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:Morin se demandait  : "Qui est-ce  ?" Et mille suppositions, mille projets lui traversaient l'esprit. Il se disait  : "On raconte tant d'aventures de chemin de fer. C'en est une peut-tre qui se prsente pour moi. Qui sait  ? une bonne fortune est si vite arrive. Il me suffirait peut-tre d'tre audacieux. N'est-ce pas Danton qui disait  : "De l'audace, de l'audace, et toujours de l'audace." Si ce n'est pas Danton, c'est Mirabeau. Enfin, qu'importe. Oui, mais je manque d'audace, voil le hic. Oh  ! Si on savait, si on pouvait lire dans les mes  ! Je parie qu'on passe tous les jours, sans s'en douter,  ct d'occasions magnifiques. Il lui suffirait d'un geste pourtant pour m'indiquer qu'elle ne demande pas mieux..." 
:Elle fut vraiment surprise et releva les yeux. Je repris  : "Oui, mademoiselle, coutez-moi. Je ne connais pas Morin et je me moque bien de lui. Peu m'importe qu'il aille en prison et devant les tribunaux. Je vous ai vue ici, l'an pass, vous tiez l-bas, devant la grille. J'ai reu une secousse en vous apercevant et votre image ne m'a plus quitt. Croyez-moi ou ne me croyez pas, peu m'importe. Je vous ai trouve adorable  ; votre souvenir me possdait  ; j'ai voulu vous revoir  ; j'ai saisi le prtexte de cette bte de Morin  ; et me voici. Les circonstances m'ont fait passer les bornes  ; pardonnez-moi, je vous en supplie, pardonnez-moi." 
:Or,  l'automne suivant, les bcasses passrent en masse  ; et, comme ma goutte me laissait un peu de rpit, je me tranai jusqu' la fort. J'avais dj tu quatre ou cinq oiseaux  long bec, quand j'en abattis un qui disparut dans un foss plein de branches. Je fus oblig d'y descendre pour y ramasser ma bte. Je la trouvai tombe auprs d'une tte de mort. Et brusquement le souvenir de la folle m'arriva dans la poitrine comme un coup de poing. Bien d'autres avaient expir dans ces bois peut-tre en cette anne sinistre  ; mais je ne sais pourquoi, j'tais sr, sr, vous dis-je, que je rencontrais la tte de cette misrable maniaque. 
:La plus violente douleur qu'on puisse prouver, certes, est la perte d'un enfant pour une mre, et la perte de la mre pour un homme. Cela est violent, terrible, cela bouleverse et dchire  ; mais on gurit de ces catastrophes comme des larges blessures saignantes. Or, certaines rencontres, certaines choses entr'aperues, devines, certains chagrins secrets, certaines perfidies du sort, qui remuent en nous tout un monde douloureux de penses, qui entrouvrent devant nous brusquement la porte mystrieuse des souffrances morales, compliques, incurables, d'autant plus profondes qu'elles semblent bnignes, d'autant plus cuisantes qu'elles semblent presque insaisissables, d'autant plus tenaces qu'elles semblent factices, nous laissent  l'me comme une trane de tristesse, un got d'amertume, une sensation de dsenchantement dont nous sommes longtemps  nous dbarrasser. 
:"Je traversais les grandes dunes au sud de Ouargla. C'est l un des plus tranges pays du monde. Vous connaissez le sable uni, le sable droit des interminables plages de l'Ocan. Eh bien  ! figurez-vous l'Ocan lui-mme devenu sable au milieu d'un ouragan  : imaginez une tempte silencieuse de vagues immobiles en poussire jaune. Elles sont hautes comme des montagnes, ces vagues ingales, diffrentes, souleves tout  fait comme des flots dchans, mais plus grandes encore, et stries comme de la moire. Sur cette mer furieuse, muette et sans mouvement, le dvorant soleil du sud verse sa flamme implacable et directe. 
:"Il se tut aussitt  ; et nous restmes plongs dans un silence plus terrifiant encore. Et soudain, tous ensemble, nous emes une sorte de sursaut  : un tre glissait contre le mur du dehors vers la fort  ; puis il passa contre la porte, qu'il sembla tter, d'une main hsitante, puis on n'entendit plus rien pendant deux minutes qui firent de nous des insenss  ; puis il revint, frlant toujours la muraille  ; et il gratta lgrement, comme ferait un enfant avec son ongle  ; puis soudain une tte apparut contre la vitre du judas, une tte blanche avec des yeux lumineux comme ceux des fauves. Et un son sortit de sa bouche, un son indistinct, un murmure plaintif. 
:On vint  parler d'amour, et une grande discussion s'leva, l'ternelle discussion, pour savoir si on pouvait aimer vraiment une fois ou plusieurs fois. On cita des exemples de gens n'ayant jamais eu qu'un amour srieux  ; on cita aussi d'autres exemples de gens ayant aim souvent, avec violence. Les hommes, en gnral, prtendaient que la passion, comme les maladies, peut frapper plusieurs fois le mme tre, et le frapper  le tuer si quelque obstacle se dresse devant lui. Bien que cette manire de voir ne ft pas contestable, les femmes dont l'opinion s'appuyait sur la posie bien plus que sur l'observation, affirmaient que l'amour, l'amour vrai, le grand amour, ne pouvait tomber qu'une fois sur un mortel, qu'il tait semblable  la foudre, cet amour, et qu'un coeur touch par lui demeurait ensuite tellement vid, ravag, incendi, qu'aucun autre sentiment puissant, mme aucun rve, n'y pouvait germer de nouveau. 
