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:Souvent nos dimanches d'hiver se passaient ainsi. Ds le matin, mon pre s'en allait au loin, sur le bord de quelque tang couvert de brume, pcher le brochet dans une barque ; et ma mre, retire jusqu' la nuit dans sa chambre obscure, rafistolait d'humbles toilettes. Elle s'enfermait ainsi de crainte qu'une dame de ses amies, aussi pauvre qu'elle mais aussi fire, vnt la surprendre. Et moi, les vpres finies, j'attendais, en lisant dans la froide salle  manger, qu'elle ouvrt la porte pour me montrer comment a lui allait.
:Ce dimanche-l, quelque animation devant l'glise me retint dehors aprs vpres. Un baptme, sous le porche, avait attroup des gamins. Sur la place, plusieurs hommes du bourg avaient revtu leurs vareuses de pompiers ; et, les faisceaux forms, transis et battant la semelle, ils coutaient Boujardon, le brigadier, s'embrouiller dans la thorie...
:Le carillon du baptme s'arrta soudain, comme une sonnerie de fte qui se serait trompe de jour et d'endroit ; Boujardon et ses hommes, l'arme en bandoulire emmenrent la pompe au petit trot ; et je les vis disparatre au premier tournant, suivis de quatre gamins silencieux, crasant de leurs grosses semelles les brindilles de la route givre o je n'osais pas les suivre.
:En effet,  la porte de la salle  manger  -- la plus rapproche des cinq portes vitres qui donnaient sur la cour  -- une femme aux cheveux gris, penche, cherchait  voir au travers des rideaux. Elle tait petite, coiffe d'une capote de velours noir  l'ancienne mode. Elle avait un visage maigre et fin, mais ravag par l'inquitude ; et je ne sais quelle apprhension,  sa vue, m'arrta sur la premire marche, devant la grille.
:La femme  la capote, qui gardait, entre ses genoux, un parapluie et un sac de cuir, avait commenc de s'expliquer, en balanant lgrement la tte et en faisant claquer sa langue comme une femme en visite. Elle avait repris tout son aplomb. Elle eut mme, ds qu'elle parla de son fils, un air suprieur et mystrieux qui nous intrigua.
:Ils taient venus tous les deux, en voiture, de La Fert-d'Angillon,  quatorze kilomtres de Sainte-Agathe. Veuve  -- et fort riche,  ce qu'elle nous fit comprendre  -- elle avait perdu le cadet de ses deux enfants, Antoine, qui tait mort un soir au retour de l'cole, pour s'tre baign avec son frre dans un tang malsain. Elle avait dcid de mettre l'an, Augustin, en pension chez nous pour qu'il pt suivre le Cours Suprieur.
:Au-dessus de nous, en effet, dans un rduit o s'entassaient les pices d'artifice noircies du dernier Quatorze Juillet, un pas inconnu, assur, allait et venait, branlant le plafond, traversait les immenses greniers tnbreux du premier tage, et se perdait enfin vers les chambres d'adjoints abandonnes o l'on mettait scher le tilleul et mrir les pommes.
:J'hsitai une seconde. Puis, comme Millie ne me retenait pas, je pris ma casquette et j'allai vers lui. Nous sortmes par la porte de la cuisine et nous allmes au prau, que l'obscurit envahissait dj. A la lueur de la fin du jour, je regardais, en marchant, sa face anguleuse au nez droit,  la lvre duvete.
:Il jeta son chapeau par terre et je vis qu'il avait les cheveux compltement ras comme un paysan. Il me montra les deux fuses avec leurs bouts de mche en papier que la flamme avait coups, noircis, puis abandonns. Il planta dans le sable le moyeu de la roue, tira de sa poche  --  mon grand tonnement, car cela nous tait formellement interdit  -- une bote d'allumettes. Se baissant avec prcaution, il mit le feu  la mche. Puis, me prenant par la main, il m'entrana vivement en arrire.
:Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commenaient  hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mre avait commenc de prparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier ; je m'asseyais sans rien dire et, la tte appuye aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l'troite cuisine o vacillait la flamme d'une bougie.
:Mais quelqu'un est venu qui m'a enlev  tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a souffl la bougie qui clairait pour moi le doux visage maternel pench sur le repas du soir. Quelqu'un a teint la lampe autour de laquelle nous tions une famille heureuse,  la nuit, lorsque mon pre avait accroch les volets de bois aux portes vitres. Et celuil, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres lves appelrent bientt le grand Meaulnes.
:Ds qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est--dire ds les premiers jours de dcembre, l'cole cessa d'tre dserte le soir, aprs quatre heures. Malgr le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d'eau, il y avait toujours, aprs le cours, dans la classe, une vingtaine de grands lves, tant de la campagne que du bourg, serrs autour de Meaulnes. Et c'taient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquitude et plaisir.
:Meaulnes ne disait rien ; mais c'tait pour lui qu' chaque instant l'un des plus bavards s'avanait au milieu du groupe, et, prenant  tmoin tour  tour chacun de ses compagnons, qui l'approuvaient bruyamment, racontait quelque longue histoire de maraude, que tous les autres suivaient, le bec ouvert, en riant silencieusement.
:Assis sur un pupitre, en balanant les jambes, Meaulnes rflchissait. Aux bons moments, il riait aussi, mais doucement, comme s'il et rserv ses clats de rire pour quelque meilleure histoire, connue de lui seul. Puis,  la nuit tombante, lorsque la lueur des carreaux de la classe n'clairait plus le groupe confus de jeunes gens, Meaulnes se levait soudain et, traversant le cercle press :
:Gnralement,  l'heur du dner, nous nous trouvions tout prs du Cours, chez Desnoues, le charron, qui tait aussi marchal. Sa boutique tait une ancienne auberge, avec de grandes portes  deux battants qu'on laissait ouvertes. De la rue on entendait grincer le soufflet de la forge et l'on apercevait  la lueur du brasier, dans ce lieu obscur et tintant, parfois des gens de campagne qui avaient arrt leur voiture pour causer un instant, parfois un colier comme nous, adoss  une porte, qui regardait sans rien dire.
:Aprs la dernire rcration de la journe, ou, comme nous disions, aprs le dernier "quart d'heure", M. Seurel, qui depuis un instant marchait le long en large pensivement, s'arrta, frappa un grand coup de rgle sur la table, pour faire cesser le bourdonnement confus des fins de classe o l'on s'ennuie, et, dans le silence attentif, demanda :
:Tous les ans, nous allions les chercher, quelques jours avant Nol,  la Gare, au train de 4 h 2. Ils avaient, pour nous voir, travers tout le dpartement, chargs de ballots de chtaignes et de victuailles pour Nol enveloppes dans des serviettes. Ds qu'ils avaient pass, tous les deux, emmitoufls, souriants et un peu interdits, le seuil de la maison, nous fermions sur eux toutes les portes, et c'tait une grande semaine de plaisir qui commenait...
:J'aurais voulu que ce fut Meaulnes. Ce petit voyage en voiture  ne serait devenu un vnement plus important. Il le dsirait aussi, mais il affectait de se taire ddaigneusement. Tous les grands lves s'taient assis comme lui sur la table,  revers, les pieds sur le banc, ainsi que nous faisions dans les moments de grand rpit et de rjouissance. Coffin, sa blouse releve et roule autour de la ceinture, embrassait la colonne de fer qui soutenait la poutre de la classe et commenait de grimper en signe d'allgresse. Mais M. Seurel refroidit tout le monde en disant :
:Personne ne disait rien. Le marchal et son ouvrier, l'un soufflant la forge, l'autre battant le fer, jetaient sur le mur de grandes ombres brusques... Je me rappelle ce soir-l comme un des grands soirs de mon adolescence. C'tait en moi un mlange de plaisir et d'anxit : je craignais que mon compagnon ne m'enlevt cette pauvre joie d'aller  La Gare en voiture ; et pourtant j'attendais de lui, sans oser me l'avouer, quelque entreprise extraordinaire qui vnt tout bouleverser.
:Mais lorsque l'heure fut venue de partir et que je me levai pour faire signe au grand Meaulnes, il ne m'aperut pas d'abord. Adoss  la porte et la tte penche, il semblait profondment absorb par ce qui venait d'tre dit. En le voyant ainsi, perdu dans ses rflexions, regardant, comme  travers des lieus de brouillard, ces gens paisibles qui travaillaient, je pensai soudain  cette image de Robinson Cruso, o l'on voit l'adolescent anglais, avant son grand dpart, "frquentant la boutique d'un vannier"...
:A une heure de l'aprs-midi, le lendemain, la classe du Cours suprieur est claire, au milieu du paysage gel, comme une barque sur l'Ocan. On n'y sent pas la saumure ni le cambouis, comme sur un bateau de pche, mais les harengs grills sur le pole et la laine roussie de ceux qui, en rentrant, se sont chauffs de trop prs.
:On a distribu, car la fin de l'anne approche, les cahiers de compositions. Et, pendant que M. Seurel crit au tableau l'nonc des problmes, un silence imparfait s'tablit, ml de conversations  voix basse, coup de petits cris touffs et de phrases dont on ne dit que les premiers mots pour effrayer son voisin :
:De temps  autre, je me soulve sur la pointe des pieds et je regarde anxieusement du ct de la ferme de la Belle-Etoile. Ds le dbut de la classe, je me suis aperu que Meaulnes n'tait pas rentr aprs la rcration de midi. Son voisin de table a bien d s'en apercevoir aussi. Il n'a rien dit encore, proccup par sa composition. Mais, ds qu'il aura lev la tte, la nouvelle courra par toute la classe, et quelqu'un, comme c'est l'usage, ne manquera par de crier  haute voix les premiers mots de la phrase :
:Je sais que Meaulnes est parti. Plus exactement, je le souponne de s'tre chapp. Sitt le djeuner termin, il a d sauter le petit mur et filer  travers champs, en passant le ruisseau  la Vieille-Planche, jusqu' la Belle-Etoile. Il aura demand la jument pour aller chercher M. et Mme Charpentier. Il fait atteler en ce moment.
:La petite grille de la cour tait tout prs de la porte de la salle  manger. Elle grinait en s'ouvrant. D'ordinaire, au dbut de la nuit, pendant nos veilles de campagne, j'attendais secrtement ce grincement de la grille. Il tait suivi d'un bruit de sabots claquant ou s'essuyant sur le seuil, parfois d'un chuchotement comme de personnes qui se concertent avant d'entrer. Et l'on frappait. C'tait un voisin, les institutrices, quelqu'un enfin qui venait nous distraire de la longue veille.
:Le vieux grand-pre, avec son air broussailleux de grand berger gascon, ses deux pieds lourdement poss devant lui, son bton entre les jambes, inclinant l'paule pour cogner sa pipe contre son soulier, tait l. Il approuvait de ses yeux mouills et bons ce que disait la grand'mre, de son voyage et de ses poules et de ses voisins et des paysans qui n'avaient pas encore pay leur fermage. Mais je n'tais plus avec eux.
:Tandis que je repassais tout cela dans mon esprit, l'heure arriva de se coucher. Dj le grand-pre tait entr dans la chambre rouge, la chambre-salon, tout humide et glace d'tre close depuis l'autre hiver. On avait enlev, pour qu'il s'y installt, les ttires en dentelle des fauteuils, relev les tapis et mis de ct les objets fragiles. Il avait pos son bton sur un chaise, ses gros souliers sous un fauteuil ; il venait de souffler sa bougie, et nous tions debout, nous disant bonsoir, prts  nous sparer pour la nuit, lorsqu'un bruit de voitures nous fit taire.
:"C'est ici la mairie ? dit-il en s'approchant ? Pourriez-vous m'indiquer M. Fromentin, mtayer  la Belle-Etoile ? J'ai trouv sa voiture et sa jument qui s'en allaient sans conducteur, le long d'un chemin prs de la route de Saint-Loup-des-Bois. Avec mon falot, j'ai pu voir son nom et son adresse sur la plaque. Comme c'tait sur mon chemin, j'ai ramen son attelage par ici, afin d'viter des accidents, mais a m'a rudement retard quand mme".
:Mon pre accepta. De cette faon nous pourrions ds ce soir reconduire l'attelage  la Belle-Etoile sans dire ce qui s'tait pass. Ensuite, on dciderait de ce qu'il faudrait raconter aux gens du pays et crire  la mre de Meaulnes... Et l'homme fouetta sa bte, en refusant le verre de vin que nous lui offrions.
:Ce fut la mme explication que nous donnmes aux gens du bourg. Quant  la mre du fugitif, il fut dcid qu'on attendrait pour lui crire. Et nous gardmes pour nous seuls notre inquitude qui dura trois grands jours. Je vois encore mon pre rentrant de la ferme vers onze heures, sa moustache mouille par la nuit, discutant avec Millie d'une voix trs basse, angoisse et colre...
:Derrire le portail, nous tions plusieurs  guetter la venue des gars de la campagne. Ils arrivaient tout blouis encore d'avoir travers des paysages de givre, d'avoir vu les tangs glacs, les taillis o les livres dtalent... Il y avait dans leurs blouses un got de foin et d'curie qui alourdissait l'air de la classe, quand ils se pressaient autour du pole rouge. Et, ce matin-l, l'un d'eux avait apport dans un panier un cureuil gel qu'il avait dcouvert en route. Il essayait, je me souviens, d'accrocher par ses griffes, au poteau du prau, la longue bte raidie...
:Et la classe reprit comme auparavant. De temps  autre le grand Meaulnes se tournait de mon ct, puis il regardait par les fentres, d'o l'on apercevait le jardin blanc, cotonneux, immobile, et les champs dserts, ou parfois descendait un corbeau. Dans la classe, la chaleur tait lourde, auprs du pole rougi. Mon camarade, la tte dans les mains, s'accouda pour lire :  deux reprises je vis ses paupires se fermer et je crus qu'il allait s'endormir.
:Que la matine fut lente  traverser ! Aux approches de midi, nous entendmes l-haut, dans la mansarde, le voyageur s'apprter pour descendre. Au djeuner, je le retrouvai assis devant le feu, prs des grands-parents interdits, pendant qu'aux douze coups de l'horloge, les grands lves et les gamins parpills dans la cour neigeuse filaient comme des ombres devant la porte de la salle  manger.
