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:Nous habitions les btiments du Cour Suprieur de Sainte-Agathe. Mon pre, que j'appelais M. Seurel, comme les autres lves, y dirigeait  la fois le Cours suprieur, o l'on prparait le brevet d'instituteur, et le Cours moyen. Ma mre faisait la petite classe.
:Mais, apercevant cette femme assise dans le grand fauteuil, au fond de la salle, elle s'arrta, dconcerte. Bien vite, elle enleva sa coiffure, et, durant toute la scne qui suivit, elle la tint contre sa poitrine, renverse comme un nid dans son bras droit repli.
:Mais ma mre n'coutait plus. Elle fit mme signe  la dame de se taire ; et, dposant avec prcaution son "nid" sur la table, elle se leva silencieusement comme pour aller surprendre quelqu'un...
:C'tait un grand garon de dix-sept ans environ. Je ne vis d'abord de lui, dans la nuit tombante, que son chapeau de feutre paysan coiff en arrire et sa blouse noire sangle d'une ceinture comme en portent les coliers. Je pus distinguer aussi qu'il souriait...
:Il tenait  la main une petite roue en bois noirci ; un cordon de fuses dchiquetes courait tout autour ; 'avait d tre le soleil ou la lune au feu d'artifice du Quatorze Juillet.
:Et le soir, au dner, il y eut,  la table de famille, un compagnon silencieux, qui mangeait, la tte basse, sans se soucier de nos trois regards fixs sur lui.
:Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enferm dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprs d'une fentre qui donnait sur le jardin.
:Il fallait, pour conduire avec moi la voiture qui devait les ramener, il fallait quelqu'un de srieux qui ne nous verst pas dans un foss, et d'assez dbonnaire aussi, car le grand-pre Charpentier jurait facilement et la grand-mre tait un peu bavarde.
:"Avec la jument de Fromentin on aurait pu aller les chercher  Vierzon. Il y a une heure d'arrt. C'est  quinze kilomtres. On aurait t de retour avant mme que l'ne  Martin ft attel.
:Lorsque j'eus ramen de La Gare les grands-parents, lorsqu'aprs le dner, assis devant la haute chemine, ils commencrent  raconter par le menu dtail tout ce qui leur tait arriv depuis les dernires vacances, je m'aperus bientt que je ne les coutais pas.
:Or, ce soir-l, je n'avais plus rien  esprer du dehors, puisque tous ceux que j'aimais taient runis dans notre maison ; et pourtant je ne cessais d'pier tous les bruits de la nuit et d'attendre qu'on ouvrt notre porte.
:Mais rien. Le grand-pre regardait fixement devant lui et ses paupires en battant s'arrtaient longuement sur ses yeux comme  l'approche du sommeil. La grand'mre rptait avec embarras sa dernire phrase, que personne n'coutait.
:On et dit deux quipages se suivant lentement au trs petit trot. Cela ralentit le pas et finalement vint s'arrter sous la fentre de la salle  manger qui donnait sur la route, mais qui tait condamne.
:Mon pre avait pris la lampe et, sans attendre, il ouvrait la porte qu'on avait dj ferme  clef. Puis, poussant la grille, s'avanant sur le bord des marches, il leva la lumire au-dessus de sa tte pour voir ce qui se passait.
:C'taient bien deux voitures arrtes, le cheval de l'une attach derrire l'autre. Un homme avait saut  terre et hsitait...
:Je m'tais approch jusqu'au premier rang et je regardais avec les autres cet attelage perdu qui nous revenait, telle une pave qu'et ramene la haute mer  -- la premire pave et la dernire, peut-tre, de l'aventure de Meaulnes.
:Le quatrime jour fut un des plus froids de cet hiver-l. De grand matin, les premiers arrivs dans la cour se rchauffaient en glissant autour du puits. Ils attendaient que le pole ft allum dans l'cole pour s'y prcipiter.
:Un coup brusque au carreau nous fit lever la tte. Dress contre la porte, nous apermes le grand Meaulnes secouant avant d'entrer le givre de sa blouse, la tte haute et comme bloui !
:"Vous allez prendre un livre que je vais vous indiquer, dit le matre-toutes les ttes taient alors tournes vers Meaulnes  -- pendant que vos camarades finiront la dicte".
:Toutes les ttes leves, toutes les plumes en l'air,  regret nous le regardmes partir, avec sa blouse fripe dans le dos et ses souliers terreux.
:C'tait un vtement d'une fantaisie charmante, comme devaient en porter les jeunes gens qui dansaient avec nos grand'mres, dans les bals de mil huit cent trente.
