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:Les chroniques des Sassanides, anciens rois de Perse, qui avaient tendu leur empire dans les Indes, dans les grandes et petites les qui en dpendent, et bien loin au del du Gange, jusqu' la Chine, rapportent qu'il y avait autrefois un roi de cette puissante maison, qui tait le plus excellent prince de son temps. Il se faisait autant aimer de ses sujets par sa sagesse et sa prudence, qu'il s'tait rendu redoutable  ses voisins par le bruit de sa valeur et par la rputation de ses troupes belliqueuses et bien disciplines. Il avait deux fils : l'an, appel Schahriar, digne hritier de son pre, en possdait toutes les vertus ; et le cadet, nomm Schahzenan, n'avait pas moins de mrite que son frre.
:Aprs un rgne aussi long que glorieux, ce roi mourut, et Schahriar monta sur le trne. Schahzenan, exclu de tout partage par les lois de l'empire, et oblig de vivre comme un particulier, au lieu de souffrir impatiemment le bonheur de son an, mit toute son attention  lui plaire. Il eut peu de peine  y russir. Schahriar, qui avait naturellement de l'inclination pour ce prince, fut charm de sa complaisance ; et par un excs d'amiti, voulant partager avec lui ses tats, il lui donna le royaume de la Grande Tartarie. Schahzenan en alla bientt prendre possession, et il tablit son sjour  Samarcande, qui en tait la capitale.
:Cependant Schahzenan, se disposant  partir, rgla les affaires les plus pressantes, tablit un conseil pour gouverner son royaume pendant son absence, et mit  la tte de ce conseil un ministre dont la sagesse lui tait connue et en qui il avait une entire confiance. Au bout de dix jours, ses quipages tant prts, il dit adieu  la reine sa femme, sortit sur le soir de Samarcande, et, suivi des officiers qui devaient tre du voyage, il se rendit au pavillon royal qu'il avait fait dresser auprs des tentes du vizir. Il s'entretint avec cet ambassadeur jusqu' minuit. Alors, voulant encore une fois embrasser la reine, qu'il aimait beaucoup, il retourna seul dans son palais. Il alla droit  l'appartement de cette princesse, qui, ne s'attendant pas  le revoir, avait reu dans son lit un des derniers officiers de sa maison. Il y avait dj longtemps qu'ils taient couchs et ils dormaient d'un profond sommeil.
:Lorsqu'il fut prs de la capitale des Indes, il vit venir au-devant de lui le sultan Schahriar avec toute sa cour. Quelle joie pour ces princes de se revoir ! Ils mirent tous deux pied  terre pour s'embrasser ; et, aprs s'tre donn mille marques de tendresse, ils remontrent  cheval, et entrrent dans la ville aux acclamations d'une foule innombrable de peuple. Le sultan conduisit le roi son frre jusqu'au palais qu'il lui avait fait prparer : ce palais communiquait au sien par un mme jardin ; il tait d'autant plus magnifique, qu'il tait consacr aux ftes et aux divertissements de la cour ; et on en avait encore augment la magnificence par de nouveaux ameublements.
:Schahriar quitta d'abord le roi de Tartarie, pour lui donner le temps d'entrer au bain et de changer d'habit ; mais ds qu'il sut qu'il en tait sorti, il vint le retrouver. Ils s'assirent sur un sofa, et comme les courtisans se tenaient loigns par respect, ces deux princes commencrent  s'entretenir de tout ce que deux frres, encore plus unis par l'amiti que par le sang, ont  se dire aprs une longue absence. L'heure du souper tant venue, ils mangrent ensemble ; et aprs le repas, ils reprirent leur entretien, qui dura jusqu' ce que Schahriar, s'apercevant que la nuit tait fort avance, se retira pour laisser reposer son frre.
