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:Le lendemain de son arrive  Marseille, il invita  dner le capitaine Ellis, son ancien adjudant, qui venait de passer six semaines en Corse. Le capitaine raconta fort bien  miss Lydia une histoire de bandits qui avait le mrite de ne ressembler nullement aux histoires de voleurs dont on l'avait si souvent entretenue sur la route de Rome  Naples. Au dessert, les deux hommes, rests seuls avec des bouteilles de vin de Bordeaux, parlrent chasse, et le colonel apprit qu'il n'y a pas de pays o elle soit plus belle qu'en Corse, plus varie, plus abondante.  On y voit force sangliers, disait le capitaine Ellis, et il faut apprendre  les distinguer des cochons domestiques, qui leur ressemblent d'une manire tonnante ; car, en tuant des cochons, l'on se fait une mauvaise affaire avec leurs gardiens. 
:C'tait peut-tre la premire fois qu'un dsir manifest par le colonel et obtenu l'approbation de sa fille. Enchant de cette rencontre inattendue, il eut pourtant le bon sens de faire quelques objections pour irriter l'heureux caprice de miss Lydia. En vain il parla de la sauvagerie du pays et de la difficult pour une femme d'y voyager : elle ne craignait rien ; elle aimait par-dessus tout  voyager  cheval ; elle se faisait une fte de coucher au bivouac ; elle menaait d'aller en Asie Mineure. Bref, elle avait rponse  tout, car jamais Anglaise n'avait t en Corse ; donc elle devait y aller. Et quel bonheur, de retour dans Saint-James's-Place, de montrer son album !  Pourquoi donc, ma chre, passez-vous ce charmant dessin ? - 0h ! ce n'est rien. C'est un croquis que j'ai fait d'aprs un fameux bandit corse qui nous a servi de guide. - Comment ! vous avez t en Corse ?...  
:Les bateaux  vapeur n'existant point encore entre la France et la Corse, on s'enquit d'un navire en partance pour l'le que miss Lydia se proposait de dcouvrir. Ds le jour mme, le colonel crivit  Paris pour dcommander l'appartement qui devait le recevoir, et fit march avec le patron d'une golette corse qui allait faire voile pour Ajaccio. Il y avait deux chambres telles quelles. On embarqua des provisions ; le patron jura qu'un vieux sien matelot tait un cuisinier estimable et n'avait pas son pareil pour la bouille-abaisse ; il promit que mademoiselle serait convenablement, qu'elle aurait bon vent, belle mer. 
:Vers cinq heures du soir, le capitaine Matei vint les chercher pour monter  bord de la golette. Sur le port, prs de la yole du capitaine, ils trouvrent un grand jeune homme vtu d'une redingote bleue boutonne jusqu'au menton, le teint basan, les yeux noirs, vifs, bien fendus, l'air franc et spirituel.  la manire dont il effaait les paules,  sa petite moustache frise, on reconnaissait facilement un militaire ; car,  cette poque, les moustaches ne couraient pas les rues, et la garde nationale n'avait pas encore introduit dans toutes les familles la tenue avec les habitudes du corps de garde. 
:En ce moment la yole touchait la golette. Le lieutenant offrit la main  miss Lydia, puis aida le colonel  se guinder sur le pont. L, sir Thomas, toujours fort penaud de sa mprise, et ne sachant comment faire oublier son impertinence  un homme qui datait de l'an 1100, sans attendre l'assentiment de sa fille, le pria  souper en lui renouvelant ses excuses et ses poignes de main. Miss Lydia fronait bien un peu le sourcil, mais, aprs tout, elle n'tait pas fche de savoir ce que c'tait qu'un caporal ; son hte ne lui avait pas dplu, elle commenait mme  lui trouver un certain je ne sais quoi aristocratique ; seulement il avait l'air trop franc et trop gai pour un hros de roman. 
:- Que chantais-tu l, Paolo Franc ? dit Orso ; est-ce une ballata ? un vocero (1) ? Mademoiselle te comprend et voudrait entendre la fin. -- (1) Lorsqu'un homme est mort, particulirement lorsqu'il a t assassin, on place son corps sur une table, et les femmes de sa famille,  leur dfaut, des amies, ou mme des femmes trangres connues pour leur talent potique, improvisent devant un auditoire nombreux des complaintes en vers dans le dialecte du pays. On nomme ces femmes voceratrici, ou, suivant la prononciation corse, buceratrici, et la complainte s'appelle vocero, buceru, buceratu, sur ta cte orientale ; ballata, sur la cte oppose. Le mot vocero, ainsi que ses drivs vocerar, voceratrice, vient du latin vociferare. Quelquefois, plusieurs femmes improvisent tour  tour, et souvent la femme ou la fille du mort chante elle-mme la complainte funbre. 
