut-tre qu'il aurait mieux tourn si on l'avait lev comme tout le monde. Mais que voulez-vous, monsieur  ? Pas de pre, pas de mre, pas d'argent  ! Mes parents ont eu piti de l'enfant, mais ce n'tait pas  eux, vous comprenez." 
:"Je le fis venir le lendemain. Mais il ne parlait pas le franais non plus. Il avait l'air de ne rien comprendre, d'ailleurs, ignorant absolument son ge qu'une des bonnes lui demanda de ma part. Et il se tenait d'un air idiot devant moi, roulant son chapeau dans ses pattes noueuses et dgotantes, riant stupidement, avec quelque chose du rire ancien de la mre dans le coin des lvres et dans le coin des yeux. 
:"Mais le patron survenant alla chercher l'acte de naissance du misrable. Il tait entr dans la vie huit mois et vingt-six jours aprs mon passage  Pont-Labb, car je me rappelais parfaitement tre arriv  Lorient le 15 aot. L'acte portait la mention  : "Pre inconnu." La mre s'tait appele Jeanne Kerradec. 
:"Tout le jour j'errai le long de la petite rivire, en rflchissant douloureusement Mais  quoi bon rflchir  ? Rien ne pouvait me fixer. Pendant des heures et des heures je pesais toutes les raisons bonnes ou mauvaises pour ou contre mes chances de paternit, m'nervant en des suppositions inextricables, pour revenir sans cesse  la mme horrible incertitude, puis  la conviction plus atroce encore que cet homme tait mon fils. 
:"Je le joignis comme il allait  la messe (c'tait un dimanche) et je lui donnai cent sous en le dvisageant anxieusement. Il se remit  rire d'une ignoble faon, prit l'argent, puis, gn de nouveau par mon oeil, il s'enfuit aprs avoir bredouill un mot  peu prs inarticul, qui voulait dire "merci", sans doute. 
:"Mais l'homme rpliqua  : "Oh  ! n'y songez pas, monsieur, il ne vaut rien, vous n'en aurez que du dsagrment. Moi, je l'emploie  vider l'curie, et c'est tout ce qu'il peut faire. Pour a je le nourris et il couche avec les chevaux. Il ne lui en faut pas plus. Si vous avez une vieille culotte, donnez-la-lui, mais elle sera en pices dans huit jours." 
:"Alors je passai des heures dans ma chambre, avec un livre ouvert que je semblais lire, mais ne faisant autre chose que de regarder cette brute, mon fils  ! mon fils  ! en tchant de dcouvrir s'il avait quelque chose de moi. A force de chercher je crus reconnatre des lignes semblables dans le front et  la naissance du nez, et je fus bientt convaincu d'une ressemblance que dissimulaient l'habillement diffrent et la crinire hideuse de l'homme. 
:"Or, depuis six ans, je vis avec cette pense, cette horrible incertitude, ce doute abominable. Et, chaque anne, une force invincible me ramne  Pont-Labb. Chaque anne je me condamne  ce supplice de voir cette brute patauger dans son fumier, de m'imaginer qu'il me ressemble, de chercher, toujours en vain,  lui tre secourable. Et chaque anne je reviens ici, plus indcis, plus tortur, plus anxieux. 
:"J'ai essay d'apitoyer sur lui son patron pour qu'il le mnaget, en offrant toujours de l'argent. L'aubergiste, tonn  la fin, m'a rpondu fort sagement  : "Tout ce que vous ferez pour lui, monsieur, ne servira qu' le perdre. Il faut le tenir comme un prisonnier. Sitt qu'il a du temps ou du bien-tre, il devient malfaisant. Si vous voulez faire du bien, a ne manque pas, allez, les enfants abandonns, mais choisissez-en un qui rponde  votre peine." 
:"Et vous ne vous figurez pas la sensation trange, confuse et intolrable que j'prouve en face de lui en songeant que cela est sorti de moi, qu'il tient  moi par ce lien intime qui lie le fils au pre, que, grce aux terribles lois de l'hrdit, il est moi par mille choses, par son sang et par sa chair, et qu'il a jusqu'aux mmes germes de maladies, aux mmes ferments de passions. 
:Veuf, il vivait seul avec sa bonne et ses deux valets dans sa ferme qu'il dirigeait en madr compre, soigneux de ses intrts, entendu dans les affaires et dans l'levage du btail, et dans la culture de ses terres. Ses deux fils et ses trois filles maris avec avantage, vivaient aux environs, et venaient, une fois par mois, dner avec le pre. Sa vigueur tait clbre dans tout le pays d'alentour  : on disait, en manire de proverbe  : "Il est fort comme Saint-Antoine." 