:Ds qu'il l'eut touch, sortant brusquement de sa rverie il tourna la tte vers moi et me regarda d'un oeil inquiet. J'avais un peu envie de rire. Il sourit en mme temps que moi et son visage s'claira.
:A deux heures, il traversa le bourg de La Motte. Il n'tait jamais pass dans un petit pays aux heures de classe et s'amusa de voir celui-l aussi dsert, aussi endormi. C'est  peine si, de loin en loin, un rideau se leva, montrant une tte curieuse de bonne femme.
:Et il n'osait pas s'avouer sa pense la plus inquitante,  savoir que peut-tre il s'tait tromp de chemin et qu'il n'tait plus l sur la route de Vierzon.
:Lorsqu'il eut termin sa besogne, et qu'il releva enfin la tte,  demi tourdit et les yeux troubles, il s'aperut avec stupeur que la nuit tombait...
:Meaulnes tira doucement sur les guides, pour reculer de quelques pas et, trs perplexe, se dressa dans la voiture. C'est alors qu'il aperut, entre les branches, une lumire. Deux ou trois prs seulement devaient la sparer du chemin...
:L'colier descendit de voiture et ramena la jument en arrire, en lui parlant pour la calmer, pour arrter ses brusques coups de tte effrays :
: -- Ce n'est pas que j'aie besoin de lui, poursuivit le jeune homme en rapprochant sa chaise du feu. Mais nous sommes l plusieurs chasseurs  l'afft. Je suis venu vous demander de nous cder un peu de pain".
:A ce moment, un paysan g se prsenta  la porte, avec une brasse de bois, qu'il jeta sur le carreau. La femme lui expliqua, trs fort, comme s'il et t sourd, ce que demandait le jeune homme.
:Alors l'homme et la femme insistrent si longtemps pour qu'il restt coucher et repartit seulement au grand jour, que Meaulnes finit par accepter et sortit chercher sa jument pour la rentrer  l'curie.
:A la longue, il crut se retrouver dans les parages qu'il avait quitts et bientt il aperut la lumire de la maison qu'il cherchait. Un sentier profond s'ouvrait dans la haie :
:Il continua cependant de marcher dans sa direction, avec une dsolante lenteur... Pas un toit, pas une me. Pas mme le cri d'un courlis dans les roseaux des marais. Et, sur cette solitude parfaite, brillait un soleil de dcembre, clair et glacial.
:Il pouvait tre trois heures de l'aprs-midi lorsqu'il aperut enfin, au-dessus d'un bois de sapins, la flche d'une tourelle grise.
: -- Jamais on ne m'en empchera rpondit une voix moqueuse de jeune garon. Est-ce que nous n'avons pas toutes les permissions ?... Mme celle de nous faire mal, s'il nous plat..."
:Il franchit le mur, pniblement,  cause de son genou bless, et, passant d'une voiture sur l'autre, du sige d'un char  bancs sur le toit d'une berline, il arriva  la hauteur de la fentre, qu'il poussa sans bruit comme une porte.
:Et Meaulnes, tendu, en venait  se demander si, malgr ces tranges rencontres, malgr la voix des enfants dans l'alle, malgr les voitures entasses, ce n'tait pas l simplement, comme il l'avait pens d'abord, une vieille btisse abandonne dans la solitude de l'hiver.
:Meaulnes entendit craquer une allumette. Celui qui avait parl le dernier, et qui paraissait tre le chef, reprit d'une voix tranante,  la faon d'un fossoyeur de Shakespeare :
:"Veux-tu que je te dise ?... Je ne peux pas comprendre qu'on soit all chercher des dgotants comme nous, pour servir dans une fte pareille ! Voil, mon gars !..."
:Il tait l, dans son grand manteau, comme un chasseur,  demi pench, prtant l'oreille, lorsqu'un extraordinaire petit jeune homme sortit du btiment voisin, qu'on aurait cru dsert.
:Aprs un instant d'hsitations, notre hros embota le pas au curieux petit personnage. Ils traversrent une sorte de grande cour-jardin, passrent entre des massifs, contournrent un vivier enclos de palissades, un puits, et se trouvrent enfin au seuil de la demeure centrale.
:Une seconde, elles tournent sur elles-mmes, par jeu ; leurs amples jupes lgres se soulvent et se gonflent ; on aperoit la dentelle de leurs longs, amusants pantalons ; puis, ensemble, aprs cette pirouette, elles bondissent dans la pice et referment la porte.