:Je ne sais quelle formalit de passe-port avait oblig le colonel Nevil  faire une visite au prfet ; celui-ci, qui s'ennuyait fort, ainsi que l plupart de ses collgues, avait t ravi d'apprendre l'arrive d'un Anglais, riche, homme du monde et pre d'une jolie fille ; aussi il l'avait parfaitement reu et accabl d'offres de services ; de plus, fort peu de jours aprs, il vint lui rendre sa visite. Le colonel, qui venait de sortir de table, tait confortablement tendu sur le sofa, tout prs de s'endormir ; sa fille chantait devant un piano dlabr ; Orso tournait les feuillets de son cahier de musique, et regardait les paules et les cheveux blonds de la virtuose. On annona M. le prfet ; le piano se tut, le colonel se leva, et prsenta le prfet  sa fille : 
:Colomba regarda son frre, qui ne se fit pas trop prier, et tous ensemble entrrent dans la plus grande pice de l'auberge, qui servait au colonel de salon et de salle  manger. Mademoiselle della Rebbia, prsente  miss Nevil, lui fit une profonde rvrence, mais ne dit pas une parole. On voyait qu'elle tait trs effarouche et que, pour la premire fois de sa vie peut-tre, elle se trouvait en prsence d'trangers gens du monde. Cependant dans ses manires il n'y avait rien qui sentt la province. Chez elle l'tranget sauvait la gaucherie. Elle plut  miss Nevil par cela mme ; et comme il n'y avait pas de chambre disponible dans l'htel que le colonel et sa suite avaient envahi, miss Lydia poussa la condescendance ou la curiosit jusqu' offrir  mademoiselle della Rebbia de lui faire dresser un lit dans sa propre chambre. 
:Et elle se promit de faire plus d'une observation intressante sur ce jeune reprsentant des vieilles moeurs de la Corse. Pour Orso, il tait videmment un peu mal  son aise, par la crainte sans doute que sa soeur ne dt ou ne ft quelque chose qui sentt trop son village. Mais Colomba l'observait sans cesse et rglait tous ses mouvements sur ceux de son frre. Quelquefois elle le considrait fixement avec une trange expression de tristesse ; et alors, si les yeux d'Orso rencontraient les siens, il tait le premier  dtourner ses regards, comme s'il et voulu se soustraire  une question que sa soeur lui adressait mentalement et qu'il comprenait trop bien. On parlait franais, car le colonel s'exprimait fort mal on italien. Colomba entendait le franais, et prononait mme assez bien le peu de mots qu'elle tait force d'changer avec ses htes. 
:Le colonel prit donc sa place accoutume sur le sofa, et miss Nevil, aprs avoir essay plusieurs sujets de conversation, dsesprant de faire parler la belle Colomba, pria Orso de lui lire un chant du Dante : c'tait son pote favori. Orso choisit le chant de l'Enfer o se trouve l'pisode de Francesca da Rimini, et se mit  lire, accentuant de son mieux ces sublimes tercets, qui expriment si bien le danger de lire  deux un livre d'amour.  mesure qu'il lisait, Colomba se rapprochait de la table, relevait la tte, qu'elle avait tenue baisse ; ses prunelles dilates brillaient d'un feu extraordinaire : elle rougissait et plissait tour  tour, elle s'agitait convulsivement sur sa chaise. Admirable organisation italienne, qui, pour comprendre la posie, n'a pas besoin qu'un pdant lui en dmontre les beauts ! 
: Dans la valle, bien loin derrire les montagnes, - le soleil n'y vient qu'une heure tous les jours ; - il y a dans la valle une maison sombre, - et l'herbe y croit sur le seuil. - Portes, fentres sont toujours fermes. - Nulle fume ne s'chappe du toit. - Mais  midi, lorsque vient le soleil, - une fentre s'ouvre alors, - et l'orpheline s'assied, filant  son rouet : - elle file et chante en travaillant - un chant de tristesse ; - mais nul autre chant ne rpond au sien. - Un jour, un jour de printemps, - une palombe se posa sur un arbre voisin, - et entendit le chant de la jeune fille. - Jeune fille, dit-elle, tu ne pleures pas seule - un cruel pervier m'a ravi ma compagne. - Palombe, montre-moi l'pervier ravisseur ; - ft-il aussi haut que les nuages, - je l'aurai bientt abattu en terre. - Mais moi, pauvre fille, qui me rendra mon frre, - mon frre maintenant en lointain pays ? - Jeune fille, dis-moi o est ton frre, - et mes ailes me porteront prs de lui.  
:Miss Nevil apporta son album et ne fut pas peu surprise de voir l'improvisatrice crire sa chanson en mnageant le papier d'une faon singulire. Au lieu d'tre en vedette, les vers se suivaient sur la mme ligne, tant que la largeur de la feuille le permettait, en sorte qu'ils ne convenaient plus  la dfinition connue des compositions potiques :  De petites lignes, d'ingale longueur, avec une marge de chaque ct.  Il y avait bien encore quelques observations  faire sur l'orthographe un peu capricieuse de mademoiselle Colomba, qui plus d'une fois, fit sourire miss Nevil, tandis que la vanit fraternelle d'Orso tait au supplice. 
:L'heure de dormir tant arrive, les deux jeunes filles se retirrent dans leur chambre. L, tandis que miss Lydia dtachait collier, boucles, bracelets, elle observa sa compagne qui retirait de sa robe quelque chose de long comme un busc, mais de forme bien diffrente pourtant. Colomba mit cela avec soin et presque furtivement sous son mezzaro dpos sur une table ; puis elle s'agenouilla et fit dvotement sa prire. Deux minutes aprs, elle tait dans son lit. Trs curieuse de son naturel et lente comme une Anglaise  se dshabiller, miss Lydia s'approcha de la table et, feignant de chercher une pingle, souleva le mezzaro et aperut un stylet assez long, curieusement mont en nacre et en argent ; le travail en tait remarquable, et c'tait une arme ancienne et de grand prix pour un amateur. 