:L'infortun Schahzenan se coucha ; mais si la prsence du sultan son frre avait t capable de suspendre pour quelque temps ses chagrins, ils se rveillrent alors avec violence ; au lieu de goter le repos dont il avait besoin, il ne fit que rappeler dans sa mmoire les plus cruelles rflexions ; toutes les circonstances de l'infidlit de la reine se prsentaient si vivement  son imagination, qu'il en tait hors de lui-mme. Enfin, ne pouvant dormir, il se leva ; et se livrant tout entier  des penses si affligeantes, il parut sur son visage une impression de tristesse que le sultan ne manqua pas de remarquer : Qu'a donc le roi de Tartarie ? disait-il ; qui peut causer ce chagrin que je lui vois ?
:Aurait-il sujet de se plaindre de la rception que je lui ai faite ? Non : je l'ai reu comme un frre que j'aime, et je n'ai rien l-dessus  me reprocher. Peut-tre se voit-il  regret loign de ses tats ou de la reine sa femme. Ah ! si c'est cela qui l'afflige, il faut que je lui fasse incessamment les prsents que je lui destine, afin qu'il puisse partir quand il lui plaira, pour s'en retourner  Samarcande. Effectivement, ds le lendemain il lui envoya une partie de ces prsents, qui taient composs de tout ce que les Indes produisent de plus rare, de plus riche et de plus singulier. Il ne laissait pas nanmoins d'essayer de le divertir tous les jours par de nouveaux plaisirs ; mais les ftes les plus agrables, au lieu de le rjouir, ne faisaient qu'irriter ses chagrins.
:Un jour Schahriar ayant ordonn une grande chasse  deux journes de sa capitale, dans un pays o il y avait particulirement beaucoup de cerfs, Schahzenan le pria de le dispenser de l'accompagner, en lui disant que l'tat de sa sant ne lui permettait pas d'tre de la partie. Le sultan ne voulut pas le contraindre, le laissa en libert et partit avec toute sa cour pour aller prendre ce divertissement. Aprs son dpart, le roi de la Grande Tartarie, se voyant seul, s'enferma dans son appartement. Il s'assit  une fentre qui avait vue sur le jardin. Ce beau lieu et le ramage d'une infinit d'oiseaux qui y faisaient leur retraite, lui auraient donn du plaisir, s'il et t capable d'en ressentir ; mais, toujours dchir par le souvenir funeste de l'action infme de la reine, il arrtait moins souvent ses yeux sur le jardin, qu'il ne les levait au ciel pour se plaindre de son malheureux sort.
:La pudeur ne me permet pas de raconter tout ce qui se passa entre ces femmes et ces noirs, et c'est un dtail qu'il n'est pas besoin de faire ; il suffit de dire que Schahzenan en vit assez pour juger que son frre n'tait pas moins  plaindre que lui. Les plaisirs de cette troupe amoureuse durrent jusqu' minuit. Ils se baignrent tous ensemble dans une grande pice d'eau qui faisait un des plus beaux ornements du jardin ; aprs quoi, ayant repris leurs habits, ils rentrrent par la porte secrte dans le palais du sultan ; et Masoud, qui tait venu de dehors par-dessus la muraille du jardin, s'en retourna par le mme endroit.
:Comme toutes ces choses s'taient passes sous les yeux du roi de la Grande Tartarie, elles lui donnrent lieu de faire une infinit de rflexions : Que j'avais peu raison, disait-il, de croire que mon malheur tait si singulier ! C'est sans doute l'invitable destine de tous les maris, puisque le sultan mon frre, le souverain de tant d'tats, le plus grand prince du monde, n'a pu l'viter. Cela tant, quelle faiblesse de me laisser consumer de chagrin ! C'en est fait : le souvenir d'un malheur si commun ne troublera plus dsormais le repos de ma vie. En effet, ds ce moment il cessa de s'affliger ; et comme il n'avait pas voulu souper qu'il n'et vu toute la scne qui venait de se jouer sous ses fentres, il fit servir alors, mangea de meilleur apptit qu'il n'avait fait depuis son dpart de Samarcande, et entendit mme avec quelque plaisir un concert agrable de voix et d'instruments dont on accompagna le repas.