:Nous avions accoutum de juger trs vexante une pareille conduite. En t, ceux qu'on laissait ainsi  la porte couraient au galop dans le jardin et parvenaient souvent  grimper par une fentre avant qu'on et pu les fermer toutes. Mais nous tions en dcembre et tout tait clos. Un instant on fit au dehors des peses sur la porte ; on nous cria des injures ; puis, un  un, ils tournrent le dos et s'en allrent, la tte basse, en rajustant leurs cache-nez.
:Dans la classe qui sentait les chtaignes et la piquette, il n'y avait que deux balayeurs, qui dplaaient les tables. Je m'approchai du pole pour m'y chauffer paresseusement en attendant la rentre, tandis qu'Augustin Meaulnes cherchait dans le bureau du matre et dans les pupitres. Il dcouvrit bientt un petit atlas, qu'il se mit  tudier avec passion debout sur l'estrade, les coudes sur le bureau, la tte entre les mains.
:Je me disposais  aller prs de lui ; je lui aurais mis la main sur l'paule et nous aurions sans doute suivi ensemble sur la carte le trajet qu'il avait fait, lorsque soudain la porte de communication avec la petite classe s'ouvrit toute battante sous une violente pousse, et Jasmin Delouche, suivi d'un gars du bourg et de trois autres de la campagne, surgit avec un cri de triomphe. Une des fentres de la petite classe tait sans doute mal ferme ils avaient d la pousser et sauter par l.
:Aussitt la bataille s'arrta. Les uns se rangrent autour du pole, la tte basse, ayant vit jusqu'au bout de prendre parti. Meaulnes s'assit  sa place, le haut de ses manches dcousu et dfronc. Quant  Jasmin, tout congestionn, on l'entendit crier durant les quelques secondes qui prcdrent le coup de rgle du dbut de la classe :
:Tandis qu'en un tour de main j'avais quitt tous mes vtements et les avais jets en tas sur une chaise au chevet de mon lit, mon compagnon, sans rien dire, commenait lentement  se dshabiller. Du lit de fer aux rideaux de cretonne dcors de pampres, o j'tais mont dj, je le regardais faire. Tantt il s'asseyait sur son lit bas et sans rideaux. Tantt il se levait et marchait de long en large, tout en se dvtant. La bougie, qu'il avait pose sur une petite table d'osier tresse par des bohmiens, jetait sur le mur son ombre errante et gigantesque.
:Je me rappelle, en cet instant, le grand colier paysan, nu-tte, car il avait soigneusement pos sa casquette sur ses autres habits -- visage si jeune, si vaillant et si durci dj. Il avait repris sa marche  travers la chambre lorsqu'il se mit  dboutonner cette pice mystrieuse d'un costume qui n'tait pas le sien. Et il tait trange de le voir, en bras de chemise, avec son pantalon trop court, ses souliers boueux, mettant la main sur ce gilet de marquis.
:Vers le milieu de la nuit je m'veillai soudain. Meaulnes tait au milieu de la chambre, debout, sa casquette sur la tte, et il cherchait au portemanteau quelque chose -- une plerine qu'il se mit sur le dos... La chambre tait trs obscure. Pas mme la clart que donne parfois le reflet de la neige. Un vent noir et glac soufflait dans le jardin mort et sur le toit.
:Et il reprit sa promenade de long en large dans la chambre. Je n'osais plus rien dire. Il marchait, s'arrtait, repartait plus vite, comme quelqu'un qui, dans sa tte, recherche ou repasse des souvenirs, les confronte, les compare, calcule, et soudain pense avoir trouv ; puis de nouveau lche le fil et recommence  chercher...
:Mon compagnon ne me conta pas cette nuit-l tout ce qui lui tait arriv sur la route. Et mme lorsqu'il se fut dcid  me tout confier, durant des jours de dtresse dont je reparlerai, ce resta longtemps le grand secret de nos adolescences. Mais aujourd'hui que tout est fini, maintenant qu'il ne reste plus que poussire
:A une heure et demie de l'aprs-midi, sur la route de Vierzon, par ce temps glacial, Meaulnes fit marcher la bte bon train car il savait n'tre pas en avance. Il ne songea d'abord, pour s'en amuser, qu' notre surprise  tous, lorsqu'il ramnerait dans la carriole,  quatre heures, le grand-pre et la grand'-mre Charpentier. Car,  ce moment-l, certes, il n'avait pas d'autre intention.
:... Lorsque, grce au froid, qui traversait maintenant la couverture, Meaulnes eut repris ses esprits, il s'aperut que le paysage avait chang. Ce n'taient plus ces horizons lointains, ce grand ciel blanc o se perdait le regard, mais de petits prs encore verts avec de hautes cltures. A droite et  gauche, l'eau des fosss coulait sous la glace. Tout faisait pressentir l'approche d'une rivire. Et, entre les hautes haies, la route n'tait plus qu'un troit chemin dfonc.
:La jument, depuis un instant, avait cess de trotter. D'un coup de fouet, Meaulnes voulut lui faire reprendre sa vive allure, mais elle continua  marcher au pas avec une extrme lenteur, et le grand colier, regardant de ct, les mains appuyes sur le devant de la voiture, s'aperut qu'elle boitait d'une jambe de derrire. Aussitt il sauta  terre, trs inquiet.
:Il fouetta la jument qui fit un cart et se remit au grand trot. L'obscurit croissait. Dans le sentier ravin, il y avait maintenant tout juste passage pour la voiture. Parfois une branche morte de la haie se prenait dans la roue et se cassait avec un bruit sec... Lorsqu'il fit tout  fait noir, Meaulnes songea soudain, avec un serrement de coeur,  la salle  manger de Sainte-Agathe, o nous devions,  cette heure, tre tous runis. Puis la colre le prit ; puis l'orgueil et la joie profonde de s'tre ainsi vad, sans avoir voulu...
:Soudain, la jument ralentit son allure, comme si son pied avait but dans l'ombre ; Meaulnes vit sa tte plonger et se relever par deux fois ; puis elle s'arrta net, les naseaux bas, semblant humer quelque chose. Autour des pieds de la bte, on entendait comme un clapotis d'eau. Un ruisseau coupait le chemin. En t, ce devait tre un gu. Mais  cette poque le courant tait si fort que la glace n'avait pas pris et qu'il et t dangereux de pousser plus avant.
:Et, poussant la barrire entrouverte d'un petit pr qui donnait sur le chemin, il fit entrer l son quipage. Ses pieds enfonaient dans l'herbe molle. La voiture cahotait silencieusement. Sa tte contre celle de la bte, il sentait sa chaleur et le souffle dur de son haleine... Il la conduisit tout au bout du pr, lui mit sur le dos la couverture ; puis, cartant les branches de la clture du fond, il aperut de nouveau la lumire, qui tait celle d'une maison isole.
:Il lui fallut bien, tout de mme, traverser trois prs, sauter un tratre petit ruisseau, o il faillit plonger les deux pieds  la fois... Enfin, aprs un dernier saut du haut d'un talus, il se trouva dans la cour d'une maison campagnarde. Un cochon grognait dans son tt. Au bruit des pas sur la terre gele, un chien se mit  aboyer avec fureur.
:Le volet de la porte tait ouvert, et la lueur que Meaulnes avait aperue tait celle d'un feu de fagots allum dans la chemine. Il n'y avait pas d'autre lumire que celle du feu. Une bonne femme, dans la maison, se leva et s'approcha de la porte, sans paratre autrement effraye. L'horloge  poids, juste  cet instant, sonna la demie de sept heures.
:Tous les deux, un instant plus tard, ils taient installs prs des chenets : le vieux cassant son bois pour le mettre dans le feu, Meaulnes mangeant un bol de lait avec du pain qu'on lui avait offert. Notre voyageur, ravi de se trouver dans cette humble maison aprs tant d'inquitudes, pensant que sa bizarre aventure tait termine, faisait dj le projet de revenir plus tard avec des camarades revoir ces braves gens. Il ne savait pas que c'tait l seulement une halte, et qu'il allait tout  l'heure reprendre son chemin.
:Lentement et difficilement, comme  l'aller, il se guida entre les herbes et les eaux,  travers les cltures de saules, et s'en fut chercher sa voiture dans le fond du pr o il l'avait laisse. La voiture n'y tait plus... Immobile, la tte battante, il s'effora d'couter tous les bruits de la nuit, croyant  chaque seconde entendre sonner tout prs le collier de la bte. Rien... Il fit le tour du pr ; la barrire tait  demi ouverte,  demi renverse, comme si une roue de voiture avait pass dessus. La jument avait d, par l, s'chapper toute seule.
:Vint un moment o son genou, bless au marche-pied, lui fit si mal qu'il dut s'arrter, la jambe raidie. Alors il rflchit que si sa jument ne n'tait pas sauve au grand galop, il l'aurait depuis longtemps rejointe. Il se dit aussi qu'une voiture ne se perdait pas ainsi et que quelqu'un la retrouverait bien. Enfin il revint sur ses pas, puis, colre, se tranant  peine.
:A cent pas de l, il dbouchait dans une grande prairie grise, o l'on distinguait de loin en loin des ombres qui devaient tre des genvriers, et une btisse obscure dans un repli de terrain. Meaulnes s'en approcha. Ce n'tait l qu'une sorte de grand parc  btail ou de bergerie abandonne. La porte cda avec un gmissement. La lueur de la lune, quand le grand vent chassait les nuages, passait  travers les fentes des cloisons. Une odeur de moisi rgnait.
:Sans chercher plus avant, Meaulnes s'tendit sur la paille humide, le coude  terre, la tte dans la main. Ayant retir sa ceinture, il se recroquevilla dans sa blouse, les genoux au ventre. Il songea alors  la couverture de la jument qu'il avait laisse dans le chemin, et il se sentit si malheureux, si fch contre lui-mme qu'il lui prit une forte envie de pleurer...
:Ds le petit jour, il se reprit  marcher. Mais son genou enfl lui faisait mal ; il lui fallait s'arrter et s'asseoir  chaque moment tant la douleur tait vive. L'endroit o il se trouvait tait d'ailleurs le plus dsol de la Sologne. De toute la matine, il ne vit qu'une bergre,  l'horizon, qui ramenait son troupeau. Il eut beau la hler, essayer de courir, elle disparut sans l'entendre.
:Et, fch contre lui-mme, il s'arrta, se demandant s'il ne valait pas mieux rebrousser chemin et continuer jusqu'au prochain village. Il rflchissait depuis un instant, la tte basse, lorsqu'il s'aperut soudain que l'alle tait balaye  grands ronds rguliers comme on faisait chez lui pour les ftes. Il se trouvait dans un chemin pareil  la grand'rue de La Fert, le matin de l'Assomption !... Il et aperu au dtour de l'alle une troupe de gens en fte soulevant la poussire comme au mois de juin, qu'il n'et pas t surpris davantage.
:Avanant jusqu'au premier dtour, il entendit un bruit de voix qui s'approchaient. Il se jeta de ct dans les jeunes sapins touffus, s'accroupit et cout en retenant son souffle. C'taient des voix enfantines. Une troupe d'enfants passa tout prs de lui. L'un d'eux, probablement une petite fille, parlait d'un ton si sage et si entendu que Meaulnes, bien qu'il ne comprit gure le sens de ses paroles, ne put s'empcher de sourire.
:Il voulut sortir de sa cachette pour leur demander o l'on trouverait  boire et  manger. Il se dressa et vit le dernier groupe qui s'loignait. C'taient trois fillettes avec des robes droites qui s'arrtaient aux genoux. Elles avaient de jolis chapeaux  brides. Une plume blanche leur tranait dans le cou,  toutes les trois. L'une d'elles,  demi retourne, un peu penche, coutait sa compagne qui lui donnait de grandes explications, le doigt lev.
:"pigeonnier", sans trop rflchir  ce qu'il pourrait demander l-bas. Il fut bientt arrt  la lisire du bois, par un petit mur moussu. De l'autre ct, entre le mur et les annexes du domaine, c'tait une longue cour troite toute remplie de voitures, comme une cour d'auberge un jour de foire. Il y en avait de tous les genres et de toutes les formes : de fines petites voitures  quatre places, les brancards en l'air ; des chars  bancs ; des bourbonnaises dmodes avec des galeries  moulures, et mme de vieilles berlines dont les glaces taient leves.
:Meaulnes, cach derrire les sapins, de crainte qu'on ne l'aperut, examinait le dsordre du lieu, lorsqu'il avisa, de l'autre ct de la cour, juste au-dessus du sige d'un haut char  bancs, une fentre des annexes  demi ouverte. Deux barreaux de fer, comme on en voit derrire les domaines aux volets toujours ferms des curies, avaient d clore cette ouverture. Mais le temps les avait descells.
:Il se trouvait non pas dans un grenier  foin, mais dans une vaste pice au plafond bas qui devait tre une chambre  coucher. On distinguait, dans la demi-obscurit du soir d'hiver, que la table, la chemine et mme les fauteuils taient chargs de grands vases, d'objets de prix, d'armes anciennes. Au fond de la pice des rideaux tombaient, qui devaient cacher une alcve.
:Meaulnes avait ferm la fentre, tant  cause du froid que par crainte d'tre aperu du dehors. Il alla soulever le rideau du fond et dcouvrit un grand lit bas, couvert de vieux livres dors, de luths aux cordes casses et de candlabres jets ple-mle. Il repoussa toutes ces choses dans le fond de l'alcve, puis s'tendit sur cette couche pour s'y reposer et rflchir un peu  l'trange aventure dans laquelle il s'tait jet.
:Il lui sembla bientt que le vent lui portait le son d'une musique perdue. C'tait comme un souvenir plein de charme et de regret. Il se rappela le temps o sa mre, jeune encore, se mettait au piano l'aprsmidi dans le salon, et lui, sans rien dire, derrire la porte qui donnait sur le jardin, il l'coutait jusqu' la nuit...
:"Monsieur l'Endormi, fit-il avec des rvrences et des inflexions de voix gouailleuses, vous n'avez plus qu' vous veiller,  vous habiller en marquis, mme si vous tes un marmiteux comme je suis ; et vous descendrez  la fte costume, puisque c'est le bon plaisir de ces petits messieurs et de ces petites demoiselles".
:C'taient des costumes de jeunes gens d'il y a longtemps, des redingotes  hauts cols de velours, de fins gilets trs ouverts, d'interminables cravates blanches et des souliers vernis du dbut de ce sicle. Il n'osait rien toucher du bout du doigt, mais aprs s'tre nettoy en frissonnant, il endossa sur sa blouse d'colier un des grands manteaux dont il releva le collet pliss, remplaa ses souliers ferrs par de fins escarpins vernis et se prpara  descendre nu-tte.