:C'est pour me conformer au prcepte d'Horace que je me suis lanc d'abord in medias res. Maintenant que tout dort, et la belle Colomba, et le colonel et sa fille, je saisirai ce moment pour instruire mon lecteur de certaines particularits qu'il ne doit pas ignorer, s'il veut pntrer davantage dans cette vridique histoire. Il sait dj que le colonel della Rebbia, pre d'Orso, est mort assassin ; or on n'est pas assassin en Corse, comme on l'est en France, par le premier chapp des galres qui ne trouve pas de meilleur moyen pour vous voler votre argenterie : on est assassin par ses ennemis ; mais le motif pour lequel on a des ennemis, il est souvent fort difficile de le dire. Bien des familles se hassent par vieille habitude, et la tradition de la cause originelle de leur haine s'est perdue compltement. 
:De ce moment son toile devint plus brillante que jamais. Le colonel della Rebbia, mis en demi-solde et retir  Pietranera, eut  soutenir contre lui une guerre sourde de chicanes sans cesse renouveles : tantt il tait assign en rparation de dommages commis par son cheval dans les cltures de M. le maire ; tantt celui-ci, sous prtexte de restaurer le pav de l'glise, faisait enlever une dalle brise qui portait les armes des della Rebbia, et qui couvrait le tombeau d'un membre de cette famille. Si les chvres mangeaient les jeunes plants du colonel, les propritaires de ces animaux trouvaient protection auprs du maire ; successivement, l'picier qui tenait le bureau de poste de Pietranera, et le garde champtre, vieux soldat mutil, tous les deux clients des della Rebbia, furent destitus et remplacs par des cratures des Barricini. 
:Sur ces entrefaites, le colonel Ghilfuccio fut assassin. Voici les faits tels qu'ils furent tablis en justice : Le 2 aot 18.., le jour tombant dj, la femme Madeleine Pietri, qui portait du grain  Pietranera, entendit deux coups de feu trs rapprochs, tirs, comme il lui semblait, dans un chemin creux menant au village,  environ cent cinquante pas de l'endroit o elle se trouvait. Presque aussitt elle vit un homme qui courait en se baissant, dans un sentier des vignes, et se dirigeait vers le village. Cet homme s'arrta un instant et se retourna ; mais la distance empcha la femme Pietri de distinguer ses traits, et d'ailleurs il avait  la bouche une feuille de vigne qui lui cachait presque tout le visage. Il fit de la main un signe  un camarade que le tmoin ne vit pas, puis disparut dans les vignes. 
:Lorsque le brigadier eut termin sa dposition, Colomba, hors d'elle-mme, se jeta  ses genoux et le supplia, par tout ce qu'il avait de plus sacr, de dclarer s'il n'avait pas laiss le maire seul un instant. Le brigadier, aprs quelque hsitation, visiblement mu par l'exaltation de la jeune fille, avoua qu'il tait all chercher dans une pice voisine une feuille de grand papier, mais qu'il n'tait pas rest une minute, et que le maire lui avait toujours parl tandis qu'il cherchait  ttons ce papier dans un tiroir. Au reste, il attestait qu' son retour le portefeuille sanglant tait  la mme place, sur la table o le maire l'avait jet en entrant. 
:Cinq jours aprs la mort du colonel della Rebbia, Agostini, surpris par un dtachement de voltigeurs, fut tu, se battant en dsespr. On trouva sur lui une lettre de Colomba qui l'adjurait de dclarer s'il tait ou non coupable du meurtre qu'on lui imputait. Le bandit n'ayant point fait de rponse, on en conclut assez gnralement qu'il n'avait pas eu le courage de dire  une fille qu'il avait tu son pre. Toutefois, les personnes qui prtendaient connatre bien le caractre d'Agostini, disaient tout bas que, s'il et tu le colonel, il s'en serait vant. Un autre bandit, connu sous le nom de Brandolaccio, remit  Colomba une dclaration dans laquelle il attestait sur l'honneur l'innocence de son camarade ; mais la seule preuve qu'il allguait, c'tait qu'Agostini ne lui avait jamais dit qu'il souponnt le colonel. 
:- Que doit penser de moi ce jeune homme ? dit-elle, et moi que pens-je de lui ? et pourquoi y pens-je ?... Une connaissance de voyage !... Que suis-je venue faire en Corse ?... Oh ! je ne l'aime point... Non, non ; d'ailleurs cela est impossible... Et Colomba... Moi la belle-soeur d'une vocratrice ! qui porte un grand stylet ! - Et elle s'aperut qu'elle tenait  la main celui du roi Thodore. Elle le jeta sur sa toilette. - Colomba  Londres, dansant  Almack's !... Quel lion (1), grand Dieu !  montrer !... C'est qu'elle ferait fureur peut-tre... Il m'aime, j'en suis sre... C'est un hros de roman dont j'ai interrompu la carrire aventureuse... Mais avait-il rellement envie de venger son pre  la corse ?... C'tait quelque chose entre un Conrad et un dandy... J'en ai fait un pur dandy, et un dandy qui a un tailleur corse !...  -- (1)  cette poque, on donnait ce nom en Angleterre aux personnes  la mode qui se faisaient remarquer par quelque chose d'extraordinaire. 
:Il est peut-tre  propos d'expliquer ce qu'il faut entendre par ce mot tour. C'est un btiment carr d'environ quarante pieds de haut, qu'en un autre pays on nommerait tout bonnement un colombier. La porte, troite, s'ouvre  huit pieds du sol, et l'on y arrive par un escalier fort roide. Au-dessus de la porte est une fentre avec une espce de balcon perc en dessous comme un mchicoulis, qui permet d'assommer sans risque un visiteur indiscret. Entre la fentre et la porte, on voit deux cussons grossirement sculpts. L'un portait autrefois la croix de Gnes ; mais, tout martel aujourd'hui, il n'est plus intelligible que pour les antiquaires. Sur l'autre cusson sont sculptes les armoiries de la famille qui possde la tour. Ajoutez, pour complter la dcoration, quelques traces de balles sur les cussons et les chambranles de la fentre, et vous pouvez vous faire une ide d'un manoir du Moyen ge en Corse. 