:"En mettant tout pour le mieux, disait la plus ge, d'une voix cocasse et suraigu qu'elle cherchait vainement  adoucir, les fiancs ne seront pas l, demain, avant trois heures.
: -- Et toi, ma pauvre Adle, toujours aussi entte. Il y a quatre ans que je ne t'avais vue, tu n'as pas chang", rpondait l'autre en haussant les paules, mais de sa voix la plus paisible.
:Il entra dans une pice silencieuse qui tait une salle  manger claire par une lampe  suspension. L aussi c'tait fte, mais fte pour les petits enfants.
:Aprs cette fte o tout tait charmant, mais fivreux et fou, o luimme avait si follement poursuivi le grand pierrot, Meaulnes se trouvait l plong dans le bonheur le plus calme du monde.
:Il fit comme les invits qui se sont veills avant le matre de la maison. Il sortit dans la cour du Domaine, pensant  chaque instant qu'une voix cordiale et joyeuse allait crier derrire lui :
:Il se hta vers le btiment principal, car il avait faim. Dans la grande salle o il avait dn la veille, une paysanne mettait le couvert. Ds que Meaulnes se fut assis devant un des bols aligns sur la nappe, elle lui versa le caf en disant :
:"Voil sans doute ce qu'on appelle une jeune fille excentrique -- peuttre une actrice qu'on a mande pour la fte".
:Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, casse, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille rpondait doucement. Et lorsqu'elles descendirent sur l'embarcadre, elle eut ce mme regard innocent et grave, qui semblait dire :
:Ds qu'on fut rentr au Domaine, commena, derrire la ferme, dans une grande prairie en pente, la course des poneys. C'tait la dernire partie de la fte. D'aprs toutes les prvisions, les fiancs devaient arriver  temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigeait tout.
:La course avait fini trop tt. Il tait quatre heures et demie et il faisait jour encore, lorsque Meaulnes se retrouva dans sa chambre, la tte pleine des vnements de son extraordinaire journe. Il s'assit devant la table, dsoeuvr, attendant le dner et la fte qui devait suivre.
:Meaulnes hsitait s'il allait, par discrtion, se retirer, ou s'avancer, lui mettre doucement, en camarade, la main sur l'paule, et lui parler. Mais l'autre leva la tte et l'aperut. Il le considra une seconde, puis, sans s'tonner, s'approcha et dit, affermissant sa voix :
:"Eh bien, voil : c'est fini ; la fte est finie. Vous pouvez descendre le leur dire. Je suis rentr tout seul. Ma fiance ne viendra pas. Par scrupule, par crainte, par manque de foi... d'ailleurs, monsieur, je vais vous expliquer..."
:En bas, dj, tout le monde semblait avoir pressenti quelque chose. Presque toutes les jeunes filles avaient chang de robe. Dans le btiment principal le dner avait commenc, mais htivement, dans le dsordre, comme  l'instant d'un dpart.
:"Que se passe-t-il ? demanda Meaulnes  un garon de campagne, qui se htait de terminer son repas, son chapeau de feutre sur la tte et sa serviette fixe  son gilet.
:"Si vous voulez venir avec nous, continua l'autre, qui tait un garon de son ge, htez-vous d'aller vous mettre en tenue. Nous attelons dans un instant".
:Ma fiance a disparu, me faisant dire qu'elle ne pouvait pas tre ma femme ; qu'elle tait une couturire et non pas une princesse. Je ne sais que devenir. Je m'en vais. Je n'ai plus envie de vivre. Qu'Yvonne me pardonne si je ne lui dis pas adieu, mais elle ne pourrait rien pour moi...
:Dj, dans la nuit, une file de voitures roulait lentement vers la grille du bois. En tte, un homme revtu d'une peau de chvre, une lanterne  la main, conduisait par la bride le cheval du premier attelage.
:Meaulnes avait hte de trouver quelqu'un qui voult bien se charger de lui. Il avait hte de partir. Il apprhendait, au fond du coeur, de se trouver soudain seul dans le Domaine, et que sa supercherie ft dcouverte.
:Brusquement, dans le chemin troit, la voiture fit un cart pour ne pas heurter un obstacle. C'tait, autant qu'on pouvait deviner dans la nuit  ses formes massives, une roulotte arrte presque au milieu du chemin et qui avait d rester l,  proximit de la fte, durant ces derniers jours.