:Tout au bout de celui-ci passait un couloir transversal. Meaulnes hsitait s'il allait pousser jusqu'au fond ou bien ouvrir une des portes derrire lesquelles il entendait un bruit de voix, lorsqu'il vit passer dans le fond deux fillettes qui se poursuivaient. Il courut pour les voir et les rattraper,  pas de loup, sur ses escarpins. Un bruit de portes qui s'ouvrent, deux visages de quinze ans que la fracheur du soir et la poursuite ont rendus tout roses, sous de grands cabriolets  brides, et tout va disparatre dans un brusque clat de lumire.
:Meaulnes reste un moment bloui et titubant dans ce corridor noir. Il craint maintenant d'tre surpris. Son allure hsitante et gauche le ferait, sans doute, prendre pour un voleur. Il va s'en retourner dlibrment vers la sortie, lorsque de nouveau il entend dans le fond du corridor un bruit de pas et des voix d'enfants. Ce sont deux petits garons qui s'approchrent en parlant.
:Et avec cette confiance et ce besoin d'amiti qu'ont les enfants, la veille d'une grande fte, ils le prennent chacun par la main. Ce sont probablement deux petits garons de paysans. On leur a mis leurs plus beaux habits : de petites culottes coupes  mi-jambe qui laissent voir leurs gros bas de laine et leurs galoches, un petit justaucorps de velours bleu, une casquette de mme couleur et un noeud de cravate blanc.
:Les deux enfants avaient lch les mains de l'colier et s'taient prcipits dans une chambre attenante o l'on entendait des voix puriles et des bruits de cuillers battant les assiettes. Meaulnes, avec audace et sans s'mouvoir, enjamba un banc et se trouva assis auprs de deux vieilles paysannes. Il se mit aussitt  manger avec un apptit froce ; et c'est au bout d'un instant seulement qu'il leva la tte pour regarder les convives et les couter.
:Elles le regardrent, interloques. Personne d'autre que Frantz n'avait vu la jeune fille. Lui-mme, en revenant de Toulon, l'avait rencontre un soir, dsole, dans un de ces jardins de Bourges qu'on appelle les Marais. Son pre, un tisserand, l'avait chasse de chez lui. Elle tait fort jolie et Frantz avait dcid aussitt de l'pouser. C'tait une trange histoire ; mais son pre, M. de Galais, et sa soeur Yvonne ne lui avaient-ils pas toujours tout accord !...
:Les uns, assis sur des poufs, feuilletaient des albums ouverts sur leurs genoux ; d'autres taient accroupis par terre devant une chaise et, gravement, ils faisaient sur le sige un talage d'images ; d'autres, auprs du feu, ne disaient rien, ne faisaient rien, mais ils coutaient au loin, dans l'immense demeure, la rumeur de la fte.
:Presque aussitt un des petits qui taient par terre s'approcha, se pendit  son bras et grimpa sur son genou pour regarder en mme temps que lui ; un autre en fit autant de l'autre ct. Alors ce fut un rve comme son rve de jadis. Il put imaginer longuement qu'il tait dans sa propre maison, mari, un beau soir, et que cet tre charmant et inconnu qui jouait du piano, prs de lui, c'tait sa femme...
:Le lendemain matin, Meaulnes fut prt un des premiers. Comme on le lui avait conseill, il revtit un simple costume noir, de mode passe, une jaquette serre  la taille avec des manches bouffant aux paules, un gilet crois, un pantalon largi du bas jusqu' cacher ses fines chaussures, et un chapeau haut de forme.
:Mais il se promena longtemps seul  travers le jardin et la cour. Lbas, dans le btiment principal, rien ne remuait, ni aux fentres, ni  la tourelle. On avait ouvert dj, cependant, les deux battants de la ronde porte de bois. Et, dans une des fentres du haut, un rayon de soleil donnait, comme en t, aux premires heures du matin.
:Meaulnes, pour la premire fois, regardait en plein jour l'intrieur de la proprit. Les vestiges d'un mur sparaient le jardin dlabr de la cour, o l'on avait, depuis peu, vers du sable et pass le rteau. A l'extrmit des dpendances qu'il habitait, c'taient des curies bties dans un amusant dsordre, qui multipliait les recoins garnis d'arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le Domaine dferlaient des bois de sapins qui le cachaient  tout le pays plat, sauf vers l'est, o l'on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore.
:Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrire de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plisse comme une cume. Il s'aperut lui-mme reflt dans l'eau, comme inclin sur le ciel, dans son costume d'tudiant romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l'colier qui s'tait vad dans une carriole de paysan, mais un tre charmant et romanesque, au milieu d'un beau livre de prix...
:Il continua donc d'errer en cherchant le lieu de l'embarcadre, autour de la longue maison chtelaine aux ailes ingales, comme une glise. Lorsqu'il eut contourn l'aile sud, il aperut soudain les roseaux,  perte de vue, qui formaient tout le paysage. L'eau des tangs venait de ce ct mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues clapotantes.
:Dsoeuvr, le promeneur erra un long moment sur la rive sable comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussireuses qui donnaient sur des pices dlabres ou abandonnes, sur des dbarras encombrs de brouettes, d'outils rouills et de pots de fleurs briss, lorsque soudain,  l'autre bout des btiments, il entendit des pas grincer sur le sable.
:Cependant, les deux femmes passaient prs de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu'il s'endormait aprs avoir dsesprment essay de se rappeler le beau visage effac, il voyait en rve passer des ranges de jeunes femmes qui ressemblaient  celle-ci. L'une avait un chapeau comme elle et l'autre son air un peu pench ; l'autre son regard si pur ; l'autre encore sa taille fine, et l'autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n'tait jamais la grande jeune fille.
:D'autres invits taient maintenant pars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prts  recevoir les promeneurs. Un  un, sur le passage des dames, qui paraissaient tre la chtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondment, et les demoiselles s'inclinaient. Etrange matine ! Etrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgr le soleil d'hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui taient alors  la mode...
:La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le mme yacht que la jeune chtelaine. Il s'accouda sur le pont, tenant d'une main d'une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder  l'aise le jeune fille, qui s'tait assise  l'abri. Elle aussi le regardait. Elle rpondait  ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lvre un peu mordue.
:Un grand silence rgnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un brui calme de machine et d'eau. On et pu se croire au coeur de l't. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s'y promnerait sous une ombrelle blanche. Jusqu'au soir on entendrait les tourterelles gmir... Mais soudain une rafale glace venait rappeler dcembre aux invits de cette trange fte.
:On aborda devant un bois de sapins. Sur le dbarcadre, les passages durent attendre un instant, serrs les uns contre les autres, qu'un des bateliers et ouvert le cadenas de la barrire... Avec quel moi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute o, sur le bord de l'tang, il avait eu trs prs du sien le visage dsormais perdu de la jeune fille ! Il avait regard ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu' ce qu'ils fussent prs de s'emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret dlicat qu'elle lui et confi, un peu de poudre reste sur sa joue...
:A terre, tout s'arrangea comme dans un rve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s'parpillaient  travers bois, Meaulnes s'avana dans une alle, o, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva prs d'elle sans avoir eu le temps de rflchir :
:La "maison de Frantz' tait alors inhabite. Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu'aux greniers par la foule des invits. Il n'et gure le loisir d'ailleurs d'examiner le lieu o il se trouvait : on djeuna en hte d'un repas froid emport dans les bateaux, ce qui tait fort peu de saison, mais les enfants en avaient dcid ainsi, sans doute ; et l'on repartit. Meaulnes s'approcha de Mlle de Galais ds qu'il la vit sortir et, rpondant  ce qu'elle avait dit tout  l'heure :
: -- Oh ! vous tudiez ?" dit-elle. Et ils parlrent un instant encore. Ils parlrent lentement, avec bonheur, -- avec amiti. Puis l'attitude de la jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus inquite. On et dit qu'elle redoutait ce que Meaulnes allait dire et s'en effarouchait  l'avance. Elle tait auprs de lui toute frmissante, comme une hirondelle un instant pose  terre et qui dj tremble du dsir de reprendre son vol.
:Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit  marcher. Et alors le jeune fille, dans le lointain, au moment de se perdre  nouveau dans la foule des invits, s'arrta et, se tournant vers lui, pour la premire fois le regarda longuement. Etait-ce un dernier signe d'adieu ? Etait-ce pour lui dfendre de l'accompagner ? Ou peut-tre avait-elle quelque chose encore  lui dire ?...
:On dut pourtant commencer sans lui. Les garons en costumes de jockeys, les fillettes en cuyres, amenaient les uns, de fringants poneys enrubanns, les autres, de trs vieux chevaux dociles. Au milieu des cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se ft cru transport sur la pelouse verte et taille de quelque champ de courses en miniature.
:Pour la premire fois, Meaulnes sentit en lui cette lgre angoisse qui vous saisit  la fin des trop belles journes. Un instant il pensa  allumer du feu ; mais il essaya vainement de lever le tablier rouill de la chemine. Alors il se prit  ranger dans la chambre ; il accrocha ses beaux habits aux portemanteaux, disposa le long du mur les chaises bouleverses, comme s'il et tout voulu prparer l pour un long sjour.
:De temps  autre une goutte de pluie venait rayer la vitre qui donnait sur la cour aux voitures et sur le bois de sapins. Apais, depuis qu'il avait rang son appartement, le grand garon se sentit parfaitement heureux. Il tait l, mystrieux, tranger, au milieu de ce monde inconnu, dans la chambre qu'il avait choisie. Ce qu'il avait obtenu dpassait toutes ses esprances. Et il suffisait maintenant  sa joie de se rappeler ce visage de jeune fille, dans le grand vent, qui se tournait vers lui...
:Un instant, au milieu de sa promenade agite, il s'arrta et se pencha sur la table, chercha dans une bote, en sortit plusieurs feuilles de papier... Meaulnes vit, de profil, dans la lueur de la bougie, un trs fin, trs aquilin visage sans moustache sous une abondante chevelure que partageait une raie de ct. Il avait cess de siffler. Trs ple, les lvres entr'ouvertes, il paraissait  bout de souffle, comme s'il avait reu au coeur un coup violent.
:Il paraissait compltement dsempar. Lorsqu'il eut dit : "Voil", il prit Meaulnes par le revers de sa jaquette, comme pour fixer son attention. Puis il tourna la tte vers la fentre, comme pour rflchir  ce qu'il allait dire, cligna des yeux -- et Meaulnes comprit qu'il avait une forte envie de pleurer.
: -- Nous partons, rpondit-il. Cela s'est dcid tout d'un coup. A cinq heures, nous nous sommes trouvs seuls, tous les invits ensemble. Nous avions attendu jusqu' la dernire limite. Les fiancs ne pouvaient plus venir ? Quelqu'un a dit : "Si nous partions..." Et tout le monde s'est apprt pour le dpart".
:C'tait la fin de la bougie, dont la flamme vacilla, rampa une seconde et s'teignit. Meaulnes rentra dans sa propre chambre et ferma la porte. Malgr l'obscurit, il reconnut chacune des choses qu'il avait ranges en plein jour, en plein bonheur, quelques heures auparavant. Pice par pice, fidle, il retrouva tout son vieux vtement misrable, depuis ses godillots jusqu' sa grossire ceinture  boucle de cuivre. Il se dshabilla et se rhabilla vivement, mais, distraitement, dposa sur une chaise ses habits d'emprunt, se trompant de gilet.
:Lorsqu'il arriva devant le btiment principal les conducteurs quilibraient la charge des dernires voitures. On faisait lever tous les voyageurs pour rapprocher ou reculer les siges, et les jeunes filles enveloppes dans des fichus se levaient avec embarras, les couvertures tombaient  leurs pieds et l'on voyait les figures inquites de celles qui baissaient leur tte du ct des falots.
:Meaulnes songea un instant  la jeune fille inquite, pleine de fivre et de chagrin, qui entendrait chanter dans le Domaine, jusqu'au milieu de la nuit, ces paysans avins. Dans quelle chambre tait-elle ? O tait sa fentre, parmi ces btiments mystrieux ? Mais rien ne servirait  l'colier de s'attarder. Il fallut partir. Une fois rentr  Sainte Agathe, tout deviendrait plus clair ; il cesserait d'tre un colier vad ; de nouveau il pourrait songer  la jeune chtelaine.
:Une  une, les voitures s'en allaient ; les roues grinaient sur le sable de la grande alle. Et, dans la nuit, on les voyait tourner et disparatre, charges de femmes emmitoufles, d'enfants dans des fichus, qui dj s'endormaient. Une grande carriole encore ; un char  bancs, o les femmes taient serres paule contre paule, passa, laissant Meaulnes interdit, sur le seuil de la demeure. Il n'allait plus rester bientt qu'une vieille berline que conduisait un paysan en blouse.
:Pniblement Meaulnes ouvrit la portire de la vieille guimbarde, dont la vitre trembla et les gonds crirent. Sur la banquette, dans un coin de la voiture, deux tout petits enfants, un garon et une fille, dormaient. Ils s'veillrent au bruit et au froid, se dtendirent, regardrent vaguement, puis en frissonnant se renfoncrent dans leur coin et se rendormirent.
:Dj la vieille voiture partait. Meaulnes referma plus doucement la portire et s'installa avec prcaution dans l'autre coin ; puis, avidement, s'effora de distinguer  travers la vitre les lieux qu'il allait quitter et la route par o il tait venu : il devina, malgr la nuit, que la voiture traversait la cour et le jardin, passait devant l'escalier de sa chambre, franchissait la grille et sortait du Domaine pour entrer dans les bois. Fuyant le long de la vitre, on distinguait vaguement les troncs des vieux sapins.
:Vacillant comme un homme ivre, le grand garon, les mains dans ses poches, les paules rentres, s'en alla lentement sur le chemin de Sainte-Agathe ; tandis que, dernier vestige de la fte mystrieuse, la vieille berline quittait le gravier de la route et s'loignait, cahotant en silence, sur l'herbe de la traverse. On ne voyait plus que le chapeau du conducteur, dansant au-dessus des cltures...
:Le grand vent et le froid, la pluie ou la neige, l'impossibilit o nous tions de mener  bien de longues recherches nous empchrent, Meaulnes et moi de reparler du Pays perdu avant la fin de l'hiver. Nous ne pouvions rien commencer de srieux, durant ces brves journes de fvrier, ces jeudis sillonns de bourrasques, qui finissaient rgulirement vers cinq heures par une morne pluie glace.