:La tour et la maison des della Rebbia occupent le ct nord de la place de Pietranera ; la tour et la maison des Barricini, le ct sud. De la tour du nord jusqu' la fontaine, c'est la promenade des della Rebbia, celle des Barricini est du ct oppos. Depuis l'enterrement de la femme du colonel, on n'avait jamais vu un membre de l'une de ces deux familles paratre sur un autre ct de la place que celui qui lui tait assign par une espce de convention tacite. Pour viter un dtour, Orso allait passer devant la maison du maire, lorsque sa soeur l'avertit et l'engagea  prendre une ruelle qui les conduirait  leur maison sans traverser la place. 
:Spar fort jeune de son pre, Orso n'avait gure eu le temps de le connatre. Il avait quitt Pietranera  quinze ans pour tudier  Pise, et de l tait entr  l'cole militaire pendant que Ghilfuccio promenait en Europe les aigles impriales. Sur le continent, Orso l'avait vu  de rares intervalles, et en 1815 seulement il s'tait trouv dans le rgiment que son pre commandait. Mais le colonel, inflexible sur la discipline, traitait son fils comme tous les autres jeunes lieutenants, c'est--dire avec beaucoup de svrit. Les souvenirs qu'Orso en avait conservs taient de deux sortes. Il se le rappelait  Pietranera, lui confiant son sabre, lui laissant dcharger son fusil quand il revenait de la chasse, ou le faisant asseoir pour la premire fois, lui bambin,  la table de famille. Puis il se reprsentait le colonel della Rebbia l'envoyant aux arrts pour quelque tourderie, et ne l'appelant jamais que lieutenant della Rebbia : 
:Au reste, ces derniers souvenirs n'taient point ceux que lui rappelait Pietranera. La vue des lieux familiers  son enfance, les meubles dont se servait sa mre, qu'il avait tendrement aime, excitaient en son me une foule d'motions douces et pnibles ; puis, l'avenir sombre qui se prparait pour lui, l'inquitude vague que sa soeur lui inspirait, et par-dessus tout, l'ide que miss Nevil allait venir dans sa maison, qui lui paraissait aujourd'hui si petite, si pauvre, si peu convenable pour une personne habitue au luxe, le mpris qu'elle en concevrait peut-tre, toutes ces penses formaient un chaos dans sa tte et lui inspiraient un profond dcouragement. 
:Aussitt la barre de bois place en travers de la porte fut enleve, et Colomba reparut dans la salle  manger suivie d'une petite fille de dix ans  peu prs, pieds nus, en haillons, la tte couverte d'un mauvais mouchoir, de dessous lequel s'chappaient de longues mches de cheveux noirs comme l'aile d'un corbeau. L'enfant tait maigre, ple, la peau brle par le soleil ; mais dans ses yeux brillait le feu de l'intelligence. En voyant Orso, elle s'arrta timidement et lui fit une rvrence  la paysanne ; puis elle parla bas  Colomba, et lui mit entre les mains un faisan nouvellement tu. 
:Colomba, sans rpondre, serra le mezzaro autour de sa tte, appela le chien de garde, et sortit suivie de son frre. S'loignant  grands pas du village, elle prit un chemin creux qui serpentait dans les vignes, aprs avoir envoy devant elle le chien,  qui elle fit un signe qu'il semblait bien connatre ; car aussitt il se mit  courir en zigzag, passant dans les vignes, tantt d'un ct, tantt de l'autre, toujours  cinquante pas de sa matresse, et quelquefois s'arrtant au milieu du chemin pour la regarder en remuant la queue. Il paraissait s'acquitter parfaitement de ses fonctions d'claireur. 
: un demi-mille du village, aprs bien des dtours, Colomba s'arrta tout  coup dans un endroit o le chemin faisait un coude. L s'levait une petite pyramide de branchages, les uns verts, les autres desschs, amoncels  la hauteur de trois pieds environ. Du sommet on voyait percer l'extrmit d'une croix de bois peinte en noir. Dans plusieurs cantons de la Corse, surtout dans les montagnes, un usage extrmement ancien, et qui se rattache peut-tre  des superstitions du paganisme, oblige les passants  jeter une pierre ou un rameau d'arbre sur le lieu o un homme a pri de mort violente. Pendant de longues annes, aussi longtemps que le souvenir de sa fin tragique demeure dans la mmoire des hommes, cette offrande singulire s'accumule ainsi de jour en jour. On appelle cela l'amas, le mucchio d'un tel. 
:Orso resta quelque temps immobile, n'osant loigner de lui ces pouvantables reliques. Enfin, faisant un effort, il les remit dans la cassette et courut  l'autre bout de la chambre se jeter sur son lit, la tte tourne vers la muraille, enfonce dans l'oreiller, comme s'il et voulu se drober  la vue d'un spectre. Les dernires paroles de a soeur retentissaient sans cesse dans ses oreilles, et il lui semblait entendre un oracle fatal, invitable, qui lui demandait du sang, et du sang innocent. Je n'essayerai pas de rendre les sensations du malheureux jeune homme, aussi confuses que celles qui bouleversent la tte d'un fou. Longtemps il demeura dans la mme position sans oser dtourner la tte. Enfin il se leva, ferma la cassette, et sortit prcipitamment de sa maison, courant la campagne et marchant devant lui sans savoir o il allait. 