:Les jours suivants il fut de trs-bonne humeur ; et lorsqu'il sut que le sultan tait de retour, il alla au-devant de lui, et lui fit son compliment d'un air enjou. Schahriar d'abord ne prit pas garde  ce changement ; il ne songea qu' se plaindre obligeamment de ce que ce prince avait refus de l'accompagner  la chasse ; et sans lui donner le temps de rpondre  ses reproches, il lui parla du grand nombre de cerfs et d'autres animaux qu'il avait pris, et enfin du plaisir qu'il avait eu. Schahzenan, aprs l'avoir cout avec attention, prit la parole  son tour. Comme il n'avait plus de chagrin qui l'empcht de faire paratre combien il avait d'esprit, il dit mille choses agrables et plaisantes.
:Quoique ce conseil ft judicieux, le sultan ne put le goter. Il entra mme en fureur : Quoi ! dit-il, la sultane des Indes est capable de se prostituer d'une manire si indigne ! Non, mon frre, ajouta-t-il, je ne puis croire ce que vous me dites, si je ne le vois de mes propres yeux. Il faut que les vtres vous aient tromp ; la chose est assez importante pour mriter que j'en sois assur par moi-mme. - Mon frre, rpondit Schahzenan, si vous voulez en tre tmoin, cela n'est pas fort difficile : vous n'avez qu' faire une nouvelle partie de chasse ; quand nous serons hors de la ville avec votre cour et la mienne, nous nous arrterons sous nos pavillons, et la nuit nous reviendrons tous deux seuls dans mon appartement. Je suis assur que le lendemain vous verrez ce que j'ai vu. Le sultan approuva le stratagme, et ordonna aussitt une nouvelle chasse ; de sorte que ds le mme jour, les pavillons furent dresss au lieu dsign.
:Cependant le gnie s'assit auprs de la caisse ; et l'ayant ouverte avec quatre clefs qui taient attaches  sa ceinture, il en sortit aussitt une dame trs-richement habille, d'une taille majestueuse et d'une beaut parfaite. Le monstre la fit asseoir  ses cts ; et la regardant amoureusement : Dame, dit-il, la plus accomplie de toutes les dames qui sont admires pour leur beaut, charmante personne, vous que j'ai enleve le jour de vos noces, et que j'ai toujours aime depuis si constamment, vous voudrez bien que je dorme quelques moments prs de vous ; le sommeil, dont je me sens accabl, m'a fait venir en cet endroit pour prendre un peu de repos. En disant cela, il laissa tomber sa grosse tte sur les genoux de la dame ; ensuite, ayant allong ses pieds, qui s'tendaient jusqu' la mer, il ne tarda pas  s'endormir, et il ronfla bientt de manire qu'il fit retentir le rivage.
: peine fut-il arriv, qu'il courut  l'appartement de la sultane. Il la fit lier devant lui, et la livra  son grand vizir, avec ordre de la faire trangler ; ce que ce ministre excuta, sans s'informer quel crime elle avait commis. Le prince irrit n'en demeura pas l : il coupa la tte de sa propre main  toutes les femmes de la sultane. Aprs ce rigoureux chtiment, persuad qu'il n'y avait pas une femme sage, pour prvenir les infidlits de celles qu'il prendrait  l'avenir, il rsolut d'en pouser une chaque nuit, et de la faire trangler le lendemain. S'tant impos cette loi cruelle, il jura qu'il l'observerait immdiatement aprs le dpart du roi de Tartarie, qui prit bientt cong de lui, et se mit en chemin, charg de prsents magnifiques.