:Rien ne nous rappelait l'aventure de Meaulnes sinon ce fait trange que depuis l'aprs-midi de son retour nous n'avions plus d'amis. Aux rcrations, les mmes jeux qu'autrefois s'organisaient, mais Jasmin ne parlait jamais plus au grand Meaulnes. Le soir, aussitt la classe balaye, la cour se vidait comme au temps o j'tais seul, et je voyais errer mon compagnon, du jardin au hangar et de la cour  la salle  manger.
:Ce fut justement un jeudi soir, vers la fin du mois, que la premire nouvelle du Domaine trange, la premire vague de cette aventure dont nous ne reparlions pas arriva jusqu') nous. Nous tions en pleine veille. Mes grands-parents repartis, restaient seulement avec nous Millie et mon pre, qui ne se doutaient nullement de la sourde fcherie par quoi toute la classe tait divise en deux clans.
: d'une voix si claire que nous nous approchmes pour regarder. Il y avait sur le seuil une couche de neige... Comme il faisait trs sombre, je m'avanai de quelques pas dans la cour pour voir si la couche tait profonde. Je sentis des flocons lgers qui me glissaient sur la figure et fondaient aussitt. On me fit rentrer trs vite et Millie ferma la porte frileusement.
:A neuf heures nous nous disposions  monter nous coucher ; ma mre avait dj la lampe  la main, lorsque nous entendmes trs nettement deux grands coups lancs  toute vole dans le portail,  l'autre bout de la cour. Elle replaa la lampe sur la table et nous restmes tous debout, aux aguets, l'oreille tendue.
:"c'tait sans doute...", lorsque, tout juste sous la fentre de la salle  manger, qui donnait, je l'ai dit, sur la route de La Gare, un coup de sifflet partit, strident et trs prolong, qui dut s'entendre jusque dans la rue de l'glise. Et, immdiatement, derrire la fentre,  peine voils par les carreaux, pousss par des gens qui devaient tre monts  la force des poignets sur l'appui extrieur, clatrent des cris perants.
:Puis, vocifrs  chaque endroit par huit ou dix inconnus aux voix dguises, les cris de : "Amenez-le !" clatrent successivement -- sur le toit du cellier qu'ils avaient d atteindre en escaladant un tas de fagots adoss au mur extrieur -- sur un petit mur qui joignait le hangar au portail et dont la crte arrondie permettait de se mettre commodment  cheval -- sur le mur grill de la route de La Gare o l'on pouvait facilement monter... Enfin, par derrire, dans le jardin, une troupe retardataire arriva, qui fit la mme sarabande, criant cette fois :
:A vrai dire, ce fut seulement au tout premier instant que nous emes de l'effroi. Le coup de sifflet nous fit penser tous les quatre  une attaque de rdeurs et de bohmiens. Justement il y avait depuis une quinzaine, sur la place, derrire l'glise, un grand malandrin et un jeune garon  la tte serre dans des bandages. Il y avait aussi, chez les charrons et les marchaux, des ouvriers qui n'taient pas du pays.
:Mais, ds que nous emes entendu les assaillants crier, nous fmes persuads que nous avions affaire  des gens -- et probablement  des jeunes gens -- du bourg. Il y avait mme certainement des gamins -- on reconnaissait leurs voix suraigus -- dans la troupe qui se jetait  l'assaut de notre demeure comme  l'abordage d'un navire.
:"Mais qu'est-ce que cela veut dire ?" lorsque soudain les voix du portail et du mur grill -- puis celle de la fentre -- s'arrtrent. Deux coups de sifflet partirent derrire la croise. Les cris des gens grimps sur le cellier, comme ceux des assaillants du jardin, dcrurent progressivement, puis cessrent ; nous entendmes, le long du mur de la salle  manger le frlement de toute la troupe qui se retirait en hte et dont les pas taient amortis par la neige.
:"J'tais dans ma cour, qui donne sur la place des Quatre-Routes. J'allais fermer l'table des chevaux. Tout d'un coup ; dresss sur la neige, qu'est-ce que je vois : deux grands gars qui semblaient faire sentinelle ou guetter quelque chose. Ils taient vers la croix. Je m'avance : je fais deux pas -- Hip ! les voil partis au grand galop du ct de chez vous. Ah ! je n'ai pas hsit, j'ai pris mon falot et j'ai dit : Je vais aller raconter a  M. Seurel..."
:Nous partmes sur la neige, dans un silence absolu. Meaulnes marchait en avant, projetant la lueur en ventail de sa lanterne grillage... A peine sortions-nous par le grand portail que, derrire la bascule municipale, qui s'adossait au mur de notre prau, partirent d'un seul coup, comme perdreaux surpris, deux individus encapuchonns. Soit moquerie, soit plaisir caus par l'trange jeu qu'ils jouaient l, soit excitation nerveuse et peur d'tre rejoints, ils dirent en courant deux ou trois paroles coupes de rires.
:Et laissant l les deux hommes gs incapables de soutenir une pareille course, nous nous lanmes  la poursuite des deux ombres, qui, aprs avoir un instant contourn le bas du bourg, en suivant le chemin de la Vieille-Planche, remontrent dlibrment vers l'glise. Ils couraient rgulirement sans trop de hte et nous n'avions pas de peine  les suivre. Ils traversrent la rue de l'glise o tout tait endormi et silencieux, et s'engagrent derrire le cimetire dans un ddale de petites ruelles et d'impasses.
:C'tait l un quartier de journaliers, de couturires et de tisserands, qu'on nommait les Petits-Coins. Nous le connaissons assez mal et nous n'y tions jamais venu la nuit. L'endroit tait dsert le jour : les journaliers absents, les tisserands enferms ; et durant cette nuit de grand silence il paraissait plus abandonn, plus endormi encore que les autres quartiers du bourg. Il n'y avait donc aucune chance pour que quelqu'un survnt et nous prtt main-forte.
:Qui c'tait, nous le savions d'avance, mais nous tions bien rsolus  n'en rien dire  M. Seurel, que nos affaires ne regardaient pas. Il y avait Delouche, Denis, Giraudat et tous les autres. Nous reconnmes dans la lutte leur faon de se battre et leurs voix entrecoupes. Mais un point demeurait inquitant et semblait presque effrayer Meaulnes : il y avait l quelqu'un que nous ne connaissons pas et qui paraissait tre le chef...
:Il ne touchait pas Meaulnes : il regardait manoeuvrer ses soldats qui avaient fort  faire et qui, trans dans la neige, dguenills du haut en bas, s'acharnaient contre le grand gars essouffl. Deux d'entre eux s'taient occups de moi, m'avaient immobilis avec peine, car je me dbattais comme un diable. J'tais par terre, les genoux plis, assis sur les talons ; on me tenait les bras joints par derrire, et je regardais la scne avec une intense curiosit mle d'effroi.
:Meaulnes s'tait dbarrass de quatre garons du Cours qu'il avait dgrafs de sa blouse en tournant vivement sur lui-mme et en les jetant  toute vole dans la neige... Bien droit sur ses deux jambes, le personnage inconnu suivait avec intrt, mais trs calme, la bataille, rptant de temps  autre d'une voix nette :
:C'tait videmment lui qui commandait... D'o venait-il ? O et comment les avait-il entrans  la bataille ! Voil qui restait un mystre pour nous. Il avait, comme les autres, le visage envelopp dans un cache-nez, mais lorsque Meaulnes, dbarrass de ses adversaires, s'avana vers lui, menaant, le mouvement qu'il fit pour y voir bien clair et faire face  la situation dcouvrit un morceau de linge blanc qui lui enveloppait la tte  la faon d'un bandage.
:Je fus surpris de l'empressement silencieux que l'on mit  nous faire place vers le milieu de la file ; et tandis que M. Seurel, retardant de quelques secondes l'entre au cours, inspectait le grand Meaulnes, j'avanai curieusement la tte, regardant  droite et  gauche pour voir les visages de nos ennemis de la veille.
:Mais dj nous entrions dans la classe et chacun prenait sa place. Le nouvel lve s'assit prs du poteau,  la gauche du long banc dont Meaulnes occupait,  droite, la premire place. Giraudat, Delouche et les trois autres du premier banc s'taient serrs les uns contre les autres pour lui faire place, comme si tout et t convenu d'avance...
:"faisait passer"  mesure, arrivaient l'un aprs l'autre dans les mains du grand Meaulnes qui, ngligemment, sans les regarder, les posait auprs de lui. Il y en eut bientt un tas, mathmatique et diversement color, comme aux pieds de la femme qui reprsente la Science, dans les compositions allgoriques. Fatalement M. Seurel allait dcouvrir ce dballage insolite et s'apercevoir du mange. Il devait songer, d'ailleurs,  faire une enqute sur les vnements de la nuit. La prsence du bohmien allait faciliter sa besogne...
:Alors, en quelques secondes, sans bruit, comme pour ne pas troubler le nouvel tat de choses qui venait de se crer, toute la classe se glissa curieusement autour du matre qui penchait sur ce trsor sa tte demichauve, demi-frise, et du jeune personnage blme qui donnait avec un air de triomphe tranquille les explications ncessaires. Cependant, silencieux  son banc, compltement dlaiss, le grand Meaulnes avait ouvert son cahier de brouillons et, fronant le sourcil, s'absorbait dans un proble difficile.
:Partout, dans tous les coins, en l'absence du matre, se poursuivait la lutte : les plus petits avaient fini par grimper les uns sur les autres ; ils couraient et culbutaient avant mme d'avoir reu le choc de l'adversaire... Bientt il ne resta plus debout, au milieu de la cour, qu'un groupe acharn et tourbillonnant d'o surgissait par moments le bandeau blanc du nouveau chef.
:L'aprs-midi ramena les mmes plaisirs et, tout le long du cours, le mme dsordre et la mme fraude. Le bohmien avait apport d'autres objets prcieux, coquillages, jeux, chansons et jusqu' un petit singe qui griffait sourdement l'intrieur de sa gibecire... A chaque instant il fallait que M. Seurel s'interrompit pour examiner ce que le malin garon venait de tirer de son sac... Quatre heures arrivrent et Meaulnes tait le seul  avoir fini ses problmes.
:Ce fut sans hte que tout le monde sortit. Il n'y avait plus, semblaitil, entre les heures de cours et de rcration, cette dure dmarcation qui faisait la vie scolaire simple et rgle comme par la succession de la nuit et du jour. Nous en oublimes mme de dsigner comme d'ordinaire  M. Seurel, vers quatre heures moins dix, les deux lves qui devaient rester pour balayer la classe. Or, nous n'y manquions jamais car c'tait une faon d'annoncer et de hter la sortie du cours.
:En cet endroit, d'un tour de main, Meaulnes pouvait renverser son adversaire, sans que personne du dehors et chance de les apercevoir ou de les entendre par les fentres. Je ne comprenais pas qu'il laisst chapper une pareille occasion. L'autre, revenu prs de la porte, allait s'enfuir d'un instant  l'autre, prtextant que la besogne tait termine, et nous ne le reverrions plus. Le plan et tous les renseignements que Meaulnes avait mis si longtemps  retrouver,  concilier,  runir, seraient perdus pour nous...
:"Ils ont voulu, rpondit-il, m'arracher votre plan tout  l'heure, sur la place. Quand ils ont su que je voulais revenir ici balayer la classe, ils ont compris que j'allais faire la paix avec vous, ils se sont rvolts contre moi. Mais je l'ai tout de mme sauv", ajouta-t-il firement, en tendant  Meaulnes le prcieux papier pli. Meaulnes se tourna lentement vers moi :
:"Meaulnes, il est temps que je vous le dise : moi aussi je suis all l o vous avez t. J'assistais  cette fte extraordinaire. J'ai bien pens, quand les garons du Cours m'ont parl de votre aventure mystrieuse, qu'il s'agissait du vieux Domaine perdu. Pour m'en assurer je vous ai vol votre carte... Mais je suis comme vous : j'ignore le nom de ce chteau ; je ne saurais pas y retourner ; je ne connais pas en entier le chemin qui d'ici vous y conduirait".
:De son ct, Jasmin Delouche, le fils de la veuve, s'tait lev et, jetant en hte un capuchon sur ses paules, il tait sorti en chaussons pour inspecter le bourg. Tout dormait, tout tait plong dans l'obscurit et le silence profond qui prcdent les premires lueurs du jour. Arriv aux Quatre-Routes, il entendit seulement -- comme son oncle
:Sur la place de l'glise, le soir, nous allions rder, rien que pour voir sa lampe derrire le rideau rouge de la voiture. Pleins d'angoisse et de fivre, nous restions l, sans oser approcher de l'humble bicoque, qui nous paraissait tre le mystrieux passage et l'anti-chambre du Pays dont nous avions perdu le chemin.
:Tant d'anxits et de troubles divers, durant ces jours passs, nous avaient empchs de prendre garde que mars tait venu en que le vent avait molli. Mais le troisime jour aprs cette aventure, en descendant, le matin, dans la cour, brusquement je compris que c'tait le printemps. Une brise dlicieuse comme une eau tidie coulait par-dessus le mur, une pluie silencieuse avait mouill la nuit les feuilles des pivoines ; la terre remue du jardin avait un got puissant, et j'entendais, dans l'arbre voisin de la fentre, un oiseau qui essayait d'apprendre la musique...
:Pendant le dner du soir, la grosse caisse, pour annoncer la sance, tonna sous nos fentres et fit trembler les vitres. Bientt aprs, passrent, avec un bourdonnement de conversation, les gens des faubourgs, par petits groupes, qui s'en allaient vers la place de l'glise. Et nous tions l, tous deux, forcs de rester  table, trpignant d'impatience !
:Vers neuf heures, enfin, nous entendmes des frottements de pieds et des rires touffs  la petite grille : les institutrices venaient nous chercher. Dans l'obscurit complte nous partmes en bande vers le lieu de la comdie. Nous apercevions de loin le mur de l'glise illumin comme par un grand feu. Deux quinquets allums devant la porte de la baraque ondulaient au vent...
:A l'intrieur, des gradins taient amnags comme dans un cirque. M. Seurel, les institutrices, Meaulnes et moi, nous nous installmes sur les bancs les plus bas. Je revois ce lieu, qui devait tre fort troit, comme un cirque vritable, avec de grandes nappes d'ombre o s'tageaient Mme Pignot, la boulangre, et Fernande, l'picire, les filles du bourg, les ouvriers marchaux, des dames, des gamins, des paysans, d'autres gens encore.