:"Toute petite, elle errait, haillonneuse, vermineuse, sordide. On s'arrtait  l'entre des villages, le long des fosss  ; on dtelait la voiture  ; le cheval broutait  ; le chien dormait, le museau sur ses pattes  ; et la petite se roulait dans l'herbe pendant que le pre et la mre rafistolaient,  l'ombre des ormes du chemin, tous les vieux siges de la commune. On ne parlait gure, dans cette demeure ambulante. Aprs les quelques mots ncessaires pour dcider qui ferait le tour des maisons en poussant le cri bien connu  : "Remmmpailleur de chaises  !" on se mettait  tortiller la paille, face  face ou cte  cte. Quand l'enfant allait trop loin ou tentait d'entrer en relation avec quelque galopin du village, la voix colre du pre la rappelait  : "Veux-tu bien revenir ici, crapule  !" 
:"Un jour - elle avait alors onze ans - comme elle passait par ce pays, elle rencontra derrire le cimetire le petit Chouquet qui pleurait parce qu'un camarade lui avait vol deux liards. Ces larmes d'un petit bourgeois, d'un de ces petits qu'elle s'imaginait, dans sa frle caboche de dshrite, tre toujours contents et joyeux, la bouleversrent. Elle s'approcha, et, quand elle connut la raison de sa peine, elle versa entre ses mains toutes ses conomies, sept sous, qu'il prit naturellement, en essuyant ses larmes. Alors, folle de joie, elle eut l'audace de l'embrasser. Comme il considrait attentivement sa monnaie, il se laissa faire. Ne se voyant ni repousse, ni battue, elle recommena  ; elle l'embrassa  pleins bras,  plein coeur. Puis elle se sauva. 
:Comme les revenus fournis par la Patronne ne lui semblaient point suffisants, il a annex  la Vierge principale un petit commerce de Saints. II les tient tous ou presque tous. La place manquant dans la chapelle, il les a emmagasins au bcher, d'o il les sort sitt qu'un fidle les demande. Il a faonn lui-mme ces statuettes de bois, invraisemblablement comiques, et les a peintes toutes en vert  pleine couleur, une anne qu'on badigeonnait sa maison. Vous savez que les Saints gurissent les maladies  ; mais chacun a sa spcialit  ; et il ne faut pas commettre de confusion ni d'erreurs. Ils sont jaloux les uns des autres comme des cabotins. 
:"J' vas vous dire. J' n'ai trouv, l'an dernier, qu' vingt rasires d' pommes d'abricot. Y n'y en a pu  ; mais, pour faire du cidre y n'y a qu' a. Donc j'en fis une pice qu' je mis hier en perce. Pour du nectar, c'est du nectar  ; vous m'en direz des nouvelles. J'avais ici Polyte  ; j' nous mettons  boire un coup, et puis encore un coup, sans s' rassasier (on en boirait jusqu' d'main), si bien que, d' coup en coup, je m' sens une fracheur dans l'estomac. J' dis  Polyte  : "Si on buvait un verre de fine pour se rchauffer  !" Y consent. Mais c'te fine, a vous met l' feu dans le corps, si bien qu'il a fallu r'venir au cidre. Mais v'l que d' fracheur en chaleur et d' chaleur en fracheur, j' m'aperois que j' suis dans les quatre-vingt-dix. Polyte tait pas loin du mtre." 
:Cet homme me plaisant tout  fait, nous fmes bientt lis. Un soir, comme j'avais dn chez lui en tte--tte, je lui demandai par hasard  : "Etes-vous n du premier ou du second mariage de madame votre mre  ?" Je le vis plir un peu, puis rougir  ; et il demeura quelques secondes sans parler, visiblement embarrass. Puis il sourit d'une faon mlancolique et douce qui lui tait particulire, et il dit  : "Mon cher ami, si cela ne vous ennuie point, je vais vous donner sur mon origine des dtails bien singuliers. Je vous sais un homme intelligent, je ne crains donc pas que votre amiti en souffre, et si elle en devait souffrir, je ne tiendrais plus alors  vous avoir pour ami." 
:"Parmi les amis de M. de Courcils qui venaient constamment au chteau, se trouvait un ancien officier de cavalerie, veuf, homme redout, tendre et violent, capable des rsolutions les plus nergiques, M. de Bourneval, dont je porte le nom. C'tait un grand gaillard maigre, avec de grosses moustaches noires. Je lui ressemble beaucoup. Cet homme avait lu, et ne pensait nullement comme ceux de sa classe. Son arrire-grand-mre avait t une amie de J.-J. Rousseau, et on et dit qu'il avait hrit quelque chose de cette liaison d'une anctre. Il savait par coeur le Contrat social, la Nouvelle Hlose et tous ces livres philosophants qui ont prpar de loin le futur bouleversement de nos antiques usages, de nos prjugs, de nos lois surannes, de notre morale imbcile. 