:Le pre Antoine, devenu ple, regarda son Prussien. C'tait un gros garon  la chair grasse et blanche, aux yeux bleus, au poil blond, barbu jusqu'aux pommettes, qui semblait idiot, timide et bon enfant. Le Normand malin le pntra tout de suite, et, rassur, lui fit signe de s'asseoir. Puis il lui demanda  : "Voulez-vous de la soupe  ?" L'tranger ne comprit pas. Antoine alors eut un coup d'audace, et, lui poussant sous le nez une assiette pleine  : "Tiens, avale a, gros cochon." 
:Quand le Prussien eut englouti son assiette, Saint-Antoine lui en servit une autre qu'il fit disparatre galement  ; mais il recula devant la troisime, que le fermier voulait lui faire manger de force, en rptant  : "Allons fous-toi a dans le ventre. T'engraisseras ou tu diras pourquoi, va, mon cochon  !" 
:Alors Saint-Antoine, devenu tout  fait familier, lui tapa sur le ventre en criant  : "Y en a-t-il dans la bedaine  mon cochon  !" Mais soudain il se tordit, rouge  tomber d'une attaque, ne pouvant plus parler. Une ide lui tait venue qui le faisait touffer de rire  : "C'est a, c'est a, saint Antoine et son cochon. V'l mon cochon  !" Et les trois serviteurs clatrent  leur tour. 
:Le vieux tait si content qu'il fit apporter l'eau-de-vie, la bonne, le fil-en-dix, et qu'il en rgala tout le monde. On trinqua avec le Prussien, qui claqua de la langue par flatterie, pour indiquer qu'il trouvait a fameux. Et Saint-Antoine lui criait dans le nez  : "Hein  ? En v'l d' la fine  ! T'en bois pas comme a chez toi, mon cochon." 
:Ds lors, le pre Antoine ne sortit plus sans son Prussien. Il avait trouv l son affaire, c'tait sa vengeance  lui, sa vengeance de gros malin. Et tout le pays, qui crevait de peur, riait  se tordre derrire le dos des vainqueurs de la farce de Saint-Antoine. Vraiment, dans la plaisanterie, il n'avait pas son pareil. Il n'y avait que lui pour inventer des choses comme a. Cr coquin, va  ! 
:Et tout le monde clignait de l'oeil, sans rire trop haut cependant, de peur que le Prussien devint  la fin qu'on se moquait de lui. Antoine seul, s'enhardissant tous les jours, lui pinait les cuisses en criant  : "Rien qu' du gras"  ; lui tapait sur le derrire en hurlant  : "Tout a d' la couenne"  ; l'enlevait dans ses bras de vieux colosse capable de porter une enclume en dclarant  : "Il pse six cents, et pas de dchet." 
:Qu'allait-il faire  ? Il serait fusill  ! On brlerait sa ferme, on ruinerait le pays  ! Que faire  ? que faire  ? Comment cacher le corps, cacher la mort, tromper les Prussiens  ? Il entendit des voix au loin, dans le grand silence des neiges. Alors, il s'affola, et, ramassant le casque, il recoiffa sa victime, puis, l'empoignant par les reins, il l'enleva, courut, rattrapa son attelage et lana le corps sur le fumier. Une fois chez lui, il aviserait. 
:La neige tombait toujours. Tout tait blanc. Les btiments de la ferme faisaient de grandes taches noires. L'homme s'approcha de la niche. Le chien tirait sur sa chane. Il le lcha. Alors "Dvorant" fit un bond, puis s'arrta net, le poil hriss, les pattes tendues, les crocs au vent, le nez tourn vers le fumier. 
:Et, s'lanant sur l'Allemand, il jeta en avant de toute la vigueur de ses deux bras sa fourche leve comme une lance, et il lui enfona jusqu'au manche les quatre pointes de fer dans la poitrine. Le soldat se renversa sur le dos en poussant un long soupir de mort, tandis que le vieux paysan, retirant son arme des plaies, la replongeait coup sur coup dans le ventre, dans l'estomac, dans la gorge, frappant comme un forcen, trouant de la tte aux pieds le corps palpitant dont le sang fuyait par gros bouillons. 
:Et, quand il se couchait sur la terre, la nuit venue, roul dans son manteau  ct des camarades qui ronflaient, il pensait longuement aux siens laisss l-bas et aux dangers sems sur sa route  : "S'il tait tu, que deviendraient les petits  ? Qui donc les nourrirait et les lverait  ? A l'heure mme, ils n'taient pas riches, malgr les dettes qu'il avait contractes en partant pour leur laisser quelque argent." Et Walter Schnaffs pleurait quelquefois. 
:Or, les Prussiens descendaient avec tranquillit dans une petite valle que coupaient des ravins profonds, quand une fusillade violente les arrta net, jetant bas une vingtaine des leurs  : et une troupe de francs-tireurs, sortant brusquement d'un petit bois grand comme la main, s'lana en avant, la baonnette au fusil. 