:La reprsentation tait avance plus qu' moiti. On voyait sur la piste une petite chvre savante qui bien docilement mettait ses pieds sur quatre verres, puis sur deux, puis sur un seul. C'tait Ganache qui la commandait doucement,  petits coups de baguette, en regardant vers nous d'un air inquiet, la bouche ouverte les yeux morts.
:A l'entracte, le meneur de jeu vint s'entretenir un instant avec M. Seurel, qui n'et pas t plus fier d'avoir parl  Talma ou  Lotard ; et nous, nous coutions avec un intrt passionn tout ce qu'il disait : de sa blessure -- referme ; de ce spectacle -- prpar durant les longues journes d'hiver ; de leur dpart -- qui ne serait pas avant la fin du mois, car ils pensaient donner jusque-l des reprsentations varies et nouvelles.
:Le meneur de jeu rejoignit son compagnon derrire le rideau qui masquait l'entre de la roulotte. Chacun regagna sa place sur les gradins, croyant que la deuxime partie du spectacle allait aussitt commencer, et un grand silence s'tablit. Alors, derrire le rideau, tandis que s'apaisaient les dernires conversations  voix basse, un bruit de dispute monta. Nous n'entendions pas ce qui tait dit, mais nous reconnmes les deux voix, celle du grand gars et celle du jeune homme-la premire qui expliquait qui se justifiait, l'autre qui gourmandait, avec indignation et tristesse  la fois :
:Enfin glissa lentement, entre les rideaux, la face -- sillonne de rides, tout carquille tantt par la gaiet tantt par la dtresse, et seme de pains  cacheter ! -- d'un long pierrot en trois pices mal articules, recroquevill sur son ventre come par une colique, marchant sur la pointe des pieds comme par excs de prudence et de crainte, les mains emptres dans des manches trop longues qui balayaient la piste.
:Il tait vident qu'il avait enlev son bandage pour tre reconnu de nous. Mais  peine le grand Meaulnes avait-il fait ce mouvement et pouss ce cri, que le jeune homme rentrait dans la roulotte, aprs nous avoir jet un coup d'oeil d'entente et nous avoir souri, avec une vague tristesse, comme il souriait d'ordinaire.
:Ds qu'il fut dehors enfin, le grand Meaulnes se prcipita vers la roulotte, escalada le marchepied, frappa  la porte, mais tout tait clos dj. Dj sans doute, dans la voiture  rideaux, comme dans celle du poney, de la chvre et des oiseaux savants, tout le monde tait rentr et commenait  dormir.
:Frantz de Galais nous avait jusqu'ici cach son nom et il avait feint d'ignorer le chemin du Domaine, par peur sans doute d'tre forc de rentrer chez ses parents ; mais pourquoi, ce soir-l, lui avait-il plu soudain de se faire connatre  nous et de nous laisser deviner la vrit tout entire ?...
:Que de projets le grand Meaulnes ne fit-il pas, tandis que la troupe des spectateurs s'coulait lentement  travers le bourg. Il dcida que, ds le lendemain matin, qui tait un jeudi, il irait trouver Frantz. Et, tous les deux, ils partiraient pour l-bas ! Quel voyage sur la route mouille ! Frantz expliquerait tout ; tout s'arrangeait, et la merveilleuse aventure allait reprendre l o elle s'tait interrompue...
:Quant  moi je marchais dans l'obscurit avec un gonflement de coeur indfinissable. Tout se mlait pour contribuer  ma joie, depuis le faible plaisir que donnait l'attente du jeudi jusqu' la trs grande dcouverte que nous venions de faire, jusqu' la trs grande chance qui nous tait chue. Et je me souviens que, dans ma soudaine gnrosit de coeur, je m'approchai de la plus laide des filles du notaire  qui l'on m'imposait parfois le supplice d'offrir mon bras, et spontanment je lui donnai la main.
:Le lendemain, ds huit heures, lorsque nous dbouchmes tous les deux sur la place de l'glise, avec nos souliers bien cirs, nos plaques de ceinturons bien astiques et nos casquettes neuves, Meaulnes, qui jusque-l se retenait de sourire en me regardant, poussa un cri et s'lana vers la place vide... Sur l'emplacement de la baraque et des voitures, il n'y avait plus qu'un pot cass et des chiffons. Les bohmiens taient partis...
:Un petit vent qui nous parut glac soufflait. Il me semblait qu' chaque pas nous allions buter sur le sol caillouteux et dur de la place et que nous allions tomber. Meaulnes, affol, fit deux fois le mouvement de s'lancer, d'abord sur la route du Vieux-Nancay, puis sur la route de Saint-Loup-des-Bois. Il mit sa main au-dessus de ses yeux, esprant un instant que nos gens venaient seulement de partir. Mais que faire ? Dix traces de voitures s'embrouillaient sur la place, puis s'effaaient sur la route dure. Il fallut rester l, inertes.
:Tous les grands lves du cours devaient arriver vers huit heures, ce jeudi-l, pour prparer, durant la matine, les uns le Certificat d'Etudes Suprieurs, les autres le concours de l'Ecole Normale. Lorsque nous arrivmes tous les deux. Meaulnes plein d'un regret et d'une agitation qui ne lui permettaient pas de rester immobile, moi trs abattu, l'cole tait vide... Un rayon de frais soleil glissait sur la poussire d'un banc vermoulu, et sur le vernis caill d'un planisphre.
:"Ne viens-tu pas ?" me demanda Augustin, s'arrtant une seconde sur le seuil de la porte entr'ouverte -- ce qui fit entrer dans la pice grise, en une bouffe d'air tidi par le soleil, un fouillis de cris, d'appels, de ppiements, le bruit d'un seau sur la margelle du puits et le claquement d'un fouet au loin.
:Lorsque M. Seurel arriva, vers dix heures, il avait quitt sa veste d'alpaga noir, revtu un paletot de pcheur aux vastes poches boutonnes, un chapeau de paille et de courtes jambires vernies pour serrer le bas de son pantalon. Je crois bien qu'il ne fut gure surpris de ne trouver personne. Il ne voulut pas entendre Moucheboeuf qui lui rpta trois fois que les gars avaient dit :
:Or dans le plan rectifi par le bohmien et que nous avions maintes fois tudi avec Meaulnes, il semblait qu'un chemin  un trait, un chemin de terre, partit de cette lisire du bois pour aller dans la direction du Domaine. Si j'allais le dcouvrir ce matin !... Je commenai  me persuader que, avant midi, je me trouverais sur le chemin du manoir perdu...
:Aprs djeuner, dans la classe ferme, noire et vide, au milieu du pays radieux, il s'assit  l'une des grandes tables et, la tte dans les bras, il dormit longtemps, d'un sommeil triste et lourd. Vers le soir, aprs un long instant de rflexion, comme s'il venait de prendre une dcision importante, il crivit une lettre  sa mre. Et c'est tout ce que je me rappelle de cette morne fin d'un grand jour de dfaite.
:Le lundi soir, nous voulmes faire nos devoirs aussitt aprs quatre heures comme en plein t, et pour y voir plus clair nous sortmes deux grandes tables dans la cour. Mais le temps s'assombrit tout de suite ; une goutte de pluie tomba sur un cahier ; nous rentrmes en hte. Et de la grande salle obscurcie, par les larges fentres, nous regardions silencieusement dans le ciel gris la droute des nuages.
:Mes parents furent avertis : M. Seurel se montra trs tonn, mais se rendit bien vite aux raisons d'Augustin ; Millie, femme d'intrieur, se dsola surtout  la pense que la mre de Meaulnes verrait notre maison dans un dsordre inaccoutum... La malle, hlas ! fut bientt faite. Nous cherchmes sous l'escalier ses souliers des dimanches ; dans l'armoire, un peu de linge ; puis ses papiers et ses livres d'cole -- tout ce qu'un jeune homme de dix-huit ans possde au monde.
:Une porte claquait dans la grande maison. Puis le silence retombait. De temps  autre mon pre traversait la cour, pour remplir un seau de charbon dont il bourrait le pole. J'apercevais les linges blancs pendus aux cordes et je n'avais aucune envie de rentrer dans le triste endroit transform en schoir, pour m'y trouver en tte--tte avec l'examen de la fin de l'anne, ce concours de l'Ecole Normale qui devait tre dsormais ma seule proccupation.
:Chose trange :  cet ennui qui me dsolait se mlait comme une sensation de libert. Meaulnes parti, toute cette aventure termine et manque, il me semblait du moins que j'tais libr de cet trange souci, de cette occupation mystrieuse, qui ne me permettaient plus d'agir comme tout le monde. Meaulnes parti, je n'tais plus son compagnon d'aventures, le frre de ce chasseur de pistes ; je redevenais un gamin du bourg pareil aux autres. Et cela tait facile et je n'avais qu' suivre pour cela mon inclination la plus naturelle.
:Soudain je le vis abandonner ce jeu puril pour courir vers un tombereau qui venait par le chemin de la Vieille-Planche. Il eut vite fait de grimper par derrire sans mme que la voiture s'arrtt. Je reconnaissais le petit tombereau de Delouche et son cheval. Jasmin conduisait ; le gros Boujardon tait debout. Ils revenaient du pr.
:Emptr dans mon insuccs, je veux profiter de l'occasion pour exciter leur curiosit : je me dcide  expliquer qui tait ce bohmien ; d'o il venait ; son trange destine... Boujardon et Delouche ne veulent rien entendre : "C'est celui-l qui a tout fait. C'est lui qui a rendu Meaulnes insociable, Meaulnes qui tait un si brave camarade ! C'est lui qui a organis toutes ces sottises d'abordages et d'attaques nocturnes, aprs nous avoir tous embrigads comme un bataillon scolaire..."
:Mais soudain, tandis que je suis absorb dans ces rflexions, il se fait du bruit dans la boutique. Jasmin Delouche cache rapidement son flacon de goutte derrire un tonneau ; le gros Boujardon dgringole du haut de sa fentre, met le pied sur une bouteille vide et poussireuse qui roule, et manque deux fois de s'taler. Le petit Roy les pousse par derrire, pour sortir plus vite,  demi suffoqu de rire.
:Je comprends, maintenant seulement, que nous tions l en fraude,  voler des gteaux et de la liqueur. Je suis du comme ce naufrag qui croyait causer avec un homme et qui reconnut soudain que c'tait un singe. Je ne songe plus qu' quitter ce grenier, tant ces aventures-l me dplaisent. D'ailleurs la nuit tombe... On me fait passer par derrire, traverser deux jardins, contourner une mare ; je me retrouve dans la rue mouille, boueuse, o se reflte la lueur du caf Daniel.
:"La maison que disait Frantz est un petit htel  un tage. La chambre de Mlle de Galais doit tre au premier. Les fentres du haut sont les plus caches par les arbres. Mais en passant sur le trottoir on les voit trs bien. Tous les rideaux sont ferms et il faudrait tre fou pour esprer qu'un jour, entre ces rideaux tirs, le visage d'Yvonne de Galais puisse apparatre.
:"Au moment o j'allais partir une jeune fille, ou une jeune femme -- je ne sais -- est venue s'asseoir sur un des bancs mouills de pluie. Elle tait vtue de noir avec une petite collerette blanche. Lorsque je suis parti, elle tait encore l, immobile malgr le froid du soir,  attendre je ne sais quoi, je ne sais qui. Tu vois que Paris est plein de fous comme moi.
:Le temps passa. Vainement j'attendis un mot d'Augustin le lundi de Pques et durant tous les jours qui suivirent -- jours o il semble, tant ils sont calmes aprs la grande fivre de Pques, qu'il n'y ait plus qu' attendre l't. Juin ramena le temps des examens et une terrible chaleur dont la bue suffocante planait sur le pays sans qu'un souffle de vent la vnt dissiper. La nuit n'apportait aucune fracheur et par consquent aucun rpit  ce supplice. C'est durant cet insupportable mois de juin que je reus la deuxime lettre du grand Meaulnes.
:"Hier aprs dner, la nuit tait noire et touffante. Des gens causaient sur le trottoir, sous les arbres. Au-dessus des noirs feuillages, verdis par les lumires, les appartements des seconds, des troisimes tages taient clairs.  et l, une fentre que l't avait ouverte toute grande... On voyait la lampe allume sur la table, refoulant  peine autour d'elle la chaude obscurit de juin ; on voyait presque jusqu'au fond de la pice... Ah ! si la fentre noire d'Yvonne de Galais s'tait allume aussi, j'aurais os, je crois, monter l'escalier, frapper, entrer...
:" -- Je sais, a-t-elle dit, qu'autrefois, dans cette maison, une jeune fille et son frre venaient passer les vacances. Mais j'ai appris que le frre avait fui le chteau de ses parents sans qu'on puisse jamais le retrouver, et le jeune fille s'est marie. C'est ce qui vous explique que l'appartement soit ferm".
:A la rentre, exactement vers la fin de novembre, tandis que je m'tais remis avec une morne ardeur  prparer le Brevet Suprieur, dans l'espoir d'tre nomm instituteur l'anne suivante, sans passer par l'Ecole Normale de Bourges, je reus la dernire des trois lettres que j'aie jamais reues d'Augustin :
:Et ce fut un nouvel hiver, aussi mort que le prcdent avait t vivant d'une mystrieuse vie : la place de l'glise sans bohmiens ; la cour d'cole que les gamins dsertaient  quatre heures... la salle de classe o j'tudiais seul et sans got... En fvrier, pour la premire fois de l'hiver, la neige tomba, ensevelissant dfinitivement notre roman d'aventures de l'an pass, brouillant toute piste, effaant les dernires traces. Et je m'efforai, comme Meaulnes me l'avait demand dans sa lettre, de tout oublier.
:C'tait le cas de Jasmin Delouche. Il continuait, je ne sais pourquoi, mais certainement sans aucun dsir de passer les examens,  suivre le Cour Suprieur que tout le monde aurait voulu lui voir abandonner. Entre temps, il apprenait avec son oncle Dumas le mtier de pltrier. Et bientt ce Jasmin Delouche, avec Boujardon et un autre garon trs doux, le fils de l'adjoint qui s'appelait Denis, furent les seuls grands lves que j'aimasse  frquenter, parce qu'ils taient "du temps de Meaulnes".