:Ce n'tait pas encore le petit jour lorsque, la voiture s'tant arrte sur la route, Meaulnes fut rveill par quelqu'un qui cognait  la vitre. Le conducteur ouvrit pniblement la portire et cria, tandis que le vent froid de la nuit glaait l'colier jusqu'aux os :
:Meaulnes, qui ne s'tait pas encore arrach de son sommeil, marcha courb en avant, d'un pas lourd, jusqu' la borne et s'y assit, les bras croiss, la tte incline, comme pour se rendormir.
:Il ne fallait pas songer  aller voir ce qui se passait. Avant d'avoir travers seulement la moiti de la cour, la lampe et t teinte et le verre bris. Il y eut un cour silence et mon pre commenait  dire que
:A l'autre extrmit du btiment, les mmes cris rpondirent. Ceux-l avaient d passer par le champ du pre Martin ; ils devaient tre grimps sur le mur bas qui sparait le champ de notre cour.
:"a pourrait bien tre des bohmiens, avanait-il. Depuis bientt un mois qu'ils sont sur la place,  attendre le beau temps pour jouer la comdie, ils ne sont pas sans avoir organis quelque mauvais coup".
:Tout cela ne nous avanait gure et nous restions debout, fort perplexes tandis que l'homme sirotait la liqueur et de nouveau mimait son histoire, lorsque Meaulnes, qui avait cout jusque-l fort attentivement, prit par terre le falot du boucher et dcida :
:A vrai dire, c'taient eux qui nous tenaient... Ils nous avaient conduits l o ils avaient voulu. Arrivs au mur, ils se retournrent vers nous rsolument et l'un des deux lana le mme coup de sifflet que nous avions dj par deux fois entendu, ce soir-l.
:Et nous repartmes lentement, car il boitait un peu. Nous retrouvmes sur le chemin de l'glise M. Seurel et le pre Pasquier :
:A dix heures et demie, donc, lorsque la cour sombre et boueuse fut envahie par les lves, on s'aperut bien vite qu'un nouveau matre rgnait sur les jeux.
:De tous les plaisirs nouveaux que le bohmien, ds ce matin-l, introduisit chez nous, je ne me rappelle que le plus sanglant : c'tait une espce de tournoi o les chevaux taient les grands lves chargs des plus jeunes grimps sur leurs paules.
:"C'est un malin, dit-il entre ses dents, les mains dans les poches. Venir ici, ds ce matin, c'tait le seul moyen de n'tre pas souponn. Et M. Seurel s'y est laiss prendre !"
:Il resta l un long moment, sa tte rase au vent,  maugrer contre ce comdien qui allait faire assommer tous ces gars dont il avait t peu de temps auparavant le capitaine. Et, enfant paisible que j'tais, je ne manquais pas de l'approuver.
:Jusqu' midi la classe continua comme  l'approche des vacances, mle d'intermdes amusants et de conversations dont l'colier-comdien tait le centre.
:Personne ne lui demanda qui tait Ganache. Mais moi je pensai au grand diable qui, tratreusement, la veille au soir, avait attaqu Meaulnes par derrire et l'avait renvers...
:Le hasard voulut que ce ft ce jour-l te tour du grand Meaulnes ; et ds le matin j'avais, en causant avec lui, averti le bohmien que les nouveaux taient toujours dsigns d'office pour faire le second balayeur, le jour de leur arrive.
:Meaulnes revint en classe ds qu'il eut t chercher le pain de son goter. Quant au bohmien, il se fit longtemps attendre et arriva le dernier, en courant, comme la nuit commenait de tomber...
:"Ainsi vous me tendiez un pige ! Que c'est amusant ! Je l'avais devin et je me disais : ils vont tre bien tonns, quand m'ayant repris ce plan, ils s'apercevront que je l'ai complt...
:Avec quel lan, avec quelle intense curiosit, avec quelle amiti nous nous pressmes contre lui ! Avidement Meaulnes lui posait des questions... Il nous semblait  tous deux qu'en insistant ardemment auprs de notre nouvel ami, nous lui ferions dire cela mme qu'il prtendait ne pas savoir.
:"Oh ! dit-il tristement et firement, je prfre vous avertir : je ne suis pas un garon comme les autres. Il y a trois mois, j'ai voulu me tirer une balle dans la tte et c'est ce qui vous explique ce bandeau sur le front, comme un mobile de la Seine, en 1870...
:Toute sa fivre, tout son enjouement taient tombs soudain. Un instant, il plongea dans ce mme dsespoir o sans doute, un jour, l'ide de se tuer l'avait surpris.