:- Puisque vous n'avez pas voulu dner avec nous, Ors' Anton', lui dit-il, je vous conseille de ne pas faire attendre plus longtemps mademoiselle Colomba. Et puis il ne fait pas toujours bon  courir les chemins quand le soleil est couch. Pourquoi donc sortez-vous sans fusil ? Il y a de mauvaises gens dans ces environs ; prenez-y garde. Aujourd'hui vous n'avez rien  craindre ; les Barricini amnent le prfet chez eux ; ils l'ont rencontr sur la route, et il s'arrte un jour  Pietranera avant d'aller poser  Corte une premire pierre, comme on dit..., une btise ! Il couche ce soir chez les Barricini ; mais demain ils seront libres. Il y a Vincentello, qui est un mauvais garnement, et Orlanduccio, qui ne vaut gure mieux... Tchez de les trouver spars, aujourd'hui l'un, demain l'autre ; mais mfiez-vous, je ne vous dis que cela. 
: Charles-Baptiste ! le Christ reoive ton me ! - Vivre, c'est souffrir. Tu vas dans un lieu - o il n'y a ni soleil ni froidure. - Tu n'as plus besoin de ta serpe - ni de ta lourde pioche. - Plus de travail pour toi. - Dsormais tous tes jours sont des dimanches. - Charles-Baptiste, le Christ ait ton me ! - Ton fils gouverne ta maison. - J'ai vu tomber le chne - dessch par le Libeccio. - J'ai cru qu'il tait mort. - Je suis repasse, et sa racine - avait pouss un rejeton. - Le rejeton est devenu un chne, - au vaste ombrage. - Sous ses fortes branches, Maddel, repose-toi, - et pense au chne qui n'est plus.  
:Colomba continua de la sorte pendant quelque temps, s'adressant tantt au dfunt, tantt  sa famille, quelquefois, par une prosopope frquente dans les ballata, faisant parler le mort lui-mme pour consoler ses amis ou leur donner des conseils.  mesure qu'elle improvisait, sa figure prenait une expression sublime ; son teint se colorait d'un rose transparent qui faisait ressortir davantage l'clat de ses dents et le feu de ses prunelles dilates. C'tait la pythonisse sur son trpied. Sauf quelques soupirs, quelques sanglots touffs, on n'et pas entendu le plus lger murmure dans la foule qui se pressait autour d'elle. Bien que moins accessible qu'un autre  cette posie sauvage, Orso se sentit bientt atteint par l'motion gnrale. Retir dans un coin obscur de la salle, il pleura comme pleurait le fils de Pietri. 
: L'pervier se rveillera, il dploiera ses ailes, lavera son bec dans le sang ! - Et toi, Charles-Baptiste, que tes amis - t'adressent leur dernier adieu. - Leurs larmes ont assez coul. - La pauvre orpheline seule ne te pleurera pas. - Pourquoi te pleurerait-elle ? - Tu t'es endormi plein de jours - au milieu de ta famille - prpar  comparatre - devant le Tout-Puissant. - L'orpheline pleure son pre, - surpris par de lches assassins, - frapp par derrire ; - son pre dont le sang est rouge - sous l'amas de feuilles vertes. - Mais elle a recueilli son sang, - ce sang noble et innocent ; - elle l'a rpandu sur Pietranera, - pour qu'il devnt un poison mortel. Et Pietranera restera marque, - jusqu' ce qu'un sang coupable - ait effac la trace du sang innocent.  
:En achevant ces mots, Colomba se laissa tomber sur une chaise, elle rabattit son mezzaro sur sa figure, et on I'entendit sangloter. Les femmes en pleurs s'empressrent autour de l'improvisatrice ; plusieurs hommes jetaient des regards farouches sur le maire et ses fils ; quelques vieillards murmuraient contre le scandale qu'ils avaient occasionn par leur prsence. Le fils du dfunt fendit la presse et se disposait  prier le maire de vider la place au plus vite ; mais celui-ci n'avait pas attendu cette invitation. Il gagnait la porte, et dj ses deux fils taient dans la rue. Le prfet adressa quelques compliments de condolance au jeune Pietri, et les suivit presque aussitt. Pour Orso, il s'approcha de sa soeur, lui prit le bras et l'entrana hors de la salle. 
:Colomba, haletante, puise, tait hors d'tat de prononcer une parole. Sa tte tait appuye sur l'paule de son frre, et elle tenait une de ses mains serre entre les siennes. Bien qu'il lui st intrieurement assez mauvais gr de sa proraison, Orso tait trop alarm pour lui adresser le moindre reproche. Il attendait en silence la fin de la crise nerveuse  laquelle elle semblait en proie, lorsqu'on frappa  la porte, et Saveria entra tout affaire annonant :  Monsieur le Prfet !   ce nom, Colomba se releva comme honteuse de sa faiblesse, et se tint debout, s'appuyant sur une chaise qui tremblait visiblement sous sa main. 
:- Vous allez voir, continua le prfet, l'intrt qu'il avait dans l'affaire. Le meunier dont parle mademoiselle votre soeur, - il se nommait, je crois, Thodore, - tenait  loyer du colonel un moulin sur le cours d'eau dont monsieur Barricini contestait la possession  monsieur votre pre. Le colonel, gnreux  son habitude, ne tirait presque aucun profit de son moulin. Or, Tomaso a cru que si monsieur Barricini obtenait le cours d'eau, il aurait un loyer considrable  lui payer, car on sait que monsieur Barricini aime assez l'argent. Bref, pour obliger son frre, Tomaso a contrefait la lettre du bandit, et voil toute l'histoire. Vous savez que les liens de famille sont si puissants en Corse, qu'ils entranent quelquefois au crime... Veuillez prendre connaissance de cette lettre que m'crit le procureur gnral, elle vous confirmera ce que je viens de vous dire. 