:Il y avait d'ailleurs, chez Delouche, un dsir trs sincre d'tre mon ami. Pour tout dire, lui qui avait t l'ennemi du grand Meaulnes, il et voulu devenir le grand Meaulnes de l'cole : tout au moins regrettait-il peut-tre de n'avoir pas t son lieutenant. Moins lourd que Boujardon, il avait senti, je pense, tout ce que Meaulnes avait apport, dans notre vie, d'extraordinaire. Et souvent je l'entendais rpter :
:Outre que Jasmin tait plus homme que nous, le vieux petit gars disposait de trsors d'amusements qui consacraient sur nous sa supriorit : un chien de race mle, aux longs poils blancs, qui rpondait au nom agaant de Bcali et rapportait les pierres qu'on lanait au loin, sans avoir d'aptitude bien nette pour aucun autre sport ; une vieille bicyclette achete d'occasion et sur quoi Jasmin nous faisait quelquefois monter, le soir aprs le cours, mais avec laquelle il prfrait exercer les filles du pays ; enfin et surtout un ne blanc et aveugle qui pouvait s'atteler  tous les vhicules.
:C'tait l'ne de Dumas, mais il le prtait  Jasmin quand nous allions nous baigner au Cher, en t. Sa mre,  cette occasion, donnait une bouteille de limonade que nous mettions sous le sige, parmi les caleons de bains desschs. Et nous partions, huit ou dix grands lves du Cours, accompagns de M. Seurel, les uns  pied, les autres grimps dans la voiture  ne, qu'on laissait  la ferme de Grand'Fons, au moment o le chemin du Cher devenait trop ravin.
:J'ai lieu de me rappeler jusqu'en ses moindres dtails une promenade de ce genre, o l'ne de Jasmin conduisit au Cher nos caleons, nos bagages, la limonade et M. Seurel, tandis que nous suivions  pied par derrire. On tait au mois d'aot. Nous venions de passer les examens. Dlivrs de ce souci, il nous semblait que tout l't, tout le bonheur nous appartenait, et nous marchions sur la route en chantant, sans savoir quoi ni pourquoi, au dbut d'un bel aprs-midi de jeudi.
:Au moment o nous arrivions au sommet de la cte,  l'endroit o il reste deux grosse vieilles pierres qu'on dit tre les vestiges d'un chteau fort, il en vint  parler des domaines qu'il avait visits et spcialement d'un domaine  demi abandonn aux environs du Vieux-Nanay : le domaine des Sablonnires. Avec cet accent de l'Allier qui arrondit vaniteusement certains mots et abrge avec prcocit les autres, il racontait avoir vu quelques annes auparavant, dans la chapelle en ruine de cette vieille proprit, une pierre tombale sur laquelle taient gravs ces mots :
:Au Vieux-Nanay, qui tait la commune du domaine des Sablonnires, habitait toute la famille de M. Seurel et en particulier mon oncle Florentin, un commerant chez qui nous passions quelquefois la fin de septembre. Libr de tout examen, je ne voulus pas attendre et j'obtins d'aller immdiatement voir mon oncle. Mais je dcidai de ne rien faire savoir  Meaulnes aussi longtemps que je ne serais pas certain de pouvoir lui annoncer quelque bonne nouvelle. A quoi bon en effet l'arracher  son dsespoir pour l'y replonger ensuite plus profondment peut-tre ?
:Nous descendions chez l'oncle Florentin et la tante Julie, qui avaient un garon de mon ge, le cousin Firmin, et huit filles, dont les anes, Marie-Louise, Charlotte, pouvaient avoir dix-sept et quinze ans. Ils tenaient un trs grand magasin  l'une des entres de ce bourg de Sologne, devant l'glise -- un magasin universel, auquel s'approvisionnaient tous les chtelains-chasseurs de la rgion, isols dans la contre perdue,  trente kilomtres de toute gare.
:Par derrire c'taient six chambres, chacune remplie d'une seule et mme marchandise : la chambre aux chapeaux, la chambre au jardinage, la chambre aux lampes... que sais-je ? Il me semblait, lorsque j'tais enfant et que je traversais ce ddale d'objets de bazar, que je n'en puiserais jamais du regard toutes les merveilles. Et,  cette poque encore, je trouvais qu'il n'y avait de vraies vacances que passes en ce lieu.
:La famille vivait dans une grande cuisine dont la porte s'ouvrait sur le magasin -- cuisine o brillaient aux fins de septembre de grandes flambes de chemine, o les chasseurs et les braconniers qui vendaient du gibier  Florentin venaient de grand matin se faire servir  boire, tandis que les petites filles, dj leves, couraient, criaient, se passaient les unes aux autres du "sent-y-bon" sur leurs cheveux lisss. Aux murs, de vieilles photographies, de vieux groupes scolaires jaunis montraient mon pre -- on mettait longtemps  le reconnatre en uniforme
:C'est l que se passaient nos matines ; et aussi dans la cour o Florentin faisait pousser des dahlias et levait des pintades ; o l'on torrfiait le caf, assis sur des botes  savon ; o nous dballions des caisses remplies d'objets divers prcieusement envelopps et dont nous ne savions pas toujours le nom...
:Toute la journe, le magasin tait envahi par des paysans ou par les cochers des chteaux voisins. A la porte vitre s'arrtaient et s'gouttaient, dans le brouillard de septembre, des charrettes, venues du fond de la campagne. Et de la cuisine nous coutions ce que disaient les paysannes, curieux de toutes leurs histoires...
:Je rougis encore  l'ide que, les annes prcdentes, Mlle de Galais et pu venir  cette heure et nous surprendre au milieu de ces enfantillages... Mais ce fut un peu avant la tombe de la nuit, un soir de ce mois d'aot, tandis que je causais tranquillement avec Marie Louise et Firmin, que je la vis pour la premire fois...
:"Ce n'est plus un Domaine, avait-il dit. On a tout vendu, et les acqureurs, des chasseurs, ont fait abattre les vieux btiments pour agrandir leurs terrains de chasse ; la cour d'honneur n'est plus maintenant qu'une lande de bruyres et d'ajoncs. Les anciens possesseurs n'ont gard qu'une petite maison d'un tage et la ferme. Tu auras bien l'occasion de voir ici mademoiselle de Galais ; c'est elle-mme qui vient faire ses provisions, tantt en selle, tantt en voiture, mais toujours avec le mme cheval, le vieux Blisaire... C'est un drle d'quipage !"
:Quelques secondes aprs, devant la porte vitre, s'arrtait l'trange quipage. Une vieille voiture de ferme, aux panneaux arrondis, avec de petites galeries moules, comme nous n'en avons jamais vu dans cette contre ; un vieux cheval blanc qui semblait toujours vouloir brouter quelque herbe sur la route, tant il baissait la tte pour marcher ; et sur le sige -- je le dis dans la simplicit de mon coeur, mais sachant bien ce que je dis -- la jeune fille la plus belle qu'il y ait peut-tre jamais eu au monde.
:On lui avana une chaise cire et elle s'assit, adosse au comptoir, tandis que nous restions debout. Elle paraissait bien connatre et aimer le magasin. Ma tante Julie, aussitt prvenue, arriva, et, le temps quelle parla, sagement, les mains croises sur son ventre, hochant doucement sa tte de paysanne-commerante coiffe d'un bonnet blanc, retarda le moment -- qui me faisait trembler un peu -- o la conversation s'engagerait avec moi...
:Ma tante allumait au-dessus de nos ttes la lampe de porcelaine qui clairait faiblement le magasin. Je voyais le doux visage enfantin de la jeune fille, ses yeux bleus si ingnus, et j'tais d'autant plus surpris de sa voix si nette, si srieuse. Lorsqu'elle cessait de parler, ses yeux se fixaient ailleurs, ne bougeaient plus en attendant la rponse, et elle tenait sa lvre un peu mordue.
:"Et puis j'apprendrais aux garons  tre sages, d'une sagesse que je sais. Je ne leur donnerais pas le dsir de courir le monde, comme vous le ferez sans doute, monsieur Seurel, quand vous serez sous-matre. Je leur enseignerais  trouver le bonheur qui est tout prs d'eux et qui n'en a pas l'air..."
:Il y avait toujours, mme au mois d'aot, dans la grande cuisine, un ternel fagot de sapins qui flambait et craquait. L aussi une lampe de porcelaine tait allume et un vieillard au doux visage, creus et ras, presque toujours silencieux comme un homme accabl par l'ge et les souvenirs, tait assis auprs de Florentin devant deux verres de marc.
:"Franois ! cria-t-il de sa forte voix de marchand forain, comme s'il y avait eu entre nous une rivire ou plusieurs hectares de terrain, je viens d'organiser un aprs-midi de plaisir au bord du Cher pour jeudi prochain. Les uns chasseront, les autres pcheront, les autres danseront, les autres se baigneront !... Mademoiselle, vous viendrez  cheval ; c'est entendu avec monsieur de Galais. J'ai tout arrang...
:C'est seulement au dclin de cette journe de fin d'aot que j'aperus, tournant au vent dans une immense prairie, la grande roue qui devait monter l'eau pour une mtairie voisine. Derrire les peupliers du pr se dcouvraient dj les premiers faubourgs. A mesure que je suivais le grand dtour que faisait la route pour contourner le ruisseau, le paysage s'panouissait et s'ouvrait... Arriv sur le pont, je dcouvris enfin la grand'rue du village.
:C'tait une de mes grand'tantes. Tous ses enfants taient morts et j'avais bien connu Ernest, le dernier de tous, un grand garon qui allait tre instituteur. Mon grand-oncle Moinel, le vieux greffier, l'avait suivi de prs. Et ma tante tait reste toute seule dans sa bizarre petite maison o les tapis taient faits d'chantillons cousus, les tables couvertes de coqs, de poules et de chats en papier -- mais o les murs taient tapisss de vieux diplmes, de portraits de dfunts, de mdaillons en boucles de cheveux morts.
:Elle renversa son caf dans le feu --  cette heure-l comment pouvaitelle faire du caf ? -- et elle apparut... Trs cambre en arrire, elle portait une sorte de chapeau-capote-capeline sur le fate de la tte, tout en haut de son front immense et caboss o il y avait de la femme mongole et de la Hottentote ; et elle riait  petits coups, montrant le reste de ses dents trs fines.
:Mais tandis que je l'embrassais, elle me prit maladroitement, htivement, une main que j'avais derrire le dos. Avec un mystre parfaitement inutile puisque nous tions tous les deux seuls, elle me glissa une petite pice que je n'osai pas regarder et qui devait tre de un franc... Puis comme je faisais mine de demander des explications ou de la remercier, elle me donna une bourrade en criant :
:Je me rappelai seulement alors, en revoyant ce grand vase  la tragique histoire, que nous avions dn et couch l jadis. Mon pre m'emmenait dans l'Yonne, chez un spcialiste qui devait gurir mon genou. Il fallait prendre un grand express qui passait avant le jour... Je me souvins du triste dner de jadis, de toutes les histoires du vieux greffier accoud devant sa bouteille de boisson rose.
:Et je me souvenais aussi de mes terreurs... Aprs le dner, assise devant le feu, ma grand'tante avait pris mon pre  part pour lui raconter une histoire de revenants : "Je me retourne... Ah ! mon pauvre Louis, qu'est-ce que je vois, une petite femme grise..." Elle passait pour avoir la tte farcie de ces sornettes terrifiantes.
:"Elle ne nous a pas oublis ; elle est couturire  Paris auprs de Notre-Dame ; elle nous crit encore pour nous demander si nous ne savons rien des Sablonnires. Une bonne fois, pour la dlivrer de cette ide, je lui ai rpondu que le domaine tait vendu, abattu, le jeune homme disparu pour toujours et la jeune fille marie. Tout cela doit tre vrai, je pense. Depuis ce temps ma Valentine crit bien moins souvent..."
:La chandelle tait presque au bout ; un moustique vibrait ; mais la tante Moinel, la tte penche sous sa capote de velours qu'elle ne quittait que pour dormir, les coudes appuys sur ses genoux, recommenait son histoire... Par moments elle relevait brusquement la tte et me regardait pour connatre mes impressions, ou peut-tre pour voir si je ne m'endormais pas. A la fin, sournoisement, la tte sur l'oreiller, je fermai les yeux, faisant semblant de m'assoupir.
:Dans le couloir compliqu o se trouvaient quatre portes, je trouvai la mre de Meaulnes rapportant du jardin un gros paquet de linge, qu'elle avait d mettre scher ds la premire heure de cette longue matine de vacances. Ses cheveux gris taient  demi dfaits ; des mches lui battaient la figure ; son visage rgulier sous sa coiffure ancienne tait bouffi et fatigu, comme par une nuit de veille ; et elle baissait tristement la tte d'un air songeur.
:"Eh bien j'ai essay de vivre l-bas,  Paris, quand j'ai vu que tout tait fini et qu'il ne valait plus mme la peine de chercher le Domaine perdu... Mais un homme qui a fait une fois un bond dans le paradis, comment pourrait-il s'accommoder ensuite de la vie de tout le monde ? Ce qui est le bonheur des autres m'a paru drision. Et lorsque, sincrement, dlibrment, j'ai dcid un jour de faire comme les autres, ce jour-l j'ai amass du remords pour longtemps..."
:"Il n'y a qu'une explication  laquelle je croie, dit-il encore. Certes, j'aurais voulu revoir une fois mademoiselle de Galais, seulement la revoir... Mais, j'en suis persuad maintenant, lorsque j'avais dcouvert le Domaine sans nom, j'tais  une hauteur,  un degr de perfection et de puret que je n'atteindrai jamais plus. Dans la mort seulement, comme je te l'crivais un jour, je retrouverai peut-tre la beaut de ce temps-l..."
:Durant tout ce rcit, qu'il coutait en silence, la tte un peu rentre, dans l'attitude de quelqu'un qu'on a surpris et qui ne sait comment se dfendre, se cacher ou s'enfuir, il ne m'interrompit, je me rappelle, qu'une seule fois. Je lui racontais, en passant, que toutes les Sablonnires avaient t dmolies et que le Domaine d'autrefois n'existait plus :
:Pour terminer, persuad qu'enfin l'assurance de tant de facilit emporterait le reste de sa peine, je lui racontai qu'une partie de campagne tait organise par mon oncle Florentin, que Mlle de Galais devait y venir  cheval et que lui-mme tait invit... Mais il paraissait compltement dsempar et continuait  ne rien rpondre.