:A ce moment une voix inconnue appela du grand portail,  plusieurs reprises, dans la nuit. Nous devinmes que c'tait Ganache, le bohmien, qui n'osait pas ou ne savait comment traverser la cour. D'une voix pressante, anxieuse, il appelait tantt trs haut, tantt presque bas :
: -- trs loin, sur la colline des Riaudes, le bruit d'une voiture dont le cheval devait galoper les quatre pieds levs. Garon malin en fanfaron, il se dit alors, comme il nous le rpta par la suite avec l'insupportable grasseyement des faubourgs de Montluon :
:Assis sur un tabouret prs de deux autres quinquets,  l'endroit o la piste communiquait avec la roulotte nous reconnmes, en fin maillot noir, front band le meneur de jeu, notre ami.
:"Et l'autre ! disait Meaulnes avec fivre, comment ne l'ai-je pas reconnu tout de suite ! C'est le pierrot de la fte, l-bas..."
:Un seul point resta toujours obscur : comment Ganache avait-il pu  la fois dvaliser les basses-cours et qurir la bonne soeur pour la fivre de son ami ? Mais n'tait-ce pas l toute l'histoire du pauvre diable ? Voleur et chemineau d'un ct, bonne crature de l'autre...
:"Serrez vos affaires, prenez vos casquettes, et nous allons les dnicher  notre tour... Pourras-tu marcher jusque-l, Franois ?"
:La merveilleuse promenade !... Ds que nous emes pass le Glacis et contourn le Moulin, je quittai mes deux compagnons, M. Seurel dont on et dit qu'il partait en guerre -- je crois bien qu'il avait mis dans sa poche un vieux pistolet -- et ce tratre de Moucheboeuf.
:Je commenais  souffrir de ma jambe fatigue et de la chaleur que je n'avais pas sentie jusque-l ; je craignais de faire tout seul le chemin du retour, lorsque j'entendis prs de moi l'appeau de M. Seurel, la voix de Moucheboeuf, puis d'autres voix qui m'appelaient...
:Il me semblait que c'tait de ma dbcle aussi que les ouvriers riaient. Ils riaient en hochant la tte, mais ils ne donnaient pas tout  fait tort aux jeunes gars qu'ils connaissaient bien. Ils nous confirent mme, lorsque M. Seurel eut repris la tte de la colonne :
:Alors Meaulnes, qui regardait comme nous, la main sur une poigne de croise, ne put s'empcher de dire, comme s'il et t fch de sentir monter en lui tant de regret :
:Il avait dit ces mots d'un ton conciliant et important, comme s'il et t lui-mme un peu dans le secret. Ce fut peine perdue ; ses avances lui restrent pour compte ; et comme la nuit tombait chacun s'en fut au galop, la blouse releve sur la tte, sous la froide averse.
:Il continuait  regarder vers le bourg, les mains appuyes aux barreaux,  la hauteur de sa tte. Inutile de demander si sa mre, qui tait riche et lui passait toutes ses volonts, lui avait pass celle-l. Inutile aussi de demander pourquoi soudainement il dsirait s'en aller  Paris !...
:Il n'y avait d'espoir, pour nous runir, qu'en cette maison de Paris o devait se retrouver la trace de l'aventure perdue... Mais de voir Meaulnes lui-mme si triste, quel pauvre espoir c'tait l pour moi !
:A midi, Mme Meaulnes arrivait avec sa voiture. Elle djeuna au caf Daniel en compagnie d'Augustin, et l'emmena sans donner presque aucune explication, ds que le cheval fut affen et attel. Sur le seuil, nous leur dmes au revoir ; et la voiture disparut au tournant des Quatre Routes.
:Le cadet des Roy passa dans la rue boueuse, faisant tourner au bout d'un ficelle, puis lchant en l'air trois marrons attachs qui retombrent dans la cour. Mon dsoeuvrement tait si grand que je pris plaisir  lui relancer deux ou trois fois ses marrons de l'autre ct du mur.
:"Tu sais, dit Jasmin, en regardant Boujardon, et en secouant la tte  petits coups, j'ai rudement bien fait de le dnoncer aux gendarmes. En voil un qui a fait du mal au pays et qui en aurait fait encore !..."
:De toute ma vie je n'ai reu que trois lettres de Meaulnes. Elles ont encore chez moi dans un tiroir de commode. Je retrouve chaque fois que je les relis la mme tristesse que nagure.
:"Pendant prs de deux heures, je me suis promen de long en large sous les fentres. Il y a un marchand de vins chez qui je me suis arrt pour boire, de faon  n'tre pas pris pour un bandit qui veut faire un mauvais coup. Puis j'ai repris ce guet sans espoir.