:Cependant tout le monde tant assis,  l'exception de Colomba, qui se tenait debout prs de la porte de la cuisine, le prfet prit la parole, et, aprs quelques lieux communs sur les prjugs du pays, rappela que la plupart des inimitis les plus invtres n'avaient pour cause que des malentendus. Puis, s'adressant au maire, il lui dit que M. della Rebbia n'avait jamais cru que la famille Barricini et pris une part directe ou indirecte dans l'vnement dplorable qui l'avait priv de son pre ; qu' la vrit il avait conserv quelques doutes relatifs  une particularit du procs qui avait exist entre les deux familles ; que ce doute s'excusait par la longue absence de M. Orso et la nature des renseignements qu'il avait reus ; qu'clair maintenant par des rvlations rcentes, il se tenait pour compltement satisfait, et dsirait tablir avec M. Barricini et ses fils des relations d'amiti et de bon voisinage. 
:- Deux ngations valent une affirmation, observa froidement Castriconi. Tomaso avait de l'argent ; il mangeait et buvait du meilleur. J'ai toujours aim la bonne chre (c'est l mon moindre dfaut), et, malgr ma rpugnance  frayer avec ce drle, je me laissai aller  dner plusieurs fois avec lui. Par reconnaissance, je lui proposai de s'vader avec moi... Une petite... pour qui j'avais eu des bonts, m'en avait fourni les moyens... Je ne veux compromettre personne. Tomaso refusa, me dit qu'il tait sr de son affaire, que l'avocat Barricini l'avait recommand  tous les juges, qu'il sortirait de l blanc comme neige et avec de l'argent dans la poche. Quant  moi, je crus devoir prendre l'air. Dixi. 
:Cependant cinq ou six bergers mands par Colomba arrivrent pour garnisonner la tour des della Rebbia. Malgr les protestations d'Orso, on pratiqua des archere aux fentres donnant sur la place, et toute la soire il reut des offres de service de diffrentes personnes du bourg. Une lettre arriva mme du thologien bandit, qui promettait, en son nom et en celui de Brandolaccio, d'intervenir si le maire se faisait assister de la gendarmerie. Il finissait par ce post-scriptum :  Oserai-je vous demander ce que pense monsieur le prfet de l'excellente ducation que mon ami donne au chien Brusco ? Aprs Chilina, je ne connais pas d'lve plus docile et qui montre de plus heureuses dispositions.  
:- Vous croyez peut-tre, Orso, reprit-elle, que je plaisantais lorsque je vous parlais d'un assaut contre la maison Barricini ? Savez-vous que nous sommes en force, deux contre un au moins ? Depuis que le prfet a suspendu le maire, tous les hommes d'ici sont pour nous. Nous pourrions les hacher ! Il serait facile d'entamer l'affaire. Si vous le vouliez, j'irais  la fontaine, je me moquerais de leurs femmes ; ils sortiraient... Peut-tre... car ils sont si lches ! peut-tre tireraient-ils sur moi par leurs archere ; ils me manqueraient. Tout est dit alors : ce sont eux qui attaquent. Tant pis pour les vaincus : dans une bagarre o trouver ceux qui ont fait un bon coup ? Croyez-en votre soeur, Orso ; les robes noires qui vont venir saliront du papier, diront bien des mots inutiles. Il n'en rsultera rien. Le vieux renard trouverait moyen de leur faire voir des toiles en plein Midi. Ah ! si le prfet ne s'tait pas mis devant Vincentello, il y en avait un de moins. 
:Le matin avec l'aube Orso tait lev, prt  partir. Son costume annonait  la fois la prtention a l'lgance d'un homme qui va se prsenter devant une femme  qui il veut plaire, et la prudence d'un Corse en vendette. Par-dessus une redingote bleue bien serre  la taille, il portait en bandoulire une petite bote de fer-blanc contenant des cartouches, suspendue  un cordon de soie verte ; son stylet tait plac dans une poche de ct, et il tenait  la main le beau fusil de Manton charg  balles. Pendant qu'il prenait  la hte une tasse de caf verse par Colomba, un berger tait sorti pour seller et brider le cheval. Orso et sa soeur le suivirent de prs et entrrent dans l'enclos. Le berger s'tait empar du cheval, mais il avait laiss tomber selle et bride, et paraissait saisi d'horreur, pendant que le cheval, qui se souvenait de la blessure de la nuit prcdente et qui craignait pour son autre oreille, se cabrait, ruait, hennissait, faisait le diable  quatre. 
:- Qu'est-il donc arriv ? demanda Colomba. Tout le monde s'approcha du cheval, et, le voyant sanglant et l'oreille fendue, ce fut une exclamation gnrale de surprise et d'indignation. Il faut savoir que mutiler le cheval de son ennemi est, pour les Corses,  la fois une vengeance, un dfi et une menace de mort.  Rien qu'un coup de fusil n'est capable d'expier ce forfait.  Bien qu'Orso, qui avait longtemps vcu sur le continent, sentt moins qu'un autre l'normit de l'outrage, cependant, si dans ce moment quelque barriciniste se ft prsent  lui, il est probable qu'il lui et fait immdiatement expier une insulte qu'il attribuait  ses ennemis. 