:J'eus peine  suivre Augustin sur la route du Vieux-Nanay. Il allait comme un coureur de bicyclette. Il ne descendait pas aux ctes. A son inexplicable hsitation de la veille avaient succd une fivre, une nervosit, un dsir d'arriver au plus vite, qui ne laissaient pas de m'effrayer un peu. Chez mon oncle il montra la mme impatience, il parut incapable de s'intresser  rien jusqu'au moment o nous fmes tous installs en voiture, vers dix heures, le lendemain matin, et prts  partir pour les bords de la rivire.
:Que les bords du Cher taient beaux, pourtant ! Sur la rive o l'on s'arrta, le coteau venait finir en pente douce et la terre se divisait en petits prs verts, en saulaies spares par des cltures, comme autant de jardins minuscules. De l'autre ct de la rivire les bords taient forms de collines grises, abruptes, rocheuses ; et sur les plus lointaines on dcouvrait, parmi les sapins, de petits chteaux romantiques avec une tourelle. Au loin, par instants, on entendait aboyer la meute du chteau de Prveranges.
:Il fallut,  ce moment, des gens de bonne volont, pour aller  l'entre du grand chemin voisin guetter les derniers arrivants et leur indiquer o nous tions. Je m'offris aussitt ; Meaulnes me suivit, et nous allmes nous poster prs du pont suspendu, au carrefour de plusieurs sentiers et du chemin qui venait des Sablonnires.
:Marchant de long en large, parlant du pass, tchant tant bien que mal de nous distraire, nous attendions. Il arriva encore une voiture du Vieux-Nanay, des paysans inconnus avec une grande fille enrubanne. Puis plus rien. Si, trois enfants dans une voiture  ne, les enfants de l'ancien jardinier des Sablonnires.
:Et il s'en alla vers la pelouse, me laissant tout seul. Je fis quelque cent mtres sur la petite route, pour passer le temps. Et au premier dtour j'aperus Yvonne de Galais, monte en amazone sur son vieux cheval blanc, si fringant ce matin-l qu'elle tait oblige de tirer sur les rnes pour l'empcher de trotter. A la tte du cheval, pniblement, en silence, marchait M. de Galais. Sans doute ils avaient d se relayer sur la route, chacun  tour de rle se servant de la vieille monture.
:Chez Mlle de Galais, comme chez Meaulnes, je sentais sous cette animation charmante, sous cette grce en apparence si paisible, de l'impatience et presque de l'anxit. Elle parlait plus vite qu' l'ordinaire. Malgr ses joues et ses pommettes roses, il y avait autour de ses yeux,  son front, par endroits, une pleur violente o se lisait tout son trouble.
:Nous convnmes d'attacher Blisaire  un arbre dans un petit bois, proche de la route. Le vieux M. de Galais, sans mot dire comme toujours, sortit le licol des fontes et attacha la bte -- un peu bas  ce qu'il me sembla. De la ferme je promis d'envoyer tout  l'heure du foin, de l'avoine, de la paille...
:Donnant le bras  son pre, cartant de sa main gauche le pan du grand manteau lger qui l'enveloppait, elle s'avanait vers les invits, de son air  la fois si srieux et si enfantin. Je marchais auprs d'elle. Tous les invits parpills ou jouant au loin s'taient dresss et rassembls pour l'accueillir ; il y eut un bref instant de silence pendant lequel chacun la regarda s'approcher.
:Meaulnes s'tait ml au groupe des jeunes hommes et rien ne pouvait le distinguer de ses compagnons, sinon sa haute taille : encore y avait-il l des jeunes gens presque aussi grands que lui. Il ne fit rien qui pt le dsigner  l'attention, pas un geste ni un pas en avant. Je le voyais, vtu de gris, immobile, regardant fixement, comme tous les autres, la si belle jeune fille qui venait. A la fin, pourtant, d'un mouvement inconscient et gn, il avait pass sa main sur sa tte nue, comme pour cacher, au milieu de ses compagnons aux cheveux bien peigns, sa rude tte rase de paysan.
:De nouveaux venus s'approchrent presque aussitt pour saluer Yvonne de Galais, et les deux jeunes gens se trouvrent spars. Un malheureux hasard voulut qu'ils ne fussent point runis pour le djeuner  la mme petite table. Mais Meaulnes semblait avoir repris confiance et courage. A plusieurs reprises, comme je me trouvais isol entre Delouche et M. de Galais, je vis de loin mon compagnon qui me faisait, de la main, un signe d'amiti.
:Bizarrerie du hasard ! Ces deux tres si parfaitement dissemblables s'taient plu et depuis le matin ne se quittaient gure. M. de Galais m'avait pris  part un instant, au dbut de la soire, pour me dire que j'avais l un ami plein de tact, de dfrence et de qualits. Peut-tre mme avait-il t jusqu' lui confier le secret de l'existence de Blisaire et le lieu de sa cachette.
:Tant de discrtion de la part de Jasmin, tant de prcaution de la mienne servirent  peu de chose. Ils parlrent. Mais invariablement, avec un enttement dont il ne se rendait certainement pas compte, Meaulnes en revenait  toutes les merveilles de jadis. Et chaque fois la jeune fille au supplice devait lui rpter que tout tait disparu : la vieille demeure si trange et si complique, abattue ; le grand tang, assch, combl ; et disperss, les enfants aux charmants costumes...
:Alors il voqua les objets de sa chambre : les candlabres, la grande glace, le vieux luth bris... Il s'enqurait de tout cela, avec une passion insolite, comme s'il et voulu se persuader que rien ne subsistait de sa belle aventure, que la jeune fille ne lui rapporterait pas une pave capable de prouver qu'ils n'avaient pas rv tous les deux, comme le plongeur rapporte du fond de l'eau un caillou et des algues.
:"Vous ne reverrez pas le beau chteau que nous avions arrang, monsieur de Galais et moi, pour le pauvre Frantz. "Nous passions notre vie  faire ce qu'il demandait. C'tait un tre si trange, si charmant ! Mais tout a disparu avec lui le soir de ses fianailles manques. "Dj monsieur de Galais tait ruin sans que nous le sachions. Frantz avait fait des dettes et ses anciens camarades -- apprenant sa disparition-ont aussitt rclam auprs de nous. Nous sommes devenus pauvres ; madame de Galais est morte et nous avons perdu tous nos amis en quelques jours.
:Nous aussi, nous partmes, emports vivement, dans notre voiture bien suspendue, par notre beau cheval alezan. La roue grina au tournant dans le sable et bientt, Meaulnes et moi, qui tions assis sur le sige de derrire, nous vmes disparatre sur la petite route l'entre du chemin de traverse que le vieux Blisaire et ses matres avaient pris...
:Pour celui qui ne veut pas tre heureux, il n'a qu' monter dans son grenier et il entendra, jusqu'au soir, siffler et gmir les naufrages ; il n'a qu' s'en aller dehors, sur la route, et le vent lui rabattra son foulard sur la bouche comme un chaud baiser soudain qui le fera pleurer. Mais pour celui qui aime le bonheur, il y a, au bord d'un chemin boueux, la maison des Sablonnires, o mon ami Meaulnes est rentr avec Yvonne de Galais, qui est sa femme depuis midi.
:Les fianailles ont dur cinq mois. Elles ont t paisibles, aussi paisibles que la premire entrevue avait t mouvemente. Meaulnes est venu trs souvent aux Sablonnires,  bicyclette ou en voiture. Plus de deux fois par semaine, cousant ou lisant prs de la grande fentre qui donne sur la lande et les sapins, Mlle de Galais a vu tout d'un coup sa haute silhouette rapide passer derrire le rideau, car il vient toujours par l'alle dtourne qu'il a prise autrefois. Mais c'est la seule allusion -- tacite -- qu'il fasse au pass. Le bonheur semble avoir endormi son trange tourment.
:Au bas de la grande croise qui donne sur les sapins, il y a un balcon de bois, envahi par les herbes folles, que couche le vent. Une lueur comme d'un feu allum se reflte sur les carreaux de la fentre. De temps  autre, une ombre passe. Tout autour, dans les champs environnants, dans le potager, dans le seule ferme qui reste des anciennes dpendances, silence et solitude. Les mtayers sont partis au bourg pour fter le bonheur de leurs matres.
:Il est difficile, dans cette partie du bois de sapins, o le regard s'enfonce entre les troncs rgulirement plants, de surprendre quelqu'un et de s'avancer sans tre vu. Nous n'essayons mme pas. Je me poste  l'angle du bois. Jasmin va ce placer  l'angle oppos, de faon  commander comme moi, de l'extrieur, deux des cts du rectangle et  ne pas laisser fuir l'un des bohmiens sans le hler. Ces dispositions prises, je commence  jouer mon rle d'claireur pacifique et j'appelle :
:Peu  peu, entre les grands sapins que l'loignement fait paratre serrs, je distingue la silhouette du jeune homme qui s'approche. Il parat couvert de boue et mal vtu ; des pingles de bicyclette serrent le bas de son pantalon, une vieille casquette  ancre est plaque sur ses cheveux trop longs ; je vois maintenant sa figure amaigrie. Il semble avoir pleur.
:Puis, la tte dans le bras, appuy  un tronc d'arbre, il se prend  sangloter amrement. Nous avons fait quelques pas dans la sapinire. L'endroit est parfaitement silencieux. Pas mme la voix du vent que les grands sapins de la lisire arrtent. Entre les troncs rguliers se rpte et s'teint le bruit des sanglots touffs du jeune homme. J'attendis que cette crise s'apaise et je dis, en lui mettant la main sur l'paule :
:"Nous serons dans trois jours, dit-il, sur les routes d'Allemagne. Nous avons laiss nos voitures au loin. Et depuis trente heures, nous marchions sans arrt. Nous pensions arriver  temps pour emmener Meaulnes avant le mariage et chercher avec lui ma fiance, comme il a cherch le Domaine des Sablonnires".
:La jeune femme, alors, eut beau lui montrer les choses merveilleuses dont elle tait charge : ses jouets de petite fille, toutes ses photographies d'enfant : elle en cantinire, elle et Frantz sur les genoux de leur mre, qui tait si jolie... puis tout ce qui restait de ses sages petites robes de jadis : "jusqu' celle-ci que je portais, voyez, vers le temps o vous alliez bientt me connatre, o vous arriviez, je crois, au cours de Sainte-Agathe...", Meaulnes ne voyait plus rien et n'entendait plus rien.
:Longtemps Meaulnes couta la jeune fille en regardant silencieusement par une fentre. Plusieurs fois il se tourna vers le doux visage plein de faiblesse et d'angoisse. Puis il s'approcha d'Yvonne et, trs lgrement, il mit sa main sur son paule. Elle sentit doucement peser auprs de son cou cette caresse  laquelle il aurait fallu savoir rpondre.
:Mlle de Galais, quand elle arriva prs de Meaulnes, me fit penser  un de ces enfants-l,  un de ces pauvres enfants affols. Je crois que tous ses amis, tout un village, tout un monde l'et regarde, qu'elle ft accourue tout de mme, qu'elle ft tombe de la mme faon, chevele, pleurante, salie.
:Mais quand elle eut compris que Meaulnes tait bien l, que cette fois du moins, il ne l'abandonnerait pas, alors elles passa son bras sous le sien, puis elle ne put s'empcher de rire au milieu de ses larmes comme un petit enfant. Ils ne dirent rient ni l'un ni l'autre. Mais, comme elle avait tir son mouchoir, Meaulnes le lui prit doucement des mains : avec prcaution et application, il essuya le sang qui tachait la chevelure de la jeune fille.
:C'est le dimanche seulement, dans l'aprs-midi, que je rsolus de sonner  la porte des Sablonnires. Tandis que je grimpais les coteaux dnuds, j'entendais sonner au loin les vpres du dimanche d'hiver. Je me sentais solitaire et dsol. Je ne sais quel pressentiment triste m'envahissait. Et je ne fus qu' demi surpris lorsque,  mon coup de sonnette, je vis M. de Galais tout seul paratre et me parler  voix basse : Yvonne de Galais tait alite, avec une fivre violente ; Meaulnes avait d partir ds vendredi matin pour un long voyage ; on ne sait quand il reviendrait...
:Et comme le vieillard, trs embarrass, trs triste, ne m'offrait pas d'entrer, je pris aussitt cong de lui. La porte referme, je restai un instant sur le perron, le coeur serr, dans un dsarroi absolu,  regarder sans savoir pourquoi une branche de glycine dessche que le vent balanait tristement dans un rayon de soleil.
:Souvent, je revins la voir. Sauvent je causai avec elle auprs du feu, dans ce salon bas o la nuit venait plus vite que partout ailleurs. Jamais elle ne parlait d'elle-mme ni de sa peine cache. Mais elle ne se lassait pas de me faire conter par le dtail notre existence d'coliers de Sainte-Agathe.
:Mais,  mon tonnement, lorsqu'il nous fut possible enfin de quitter notre abri, la jeune femme, au lieu de revenir vers les Sablonnires, continua son chemin et me demanda de la suivre. Nous arrivmes, aprs avoir longtemps march, devant une maison que je ne connaissais pas, isole, au bord d'un chemin dfonc qui devait aller vers Prveranges. C'tait une petite maison bourgeoise, couverte en ardoise, et que rien ne distinguait du type usuel dans ce pays, sinon son loignement et son isolement.
:Il y avait cependant une nouvelle heureuse que j'annonai  Millie, lorsqu'elle se dcida  m'interroger sur la nouvelle marie. Je redoutais ses questions, sa faon  la fois trs innocente et trs maligne de vous plonger soudain dans l'embarras, en mettant le doigt sur votre pense la plus secrte. Je coupai court  tout en annonant que la jeune femme de mon ami Meaulnes serait mre au mois d'octobre.
:Je ne voulus pas m'y introduire en intrus ds le premier soir de mon arrive. Cependant, plus hardi qu'en fvrier, aprs avoir tourn tout autour du Domaine o brillait seule la fentre de la jeune femme, je franchis, derrire la maison, la clture du jardin et m'assis sur un banc, contre la haie, dans l'ombre commenante, heureux simplement d'tre l, tout prs de ce qui me passionnait et m'inquitait le plus au monde.
:"Je vous disais : "Peut-tre que je ne puis rien faire pour lui". Et au fond de moi, je pensais : Puisqu'il m'a tant cherche et puisque je l'aime il faudra bien que je fasse son bonheur". Mais quand je l'ai vu prs de moi, avec toute sa fivre, son inquitude, son remords mystrieux, j'ai compris que je n'tais qu'une pauvre femme comme les autres...