:"La nuit est venue. Les fentres se sont allumes un peu partout mais non pas dans cette maison. Il n'y a certainement personne. Et pourtant Pques approche.
:"La jeune fille de qui je t'ai parl tait l encore, attendant comme moi. Je pensai qu'elle devait connatre la maison et je l'interrogeai :
:"Je passe encore sous cette fentre, crivait-il. J'attends encore, sans le moindre espoir, par folie. A la fin de ces froids dimanches d'automne, au moment o il va faire nuit, je ne puis me dcider  rentrer,  fermer les volets de ma chambre, sans tre retourn l-bas, dans la rue gele.
:Ds le soir de mon arrive au Vieux-Nanay, j'avais interrog mon oncle Firmin sur le Domaine des Sablonnires.
: -- Oui, Monsieur de Galais donnait des ftes pour amuser son fils, un garon trange, plein d'ides extraordinaires. Pour le distraire, il imaginait ce qu'il pouvait. On faisait venir des Parisiennes... des gars de Paris et d'ailleurs...
:Tout dconcert, je lui avouai aussi brivement, aussi discrtement que possible, que mon meilleur ami, Augustin Meaulnes, peut-tre, en serait un.
:Mais je le priai bien vite de n'en rien faire, d'attendre. Et moi-mme je ne me htai pas de prvenir Meaulnes. Tant d'heureuses chances accumules m'inquitaient un peu. Et cette inquitude me commandait de ne rien annoncer  Meaulnes que je n'eusse au moins vu la jeune fille.
:Marie-Louise et Firmin taient interdits comme moi. Nous restions sans mot dire. Elle sentit notre gne et s'arrta, se mordit la lvre, baissa la tte et puis elle sourit comme si elle se moquait de nous :
:"Et, Franois ! ajouta-t-il comme s'il y et seulement pens, tu pourras amener ton ami, monsieur Meaulnes... C'est bien Meaulnes qu'il s'appelle ?"
:Mlle de Galais s'tait leve, soudain devenue trs ple. Et,  ce moment prcis, je me rappelai que Meaulnes, autrefois, dans le Domaine singulier, prs de l'tang, lui avait dit son nom...
:Alors la crainte et je ne sais quel obscur regret de venir troubler tant de paix commencrent  m'enlever tout courage. A point pour aggraver ma soudaine faiblesse, je me rappelai que la tante Moinel habitait l, sur une petite place de La Fert-d'Angillon.
:Avec tant de regrets et de deuil, elle tait la bizarrerie et la bonne humeur mmes. Lorsque j'eus dcouvert la petite place o se tenait sa maison, je l'appelai bien fort par la porte entr'ouverte, et je l'entendis tout au bout des trois pices en enfilade pousser un petit cri suraigu :
:Et voici que ce soir-l, le dner fini, lorsque, fatigu par la bicyclette, je fus couch dans la grande chambre avec une chemine de nuit  carreaux de l'oncle Moinel, elle vint s'asseoir  mon chevet et commena de sa voix la plus mystrieuse et la plus pointue :
:Et j'coutai. Elle hochait la tte, regardant droit devant soi comme si elle se ft racont l'histoire  elle-mme :
:"Il ne savait que faire ; lorsque le cheval s'est arrt... De prs, cela avait une figure ple, le front en sueur, un bret sale et un pantalon long. Nous entendmes sa voix, qui disait :
: -- Mais si ! dit-elle. Je comprends bien d'ailleurs que tout cela ne t'intresse gure. Je te parle l de gens que tu n'as pas connus..."
:On et dit, tant elle montrait d'assurance, qu'elle-mme avait pris cette dcision. Or, sans doute ignorait-elle mme o Meaulnes devait aller.
:C'tait le mme grand gars au visage osseux,  la tte rase. Une moustache inculte commenait  lui traner sur les lvres. Toujours ce mme regard loyal... Mais sur l'ardeur des annes passes on croyait voir comme une voile de brume, que par instants sa grande passion de jadis dissipait...
:"Seurel ! dit-il, tu sais ce qu'tait pour moi mon trange aventure de Sainte-Agathe. C'tait ma raison de vivre et d'avoir de l'espoir. Cet espoir-l perdu, que pouvais-je devenir ?... Comment vivre  la faon de tout le monde !
:Je prononai donc ma phrase, qui tait prpare pour l'instant d'avant, mais qu'il n'allait plus maintenant. Je dis, sans un geste,  peine en soulevant un peu la tte :
:En bas, Augustin avertit Mme Meaulnes que je djeunerais avec eux, dnerais, coucherais l et que, le lendemain, lui-mme louerait une bicyclette et me suivrait au Vieux-Nanay.