:Schahzenan tant parti, Schahriar ne manqua pas d'ordonner  son grand vizir de lui amener la fille d'un de ses gnraux d'arme. Le vizir obit. Le sultan coucha avec elle ; et le lendemain, en la lui remettant entre les mains pour la faire mourir, il lui commanda de lui en chercher une autre pour la nuit suivante. Quelque rpugnance qu'et le vizir  excuter de semblables ordres, comme il devait au sultan son matre une obissance aveugle, il tait oblig de s'y soumettre. Il lui mena donc la fille d'un officier subalterne, qu'on fit aussi mourir le lendemain. Aprs celle-l, ce fut la fille d'un bourgeois de la capitale ; et enfin, chaque jour c'tait une fille marie et une femme morte.
:Mon pre, j'ai une grce  vous demander ; je vous supplie trs humblement de me l'accorder. - Je ne vous la refuse pas, rpondit-il, pourvu qu'elle soit juste et raisonnable. - Pour juste, rpliqua Scheherazade, elle ne peut l'tre davantage, et vous en pouvez juger par le motif qui m'oblige  vous la demander. J'ai dessein d'arrter le cours de cette barbarie que le sultan exerce sur les familles de cette ville. Je veux dissiper la juste crainte que tant de mres ont de perdre leurs filles d'une manire si funeste. - Votre intention est fort louable, ma fille, dit le vizir ; mais le mal auquel vous voulez remdier me parat sans remde. Comment prtendez-vous en venir  bout ? - Mon pre, repartit Scheherazade, puisque par votre entremise le sultan clbre chaque jour un nouveau mariage, je vous conjure, par la tendre affection que vous avez pour moi, de me procurer l'honneur de sa couche. Le vizir ne put entendre ce discours sans horreur :
:Songez-vous bien  quoi vous expose votre zle indiscret ? - Oui, mon pre, rpondit cette vertueuse fille, je connais tout le danger que je cours, et il ne saurait m'pouvanter. Si je pris, ma mort sera glorieuse ; et si je russis dans mon entreprise, je rendrai  ma patrie un service important. - Non, dit le vizir, quoi que vous puissiez me reprsenter, pour m'intresser  vous permettre de vous jeter dans cet affreux pril, ne vous imaginez pas que j'y consente. Quand le sultan m'ordonnera de vous enfoncer le poignard dans le sein, hlas ! il faudra bien que je lui obisse : quel triste emploi pour un pre ! Ah ! si vous ne craignez point la mort, craignez du moins de me causer la douleur mortelle de voir ma main teinte de votre sang. - Encore une fois, mon pre, dit Scheherazade, accordez-moi la grce que je vous demande. -
:Le lendemain de bon matin, le laboureur vint prendre le boeuf ; il l'attacha  la charrue, et le mena au travail ordinaire. Le boeuf, qui n'avait pas oubli le conseil de l'ne, fit fort le mchant ce jour-l ; et le soir, lorsque le laboureur, l'ayant ramen  l'auge, voulut l'attacher comme de coutume, le malicieux animal, au lieu de prsenter ses cornes de lui-mme, se mit  faire le rtif, et  reculer en beuglant ; il baissa mme ses cornes, comme pour en frapper le laboureur. Il fit enfin tout le mange que l'ne lui avait enseign. Le jour suivant, le laboureur vint le reprendre pour le ramener au labourage ; mais trouvant l'auge encore remplie des fves et de la paille qu'il y avait mises le soir, et le boeuf couch par terre, les pieds tendus, et haletant d'une trange faon, il le crut malade ; il en eut piti, et, jugeant qu'il serait inutile de le mener au travail, il alla aussitt en avertir le marchand.