:Je laissai l mon travail, courus revtir un autre paletot, et content, en somme, de ces nouvelles, je suivis la bonne femme jusqu'aux Sablonnires. Avec prcaution, de crainte que l'une des deux blesses ne ft endormie, je montai par l'troit escalier de bois qui menait au premier tage. Et l, M. de Galais, le visage fatigu mais heureux me fit entrer dans la chambre o l'on avait provisoirement install le berceau entour de rideaux.
:Je n'tais jamais entr dans une maison o ft n le jour mme un petit enfant. Que cela me paraissait bizarre et mystrieux et bon ! Il faisait un soir si beau -- un vritable soir d't -- que M. de Galais n'avait pas craint d'ouvrir la fentre qui donnait sur la cour. Accoud prs de moi sur l'appui de la croise, il me racontait, avec puisement et bonheur, le drame de la nuit ; et moi qui l'coutais, je sentais obscurment que quelqu'un d'tranger tait maintenant avec nous dans la chambre...
:Compltement dconcert, je le suivis sur la pointe des pieds jusqu'au premier tage. La petite fille endormie dans son berceau tait toute ple, toute blanche, comme un petit enfant mort. Le mdecin pensait la sauver. Quant  la mre, il m'affirmait rien... Il me donna de longues explications comme au seul ami de la famille. Il parla de congestion pulmonaire, d'embolie. Il hsitait, il n'tait pas sr... M. de Galais entra, affreusement vieilli en deux jours, hagard et tremblant.
:Voil donc ce que nous rservait ce beau matin de rentre, ce perfide soleil d'automne qui glisse sous les branches. Comment lutterais-je contre cette affreuse rvolte, cette suffocante monte de larmes ! Nous avions retrouv la belle jeune fille. Nous l'avions conquise. Elle tait la femme de mon compagnon et moi je l'aimais de cette amiti profonde et secrte qui ne se dit jamais. Je la regardais et j'tais content, comme un petit enfant. J'aurais un jour peut-tre pous une autre jeune fille, et c'est  elle la premire que j'aurais confi la grande nouvelle secrte...
:Mais alors je m'avance, je prends le seul parti possible : avec l'aide du mdecin et d'une femme, passant un bras sous le dos de la morte tendue, l'autre sous ses jambes, je la charge contre ma poitrine. Assise sur mon bras gauche, les paules appuyes contre mon bras droit, sa tte retombante retourne sous mon menton, elle pse terriblement sur mon coeur. Je descends lentement, marche par marche, le long escalier raide, tandis qu'en bas on apprte tout.
:J'ai bientt les deux bras casss par la fatigue. A chaque marche, avec ce poids sur la poitrine, je suis un peu essouffl. Agripp au corps inerte et pesant, je baisse la tte sur la tte de celle que j'emporte, je respire fortement et ses cheveux blonds aspirs m'entrent dans la bouche -- des cheveux morts qui ont un got de terre. Ce got de terre et de mort, ce poids sur le coeur, c'est tout ce qui reste pour moi de la grande aventure, et de vous, Yvonne de Galais, jeune femme tant cherche
:Samedi 13 fvrier. -- J'ai rencontr, sur le quai, cette jeune fille qui m'avait renseign au mois de juin, qui attendait comme moi devant la maison ferme... Je lui ai parl. Tandis qu'elle marchait, je regardais de ct les lgers dfauts de son visage : une petite ride au coin des lvres, un peu d'affaissement aux joues, et de la poudre accumule aux ailes du nez. Elle c'est retourne tout d'un coup et me regardant bien en face, peut-tre parce qu'elle est plus belle de face que de profil, elle m'a dit d'une voix brve :
:Je marche dans la demi-obscurit des rues, un poids sur le coeur. Il tombe une goutte d'eau. Je crains qu'il ne pleuve : une averse peut l'empcher de venir. Mais le vent se reprend  souffler et la pluie ne tombe pas cette fois encore. L-haut, dans le gris aprs-midi du ciel-tantt gris et tantt clatant -- un grand nuage a d cder au vent. Et je suis ici terr dans une attente misrable...
:Devant le thtre. -- Au bout d'un quart d'heure je suis certain qu'elle ne viendra pas. Du quai o je suis, je surveille au loin, sur le pont par lequel elle aurait d venir, le dfil des gens qui passent. J'accompagne du regard toutes les jeunes femmes en deuil que je vois venir et je me sens presque de la reconnaissance pour celles qui, le plus longtemps, le plus prs de moi, lui ont ressembl et m'ont fait esprer...
:Une heure d'attente. -- Je suis las. A la tombe de la nuit, un gardien de la paix trane au poste voisin un voyou qui lui jette d'une voix touffe toutes les injures, toutes les ordures qu'il sait. L'agent est furieux, ple, muet... Ds le couloir il commence  cogner, puis il referme sur eux la porte pour battre le misrable tout  l'aise... Il me vient cette pense affreuse que j'ai renonc au paradis et que je suis en train de pitiner aux portes de l'enfer.
:Suppositions -- Dsespoir -- Fatigue. Je me raccroche  cette pense : demain. Demain,  la mme heure, en ce mme endroit, je reviendrai l'attendre. Et j'ai grand'hte que demain soit arriv. Avec ennui j'imagine la soire d'aujourd'hui, puis la matine du lendemain, que je vais passer dans le dsoeuvrement... Mais dj cette journe n'est-elle pas presque finie ?... Rentr chez moi, prs du feu, j'entends crier les journaux du soir. Sans doute, de sa maison perdue quelque part dans la ville, auprs de Notre-Dame, elle les entend aussi.
:Et pourtant,  la tombe de la nuit, nous voici encore tous les deux, marchant lentement l'un prs de l'autre, sur le gravier des Tuileries. Elle me raconte son histoire mais d'une faon si enveloppe que je comprends mal. Elle dit : "mon amant" en parlant de ce fianc qu'elle n'a pas pous. Elle le fait exprs, je pense, pour me choquer et pour que je ne m'attache point  elle.
:Cette espce de journal s'interrompait l. Commenaient alors des brouillons de lettres illisibles, informes, raturs. Prcaire fianailles !... La jeune fille, sur la prire de Meaulnes, avait abandonn son mtier. Lui s'tait occup des prparatifs du mariage. Mais sans cesse repris par le dsir de chercher encore, de partir encore sur la trace de son amour perdu, il avait d, sans doute, plusieurs fois disparatre ; et, dans ces lettres, avec un embarras tragique, il cherchait  se justifier devant Valentine.
:Il avait not des souvenirs sur un sjour qu'ils avaient fait tous les deux  la campagne, je ne sais o. Mais, chose trange,  partir de cet instant, peut-tre par un sentiment de pudeur secrte, le journal tait rdig de faon si hache, si informe, griffonn si htivement aussi, que j'ai d reprendre moi mme et reconstituer toute cette partie de son histoire.
:Il se leva, frappa doucement  la porte voisine, sans obtenir de rponse, et l'entr'ouvrit sans bruit. Il aperut alors Valentine et comprit d'ou lui venait tant de paisible bonheur. Elle dormait, absolument immobile et silencieuse, sans qu'on l'entendit respirer, comme un oiseau doit dormir. Longtemps il regarda ce visage d'enfant aux yeux ferms, ce visage si quiet qu'on et souhait ne l'veiller et ne le troubler jamais.
:Elle mit de l'ordre dans les chambres, brossa les habits que Meaulnes avait ports la veille et quand elle en vint au pantalon se dsola. Le bas des jambes tait couvert d'une boue paisse. Elle hsita, puis, soigneusement, avec prcaution, avant de le brosser, elle commena par rper la premire paisseur de terre avec un couteau.
:Il y avait  la droite de Patrice (le fils du fermier) Valentine puis Meaulnes, qui demeura taciturne jusqu'au bout, bien qu'on s'adresst presque toujours  lui. Depuis qu'il avait rsolu, dans ce village perdu, afin d'viter les commentaires, de faire passer Valentine pour sa femme, un mme regret, un mme remords le dsolaient. Et tandis que Patrice,  la faon d'un gentilhomme campagnard, dirigeait le dner :
:Prs de lui, Valentine refusait timidement tout ce qu'on lui offrait. On et dit une jeune paysanne. A chaque tentative nouvelle, elle regardait son ami et semblait vouloir se rfugier contre lui. Depuis longtemps, Patrice insistait vainement pour qu'elle vidt son verre, lorsqu'enfin Meaulnes se pencha vers elle et lui dit doucement :
:"Voici, disait-elle, ce que me promettait mon fianc, comme un enfant qu'il tait : tout de suite nous aurions eu une maison, comme une chaumire perdue dans la campagne. Elle tait toute prte, disait-il. Nous y serions arrivs comme au retour d'un grand voyage, le soir de notre mariage, vers cette heure-ci qui est proche de la nuit. Et par les chemins, dans la cour, cachs dans les bosquets, des enfants inconnus nous auraient fait fte, criant : "Vive la marie !"... Quelles folies ! n'est-ce pas ?"
:Ils marchaient maintenant sur une petite route troite entre les pquerettes et les foins clairs obliquement par le soleil de cinq heures. Si grande tait sa stupeur que Meaulnes ne comprenait pas encore quelle droute pour lui tout cela signifiait. Il lisait parce qu'elle lui avait demand de lire. Des phrases enfantines, sentimentales, pathtiques... Celle-ci, dans la dernire lettre :
:25 aot. -- De l'autre ct de Bourges,  l'extrmit des nouveaux faubourgs, il dcouvrit, aprs avoir longtemps cherch, la maison de Valentine Blondeau. Une femme -- la mre de Valentine -- sur le pas de la porte, semblait l'attendre. C'tait une bonne figure de mnagre, lourde, fripe, mais belle encore. Elle le regardai venir avec curiosit, et lorsqu'il lui demanda : "si Mlles Blondeau taient ici", elle lui expliqua doucement, avec bienveillance, qu'elles taient rentres  Paris depuis le 15 aot.
:Prs de lui des officiers buvaient. L'un d'eux racontait bruyamment une histoire de femme qu'on entendait par bribes : "... Je lui ai dit... Vous devez bien me connatre... Je fais la partie avec votre mari tous les soirs !" Les autres riaient et, dtournant la tte, crachaient derrire les banquettes. Hve et poussireux, Meaulnes les regardait comme un mendiant. Il les imagina tenant Valentine sur leurs genoux.
:Deux filles vinrent  passer, se tenant par la taille et le regardant effrontment. Par dgot ou par jeu, pour se venger de son amour ou pour l'abmer, Meaulnes les suivit lentement  bicyclette et l'une d'elles, une misrable fille dont les rares cheveux blonds taient tirs en arrire par un faux chignon, lui donna rendez-vous pour six heures au jardin de l'Archevch, le jardin o Frantz, dans une de ses lettres, donnait rendez-vous  la pauvre Valentine.
:Avant de partir, il ne peut rsister au morne dsir de passer une dernire fois devant la maison de Valentine. Il regarda de tous ses yeux et put faire provision de tristesse. C'tait une des dernires maisons du faubourg et la rue devenait une route  partir de cet endroit... En face, une sorte de terrain vague formait comme une petite place. Il n'y avait personne aux fentres, ni dans la cour, nulle part. Seule, le long d'un mur, tranant deux gamins en guenilles, une sale fille poudre passa.
:C'est l que l'enfance de Valentine s'tait coule, l qu'elle avait commenc  regarder le monde de ses yeux confiants et sages. Elle avait travaill, cousu, derrire ces fentres. Et Frantz tait pass pour la voir, lui sourire, dans cette rue de faubourg. Mais maintenant il n'y avait plus rien, rien... La triste soire durait et Meaulnes savait seulement que quelque part, perdue, durant ce mme aprs-midi, Valentine regardait passer dans son souvenir cette place morne o jamais elle ne viendrait plus.
:Il partit. Aux environs de la route, dans la valle, de dlicieuses maisons fermires, entre les arbres, au bord de l'eau, montraient leurs pignons pointus garnis de treillis verts. Sans doute, l-bas, sur les pelouses, des jeunes filles attentives parlaient de l'amour. On imaginait, l-bas, des mes, de belles mes...
:L'homme fit jouer doucement, sans bruit, le loquet de la porte. Mais je l'avais referme, aussitt sorti. Il fit de mme  l'entre de la cuisine. Puis, hsitant un instant, il tourna vers moi, claire par le demi-jour, sa figure inquite. Et c'est alors seulement que je reconnus le grand Meaulnes.
:Et il resta l, debout, sourd, immobile et terrible. Je le pris par le bras et doucement je l'entranai vers la maison. Il faisait jour maintenant. Tout de suite, pour que le plus dur ft accompli, je lui fis monter l'escalier qui menait vers la chambre de la morte. Sitt entr ; il tomba  deux genoux devant le lit et, longtemps, resta la tte enfouie dans ses deux bras.
:Et en effet, au dbut de la matine, lorsque je m'en allai, tout pensif et presque heureux vers la maison de Frantz, qu'Yvonne de Galais m'avait jadis montre dserte, j'aperus de loin une manire de jeune mnagre en collerette, qui balayait le pas de sa porte, objet de curiosit et d'enthousiasme pour plusieurs petits vachers endimanchs qui s'en allaient  la messe...
:Je m'tais lgrement recul pour mieux les voir. Un peu du et pourtant merveill, je comprenais que la petite fille avait enfin trouv l le compagnon qu'elle attendait obscurment. La seule joie que m'et laisse le grand Meaulnes, je sentais bien qu'il tait revenu pour me la prendre. Et dj je l'imaginais, la nuit, enveloppant sa fille dans un manteau, et partant avec elle pour de nouvelles aventures.
:I. -- Le Pensionnaire. II. -- Aprs quatre heures. III. -- "Je frquentais la boutique d'un vannier". IV. -- L'vasion. V. -- La Voiture qui revient. VI. -- On frappe au carreau. VII. -- Le Gilet de soie. VIII. -- L'Aventure. IX. -- Une Halte. X. -- La Bergerie. XI. -- Le Domaine mystrieux. XII. -- La Chambre de Wellington. XIII. -- La Fte trange. XIV. -- La Fte trange (suite). XV. -- La Rencontre. XVI. -- Frantz de Galais. XVII -- La Fte trange (fin).