:Walter Schnaffs demeura d'abord immobile, tellement surpris et perdu qu'il ne pensait mme pas  fuir. Puis un dsir fou de dtaler le saisit  ; mais il songea aussitt qu'il courait comme une tortue en comparaison des maigres Franais qui arrivaient en bondissant comme un troupeau de chvres. Alors, apercevant  six pas devant lui un large foss plein de broussailles couvertes de feuilles sches, il y sauta  pieds joints, sans songer mme  la profondeur, comme on saute d'un pont dans une rivire. 
:Levant aussitt les yeux, il vit le ciel par le trou qu'il avait fait. Ce trou rvlateur le pouvait dnoncer, et il se trana avec prcaution,  quatre pattes, au fond de cette ornire, sous le toit de branchages enlacs, allant le plus vite possible, en s'loignant du lieu du combat. Puis il s'arrta et s'assit de nouveau, tapi comme un livre au milieu des hautes herbes sches. 
:Soudain il pensa  : "Si seulement j'tais prisonnier  !" et son coeur frmit de dsir, d'un dsir violent, immodr, d'tre prisonnier des Franais. Prisonnier  ! Il serait sauv, nourri, log,  l'abri des balles et des sabres, sans apprhension possible, dans une bonne prison bien garde. Prisonnier  ! Quel rve  ! 
:S'il rencontrait l'arme franaise elle-mme  ? Les hommes d'avant-garde le prendraient pour un claireur, pour quelque hardi et malin troupier parti seul en reconnaissance, et ils lui tireraient dessus. Et il entendait dj les dtonations irrgulires des soldats couchs dans les broussailles, tandis que lui, debout au milieu d'un champ, s'affaissait, trou comme une cumoire par les balles qu'il sentait entrer dans sa chair. 
:La nuit tait tout  fait venue, la nuit muette et noire. Il ne bougeait plus, tressaillant  tous les bruits inconnus et lgers qui passent dans les tnbres. Un lapin, tapant du cul au bord d'un terrier, faillit faire s'enfuir Walter Schnaffs. Les cris des chouettes lui dchiraient l'me, le traversant de peurs soudaines, douloureuses comme des blessures. Il carquillait ses gros yeux pour tcher de voir dans l'ombre  : et il s'imaginait  tout moment entendre marcher prs de lui. 
:Alors, il devint fou, s'imaginant qu'il allait s'vanouir de faiblesse et ne plus pouvoir marcher. Et dj, il s'apprtait  s'lancer vers le village, rsolu  tout oser,  tout braver, quand il aperut trois paysans qui s'en allaient aux champs avec leurs fourches sur l'paule, et il replongea dans sa cachette. 
:Ce fut d'abord un cri, un seul cri, fait de huit cris pousss sur huit tons diffrents, un cri d'pouvante horrible, puis une leve tumultueuse, une bousculade, une mle, une fuite perdue vers la porte du fond. Les chaises tombaient, les hommes renversaient les femmes et passaient dessus. En deux secondes, la pice fut vide, abandonne, avec la table couverte de mangeaille en face de Walter Schnaffs stupfait, toujours debout dans sa fentre. 
:Aprs quelques instants d'hsitation, il enjamba le mur d'appui et s'avana vers les assiettes. Sa faim exaspre le faisait trembler comme un fivreux  : mais une terreur le retenait, le paralysait encore. Il couta. Toute la maison semblait frmir  ; des portes se fermaient, des pas rapides couraient sur le plancher du dessus. Le Prussien inquiet tendait l'oreille  ces confuses rumeurs  ; puis il entendit des bruits sourds comme si des corps fussent tombs dans la terre molle, au pied des murs, des corps humains sautant du premier tage. 
:Walter Schnaffs s'assit devant une assiette reste intacte, et il se mit  manger. Il mangeait par grandes bouches comme s'il et craint d'tre interrompu trop tt, de n'en pouvoir engloutir assez. Il jetait  deux mains les morceaux dans sa bouche ouverte comme une trappe  ; et des paquets de nourriture lui descendaient coup sur coup dans l'estomac, gonflant sa gorge en passant. Parfois, il s'interrompait, prt  crever  la faon d'un tuyau trop plein. Il prenait alors la cruche au cidre et se dblayait l'oesophage comme on lave un conduit bouch. 
:Alors, en un instant, les portes, les contrevents et les vitres s'enfoncrent sous un flot d'hommes qui s'lana, brisa, creva tout, envahit la maison. En un instant cinquante soldats arms jusqu'aux cheveux, bondirent dans la cuisine o reposait pacifiquement Walter Schnaffs, et, lui posant sur la poitrine cinquante fusils chargs, le culbutrent le roulrent, le saisirent, le lirent des pieds  la tte. 