:"Ah ! trs bien", fit-elle, en hochant la tte, comme si ces nouvelles eussent confirm toutes ses prvisions.
:Augustin me laissa l un instant, avant le repas, et, dans la chambre voisine, o sa mre avait prpar ses bagages, je l'entendis qui lui disait, en baissant un peu la voix, de ne pas dfaire sa malle, -- car son voyage pouvait tre seulement retard...
:Nous nous installmes sur une pelouse, dans le retrait que formait un taillis de bouleaux. C'tait une grande pelouse rase, o il semblait qu'il y et place pour des jeux sans fin.
:Mais  ce moment, l'ne ne voulant plus marcher, les enfants descendirent pour le piquer, le tirer, cogner sur lui tant qu'ils purent ; alors Meaulnes, du, prtendit s'tre tromp...
:Augustin ne dsarmait pas. L-bas, un livre ou un cureuil avait d dboucher d'un fourr. Jasmin, pour assurer sa contenance, fit mine de le poursuivre :
:"Que Frantz revienne, s'il n'est pas mort. Qu'il retrouve ses amis et sa fiance ; que la noce interrompue se fasse et peut-tre tout reviendra-til comme c'tait autrefois. Mais le pass peut-il renatre ?
:Lorsqu'il releva la tte, presque tout le monde tait l rassembl, mais il ne vit personne. Il tait fch rouge.
: -- Ah ! il est  vous ?" dit Meaulnes un peu calm, trs rouge, en tournant la tte de ct vers le vieillard.
:Et ceci explique comment nous sommes l tous deux  rder, vers quatre heures de l'aprs-midi, alors que les gens de la noce sont dj tous repartis.
:"Ils sont dans le pays, tous les deux, depuis ce matin. J'ai surpris Ganache  onze heures en train de guetter dans un champ auprs de la chapelle. Il a dtal en m'apercevant. Ils sont venus de loin peut-tre  bicyclette, car il tait couvert de boue jusqu'au milieu du dos...
:Lentement, silencieusement, nous nous glissons donc en nous baissant  travers le taillis jusqu' la grande sapinire, d'o part,  intervalles rguliers, ce cri prolong qui n'est pas en soi plus triste qu'autre chose, mais qui nous semble  tous les deux de sinistre augure.
:Un instant de silence ; je vais me dcider  crier encore, lorsque, au coeur mme de la sapinire, o mon regard n'atteint pas tout  fait, une voix commande :
:Et, en disant ceci, je pensais non pas troubler les nouveaux poux, mais m'enqurir auprs de la tante Moinel et faire diligence moi-mme pour trouver la jeune fille.
:Le bohmien me regardait dans les yeux avec une volont de confiance vraiment admirable. Quinze ans, il avait encore et tout de mme quinze ans ! -- l'ge que nous avions  Sainte-Agathe, le soir du balayage des classes, quand nous fmes tous les trois ce terrible serment enfantin.
:Peu  peu, entre les sapins, je vis disparatre sa silhouette grise. J'appelai Jasmin et nous allmes reprendre notre faction. Mais presque aussitt, nous apermes, l-bas, Augustin qui fermait les volets de la maison et nous fmes frapps par l'tranget de son allure.
:Puis il prit la main tendue de la jeune fille et ils restrent l, debout, l'un devant l'autre, touffs comme par une grande nouvelle qui ne pouvait pas se dire.
:"Vous tes l -- dit-il sourdement, comme si le dire seulement donnait le vertige -- vous passez auprs de la table et votre main s'y pose un instant..."
:L-bas,  la lisire du bois, je commenai d'entendre cette chanson tremblante que nous apportait le vent, coupe bientt par le second cri des deux fous, qui s'taient rapprochs de nous dans les sapins.
:De cette foi qu'elle gardait dans les rves enfantins de son frre, de ce soin qu'elle apportait  lui conserver au moins des bribes de ce rve dans lequel il avait vcu jusqu' vingt ans, elle me donna un jour la preuve la plus touchante et je dirai presque la plus mystrieuse.
:"Maintenant et depuis longtemps, poursuivit-elle avec un soupir, la maison est vide. Monsieur de Galais, frapp par l'ge et le chagrin, n'a jamais rien fait pour retrouver ni rappeler mon frre. Et que pourraitil tenter ?
:Tout ce grand chagrin dont elle n'avait jamais rien dit, ce grand regret d'avoir perdu son frre si fou, si charmant et si admir, il avait fallu cette averse et cette dbcle enfantine pour qu'elle me les confit. Et je l'coutais sans rien rpondre, le coeur tout gonfl de sanglots....