:Tout cela vivait pniblement de soupe, de pommes de terre et de grand air. A sept heures, le matin, puis  midi, puis  six heures, le soir, les mnagres runissaient leurs mioches pour donner la pte, comme des gardeurs d'oies assemblent leurs btes. Les enfants taient assis, par rang d'ge, devant la table en bois, vernie par cinquante ans d'usage. Le dernier moutard avait  peine la bouche au niveau de la planche. On posait devant eux l'assiette creuse pleine de pain molli dans l'eau o avaient cuit les pommes de terre, un demi-chou et trois oignons  ; et toute la ligne mangeait jusqu' plus faim. La mre emptait elle-mme le petit. Un peu de viande au pot-au-feu, le dimanche, tait une fte pour tous  ; et le pre, ce jour-l, s'attardait au repas en rptant  : "Je m'y ferais bien tous les jours." 
:"Je ne pus dner et je me retirai dans ma chambre. Je fus longtemps sans parvenir  dormir  ; puis le sommeil vint, un sommeil hant de visions insupportables. Je voyais ce goujat qui me riait au nez, m'appelait "papa"  ; puis il se changeait en chien et me mordait les mollets, et, j'avais beau me sauver, il me suivait toujours, et, au lieu d'aboyer, il parlait, m'injuriait  ; puis il comparaissait devant mes collgues de l'Acadmie runis pour dcider si j'tais bien son pre  ; et l'un d'eux s'criait  : "C'est indubitable  ! Regardez donc comme il lui ressemble." Et en effet je m'apercevais que ce monstre me ressemblait. Et je me rveillai avec cette ide plante dans le crne et avec le dsir fou de revoir l'homme pour dcider si, oui ou non, nous avions des traits communs. 
:Lorsque arriva l'invasion prussienne, Saint-Antoine, au cabaret, promettait de manger une arme, car il tait hbleur comme un vrai Normand, un peu couard et fanfaron. Il tapait du poing sur la table de bois, qui sautait en faisant danser les tasses et les petits verres, et il criait, la face rouge et l'oeil sournois, dans une fausse colre de bon vivant  : "Faudra que j'en mange, nom de Dieu  !" Il comptait bien que les Prussiens ne viendraient pas jusqu' Tanneville  ; mais lorsqu'il apprit qu'ils taient  Rautt, il ne sortit plus de sa maison, et il guettait sans cesse la route par la petite fentre de sa cuisine, s'attendant  tout moment  voir passer des baonnettes. 
:Un matin, comme il mangeait la soupe avec ses serviteurs, la porte s'ouvrit, et le maire de la commune, matre Chicot, parut suivi d'un soldat coiff d'un casque noir  pointe de cuivre. Saint-Antoine se dressa d'un bond  ; et tout son monde le regardait, s'attendant  le voir charper le Prussien  ; mais il se contenta de serrer la main du maire qui lui dit  : "En v'l un pour toi, Saint-Antoine. Ils sont venus c'te nuit. Fais pas de btises surtout, vu qu'ils parlent de fusiller et de brler tout si seulement il arrive la moindre chose. Te v'l prvenu. Donne-li  manger, il a l'air d'un bon gars. Bonsoir, je vas chez l's' autres. Y en a pour tout le monde." Et il sortit. 
:La neige commenait  tomber, et la nuit sans lune s'clairait tristement de cette blancheur morte des plaines. Le froid saisit les deux hommes, augmentant leur ivresse, et Saint-Antoine, mcontent de n'avoir pas triomph, s'amusait  pousser l'paule de son cochon pour le faire culbuter dans le foss. L'autre vitait les attaques par des retraites  ; et, chaque fois, il prononait quelques mots allemands sur un ton irrit qui faisait rire aux clats le paysan. A la fin, le Prussien se fcha  ; et juste au moment o Antoine lui lanait une nouvelle bourrade, il rpondit par un coup de poing terrible qui fit chanceler le colosse. 
:Depuis son entre en France avec l'arme d'invasion, Walter Schnaffs se jugeait le plus malheureux des hommes. Il tait gros, marchait avec peine, soufflait beaucoup et souffrait affreusement des pieds qu'il avait fort plats et fort gras. Il tait en outre pacifique et bienveillant, nullement magnanime ou sanguinaire, pre de quatre enfants qu'il adorait et mari avec une jeune femme blonde, dont il regrettait dsesprment chaque soir les tendresses, les petits soins et les baisers. Il aimait se lever tard et se coucher tt, manger lentement de bonnes choses et boire de la bire dans les brasseries. Il songeait en outre que tout ce qui est doux dans l'existence disparat avec la vie  ; et il gardait au coeur une haine pouvantable, instinctive et raisonne en mme temps, pour les canons, les fusils, les revolvers et les sabres, mais surtout pour les baonnettes, se sentant incapable de manoeuvrer assez vivement cette arme rapide pour dfendre son gros ventre. 