:- Eh bien ! dit Polo Griffo, en voil d'une bonne ! Aimez donc les gens pour qu'ils vous traitent comme cela ! Le colonel, son pre, t'en a voulu parce que tu as une fois couch en joue l'avocat... Grande bte, de ne pas tirer !... Et le fils... tu vois ce que j'ai fait pour lui... Il parle de me casser la tte, comme on fait d'une gourde qui ne tient plus le vin. Voil ce qu'on apprend sur le continent, Memmo ! Oui, et si l'on sait que tu as tu ce cochon, on te fera un procs, et Ors' Anton' ne voudra pas parler aux juges ni payer l'avocat. Heureusement personne ne t'a vu, et sainte Nega est l pour te tirer d'affaire. 
:Oblig par la roideur de la pente  mettre pied  terre, Orso, qui avait laiss la bride sur le cou de son cheval, descendait rapidement en glissant sur la cendre ; et il n'tait gure qu' vingt-cinq pas d'un de ces enclos en pierre  droite du chemin, lorsqu'il aperut, prcisment en face de lui, d'abord un canon de fusil, puis une tte dpassant la crte du mur. Le fusil s'abaissa, et il reconnut Orlanduccio prt  faire feu. Orso fut prompt  se mettre en dfense, et tous les deux, se couchant en joue, se regardrent quelques secondes avec cette motion poignante que le plus brave prouve au moment de donner ou de recevoir la mort. 
:Cependant Colomba, peu aprs le dpart d'Orso, avait appris par ses espions que les Barricini tenaient la campagne, et, ds ce moment, elle fut en proie  une vive inquitude. On la voyait parcourir la maison en tous sens, allant de la cuisine aux chambres prpares pour ses htes, ne faisant rien et toujours occupe, s'arrtant sans cesse pour regarder si elle n'apercevait pas dans le village un mouvement inusit. Vers onze heures une cavalcade assez nombreuse entra dans Pietranera ; c'taient le colonel, sa fille, leurs domestiques et leur guide. En les recevant, le premier mot de Colomba fut :  Avez-vous vu mon frre ?  Puis elle demanda au guide quel chemin ils avaient pris,  quelle heure ils taient partis et, sur ses rponses, elle ne pouvait comprendre qu'ils ne se fussent pas rencontrs. 
:Mais Colomba secoua la tte et renouvela ses questions. Malgr sa fermet naturelle, augmente encore par l'orgueil de cacher toute faiblesse  des trangers, il lui tait impossible de dissimuler ses inquitudes, et bientt elle les fit partager au colonel et surtout  miss Lydia, lorsqu'elle les eut mis au fait de la tentative de rconciliation qui avait eu une si malheureuse issue. Miss Nevil s'agitait, voulait qu'on envoyt des messagers dans toutes les directions, et son pre offrait de remonter  cheval et d'aller avec le guide  la recherche d'Orso. Les craintes de ses htes rappelrent  Colomba ses devoirs de matresse de maison. Elle s'effora de sourire, pressa le colonel de se mettre  table, et trouva pour expliquer le retard de son frre vingt motifs plausibles qu'au bout d'un instant elle dtruisait elle-mme. Croyant qu'il tait de son devoir d'homme de chercher  rassurer des femmes, le colonel proposa son explication aussi. 
:L'Iris des bandits en avait long  raconter. Son patois, traduit par Colomba en italien tel quel, puis en anglais par miss Nevil, arracha plus d'une imprcation au colonel, plus d'un soupir  miss Lydia ; mais Colomba coutait d'un air impassible ; seulement elle tordait sa serviette damasse de faon  la mettre en pices. Elle interrompit l'enfant cinq ou six fois pour se faire rpter que Brandolaccio disait que la blessure n'tait pas dangereuse et qu'il en avait vu bien d'autres. En terminant, Chilina rapporta qu'Orso demandait avec instance du papier pour crire, et qu'il chargeait sa soeur de supplier une dame qui peut-tre se trouverait dans sa maison, de n'en point partir avant d'avoir reu une lettre de lui. 
:Puis, tirant d'une armoire quantit de vieux linge, elle se mit  le couper pour faire des bandes et de la charpie. En voyant ses yeux tincelants, son teint anim, cette alternative de proccupation et de sang-froid, il et t difficile de dire si elle tait plus touche de la blessure de son frre qu'enchante de la mort de ses ennemis. Tantt elle versait du caf au colonel et lui vantait son talent  le prparer ; tantt, distribuant de l'ouvrage  miss Nevil et  Chilina, elle les exhortait  coudre les bandes et  les rouler ; elle demandait pour la vingtime fois si la blessure d'Orso le faisait beaucoup souffrir. Continuellement elle s'interrompait au milieu de son travail pour dire au colonel : 
:Les lamentations des femmes, les imprcations des hommes redoublrent lorsqu'on se trouva en vue de la maison d'Orso. Quelques bergers rebbianistes ayant os faire entendre une acclamation de triomphe, l'indignation de leurs adversaires ne put se contenir.  Vengeance ! vengeance !  crirent quelques voix. On lana des pierres, et deux coups de fusil dirigs contre les fentres de la salle o se trouvaient Colomba et ses htes percrent les contrevents et firent voler des clats de bois jusque sur la table prs de laquelle les deux femmes taient assises. Miss Lydia poussa des cris affreux, le colonel saisit un fusil, et Colomba, avant qu'il pt la retenir, s'lana vers la porte de la maison et l'ouvrit avec imptuosit. L, debout sur le seuil lev, les deux mains tendues pour maudire ses ennemis : 
:Il y avait dans la voix et dans l'attitude de Colomba quelque chose d'imposant et de terrible ;  sa vue, la foule recula pouvante, comme  l'apparition de ces fes malfaisantes dont on raconte en Corse plus d'une histoire effrayante dans les hivers. L'adjoint, les gendarmes et un certain nombre de femmes profitrent de ce mouvement pour se jeter entre les deux partis ; car les bergers rebbianistes prparaient dj leurs armes, et l'on put craindre un moment qu'une lutte gnrale ne s'engaget sur la place. Mais les deux factions taient prives de leurs chefs, et les Corses, disciplins dans leurs fureurs, en viennent rarement aux mains dans l'absence des principaux auteurs de leurs guerres intestines. D'ailleurs, Colomba, rendue prudente par le succs, contint sa petite garnison. 