:Yvonne de Galais me tendit une main brlante, et, renonant  me faire entrer aux Sablonnires, elle s'assit sur le banc moussu et vert-degris, du ct le moins mouill, tandis que debout, appuy du genou  ce mme banc, je me penchais vers elle pour l'entendre.
:Le lendemain dimanche, dans l'aprs-midi, je me rendis avec une hte presque joyeuse aux Sablonnires. A la porte, un criteau fix avec des pingles arrta le geste que je faisais dj :
: -- Chut ! chut ! -- me rpondit-il tout bas, l'air fch. La petite fille a failli mourir cette nuit. Et la mre est trs mal".
:Puis la crise s'apaisa. Elle put souffler un peu, mais elle continua  suffoquer  demi, les yeux blancs, la tte renverse, luttant toujours, mais incapable, ft-ce un instant, pour me regarder et me parler, de sortir du gouffre o elle tait dj plonge.
:Je suis pass une fois encore sous la fentre. La vitre est toujours poussireuse et blanchie par le double rideau qui est derrire. Yvonne de Galais l'ouvrirait-elle que je n'aurais rien  lui dire puisqu'elle est marie... Que faire, maintenant ? Comment vivre ?...
:"Si je n'tais pas l jeudi, a-t-elle dit, revenez vendredi  la mme heure, puis samedi, et ainsi de suite, tous les jours".
:15 juin. -- A ce dner,  la ferme, o grce  leurs amis qui les avaient prsents comme mari et femme, ils furent convis,  leur grand ennui, elle se montra timide comme une nouvelle marie.
:Le vent portait des gouttes de pluie et le temps tait bas. La soire avait un got amer, semblait-il, le got d'un tel ennui que l'amour mme ne le pouvait distraire.
:Longtemps ils restrent l, dans leur cachette, abrits sous les branches, parlant peu. Puis le temps se leva. Il fit beau. Ils crurent que, maintenant, tout irait bien.
:Meaulnes lisait,  demie aveugl de regret et de colre, le visage immobile, mais tout ple, avec des frmissements sous les yeux. Valentine, inquite de le voir ainsi, regarda o il en tait, et ce qui le fchait ainsi.
:"C'est, expliqua-t-elle trs vite, un bijou qu'il m'avait donn en me faisant jurer de le regarder toujours. C'taient l de ses ides folles".
:Il ne dit pas non, sachant qu' cette heure il aurait depuis longtemps quitt la ville. Et de sa fentre basse, dans la rue en pente, elle resta longtemps  lui faire des signes vagues.
:Le long voyage qu'il lui restait  faire pour rentrer devait tre son dernier recours contre sa peine, sa dernire distraction force avant de s'y enfoncer tout entier.
:Mais, pour Meaulnes,  ce moment, il n'existait plus qu'un seul amour, cet amour mal satisfait qu'on venait de souffleter si cruellement, et la jeune fille entre toutes qu'il et d protger, sauvegarder, tait justement celle-l qu'il venait d'envoyer  sa perte.
:Sur ce mme cahier de devoirs mensuels, il avait encore griffonn quelques mots en hte,  l'aube, avant de quitter, avec sa permission-mais pour toujours -- Yvonne de Galais, son pouse depuis la veille :
:Il avait d glisser le cahier en hte sous les autres, refermer  clef son ancienne petite malle d'tudiant, et disparatre.
:Ce matin-l, j'tais donc debout,  cinq heures et demie, devant la maison, sous un petit hangar adoss au mur qui sparait le jardin anglais des Sablonnires du jardin potager de la ferme. J'tais occup  dmler mes filets que j'avais jets en tas, le jeudi d'avant.
:Un long moment je restai l, effray, dsespr, repris soudain par toute la douleur qu'avait rveille son retour. Il avait disparu derrire la maison, en avait fait le tour, et il revenait, hsitant.
:Puis il la saisit et l'enleva dans ses bras. Il ne put pas bien la voir d'abord, parce qu'il pleurait. Alors, pour dtourner un peu ce grand attendrissement et ce flot de larmes, tout en la tenant trs serre contre lui, assise sur son bras droit, il tourna vers moi sa tte baisse et me dit :
:Cependant la petite fille commenait  s'ennuyer d'tre serre ainsi, et comme Augustin, la tte penche de ct pour cacher et arrter ses larmes continuait  ne pas la regarder, elle lui flanqua une grande tape de sa petite main sur sa bouche barbue et mouille.