:Les deux femmes s'approchrent avec prcaution, et auprs d'un feu dont on avait prudemment masqu l'clat en construisant autour un petit mur en pierres sches, elles aperurent Orso couch sur un tas de fougre et couvert d'un pilone. Il tait fort ple, et l'on entendait sa respiration oppresse. Colomba s'assit auprs de lui, et le contempla en silence les mains jointes, comme si elle priait mentalement. Miss Lydia, se couvrant le visage de son mouchoir, se serra contre elle ; mais de temps en temps elle levait la tte pour voir le bless par-dessus l'paule de Colomba. Un quart d'heure se passa sans que personne ouvrit la bouche. Sur un signe du thologien, Brandolaccio s'tait enfonc avec lui dans le maquis, au grand contentement de miss Lydia, qui, pour la premire fois, trouvait que les grandes barbes et l'quipement des bandits avaient trop de couleur locale. 
:Le prfet et le procureur du roi logeaient chez l'adjoint de Pietranera, et le colonel, fort inquiet de sa fille, venait pour la vingtime fois leur en demander des nouvelles, lorsqu'un voltigeur, dtach en courrier par le sergent, leur fit le rcit du terrible combat livr contre les brigands, combat dans lequel il n'y avait eu, il est vrai, ni morts ni blesss, mais o l'on avait pris une marmite, un pilone et deux filles qui taient, disait-il, les matresses ou les espionnes des bandits. Ainsi annonces comparurent les deux prisonnires au milieu de leur escorte arme. On devine la contenance radieuse de Colomba, la honte de sa compagne, la surprise du prfet, la joie et l'tonnement du colonel. Le procureur du roi se donna le malin plaisir de faire subir  la pauvre Lydia une espce d'interrogatoire qui ne se termina que lorsqu'il lui eut fait perdre toute contenance. 
:- Il n'y a pas de ressource en Sardaigne, ajouta le thologien. Pour moi, je mprise les Sardes. Pour donner la chasse aux bandits, ils ont une milice  cheval ; cela fait la critique  la fois des bandits et du pays (1). Fi de la Sardaigne ! C'est une chose qui m'tonne, monsieur della Rebbia, que vous, qui tes un homme de got et de savoir, vous n'ayez pas adopt notre vie du maquis, en ayant got comme vous avez fait. -- (1) Je dois cette observation critique sur la Sardaigne  un ex-bandit de mes amis, et c'est  lui seul qu'en appartient la responsabilit. Il veut dire que des bandits qui se laissent prendre par des cavaliers sont des imbciles, et qu'une milice qui poursuit  cheval les bandits n'a gure de chances de les rencontrer. 
:Causant ainsi, ils entrrent dans la ferme, o ils trouvrent vin, fraises et crme. Colomba aida la fermire  cueillir des fraises pendant que le colonel buvait de l'alealico. Au dtour d'une alle, Colomba aperut un vieillard assis au soleil sur une chaise de paille, malade, comme il semblait ; car il avait les joues creuses, les yeux enfoncs ; il tait d'une maigreur extrme, et son immobilit, sa pleur, son regard fixe, le faisaient ressembler  un cadavre plutt qu' un tre vivant. Pendant plusieurs minutes, Colomba le contempla avec tant de curiosit qu'elle attira l'attention de la fermire. 
:- Ce pauvre vieillard, dit-elle, c'est un de vos compatriotes, car je connais bien  votre parler que vous tes de la Corse. mademoiselle. Il a eu des malheurs dans son pays ; ses enfants sont morts d'une faon terrible. On dit, je vous demande pardon, mademoiselle, que vos compatriotes ne sont pas tendres dans leurs inimitis. Pour lors, ce pauvre monsieur, rest seul, s'en est venu  Pise, chez une parente loigne, qui est la propritaire de cette ferme. Le brave homme est un peu timbr ; c'est le malheur et le chagrin... C'est gnant pour madame, qui reoit beaucoup de monde ; elle l'a donc envoy ici. Il est bien doux, pas gnant ; il ne dit pas trois paroles par jour. Par exemple, la tte a dmnag. Le mdecin vient toutes les semaines, et il dit qu'il n'en a pas pour longtemps. 
:Et elle s'approcha du vieillard jusqu' ce que son ombre vnt lui ter le soleil. Alors le pauvre idiot leva la tte et regarda fixement Colomba, qui le regardait de mme, souriant toujours. Au bout d'un instant, le vieillard passa la main sur son front, et ferma les yeux comme pour chapper au regard de Colomba. Puis il les rouvrit, mais dmesurment ; ses lvres tremblaient ; il voulait tendre les mains ; mais, fascin par Colomba, il demeurait clou sur sa chaise, hors d'tat de parler ou de se mouvoir. Enfin de grosses larmes coulrent de ses yeux, et quelques sanglots s'chapprent de sa poitrine. 