:Cependant le boeuf tait trs-content ; il avait mang tout ce qu'il y avait dans son auge, et s'tait repos toute la journe ; il se rjouissait en lui-mme d'avoir suivi les conseils de l'veill ; il lui donnait mille bndictions pour le bien qu'il lui avait procur, et il ne manqua pas de lui en faire un nouveau compliment lorsqu'il le vit arriver. L'ne ne rpondit rien au boeuf, tant il avait de dpit d'avoir t si maltrait : C'est par mon imprudence, se disait-il  lui-mme, que je me suis attir ce malheur ; je vivais heureux ; tout me riait ; j'avais tout ce que je pouvais souhaiter : c'est ma faute si je suis dans ce dplorable tat ; et si je ne trouve quelque ruse en mon esprit pour m'en tirer, ma perte est certaine. En disant cela, ses forces se trouvrent tellement puises, qu'il se laissa tomber  demi mort au pied de son auge.
:Ma fille, vous faites comme cet ne, vous vous exposez  vous perdre par votre fausse prudence. Croyez-moi, demeurez en repos, et ne cherchez point  prvenir votre mort. - Mon pre, rpondit Scheherazade, l'exemple que vous venez de rapporter n'est pas capable de me faire changer de rsolution, et je ne cesserai point de vous importuner, que je n'aie obtenu de vous que vous me prsenterez au sultan pour tre son pouse. Le vizir, voyant qu'elle persistait toujours dans sa demande, lui rpliqua : H bien ! puisque vous ne voulez pas quitter votre obstination, je serai oblig de vous traiter de la mme manire que le marchand dont je viens de parler traita sa femme peu de temps aprs, et voici comment :
:Apprenez-moi, lui dit-elle, pourquoi vous riez si fort, afin que j'en rie avec vous. - Ma femme, lui rpondit le marchand, contentez-vous de m'entendre rire. - Non, reprit-elle, j'en veux savoir le sujet. - Je ne puis vous donner cette satisfaction, repartit le mari ; sachez seulement que je ris de ce que notre ne vient de dire  notre boeuf ; le reste est un secret qu'il ne m'est pas permis de vous rvler. - Et qui vous empche de me dcouvrir ce secret ? rpliqua-t-elle. - Si je vous le disais, rpondit-il, apprenez qu'il m'en coterait la vie. - Vous vous moquez de moi, s'cria la femme ; ce que vous me dites ne peut pas tre vrai. Si vous ne m'avouez tout  l'heure pourquoi vous avez ri, si vous refusez de m'instruire de ce que l'ne et le boeuf ont dit, je jure, par le grand Dieu qui est au ciel, que nous ne vivrons pas davantage ensemble.
:Dieu ne permettra pas que tu vives encore longtemps ! N'as-tu pas honte de faire aujourd'hui ce que tu fais ? Le coq monta sur ses ergots, et se tournant du ct du chien : Pourquoi, rpondit-il firement, cela me serait-il dfendu aujourd'hui plutt que les autres jours ? - Puisque tu l'ignores, rpliqua le chien, apprends que notre matre est aujourd'hui dans un grand deuil. Sa femme veut qu'il lui rvle un secret qui est de telle nature, qu'il perdra la vie s'il le lui dcouvre. Les choses sont en cet tat ; et il est  craindre qu'il n'ait pas assez de fermet pour rsister  l'obstination de sa femme ; car il l'aime, et il est touch des larmes qu'elle rpand sans cesse. Il va peut-tre prir ; nous en sommes tous alarms dans ce logis. Toi seul, insultant  notre tristesse, tu as l'impudence de te divertir avec tes poules.
:Le sultan fut fort tonn du sacrifice que son grand vizir lui faisait : Comment avez-vous pu, lui dit-il, vous rsoudre  me livrer votre propre fille ? - Sire, lui rpondit le vizir, elle s'est offerte d'elle-mme. La triste destine qui l'attend n'a pu l'pouvanter, et elle prfre  sa vie l'honneur d'tre une seule nuit l'pouse de votre majest. - Mais ne vous trompez pas, vizir, reprit le sultan : demain, en vous remettant Scheherazade entre les mains, je prtends que vous lui tiez la vie. Si vous y manquez, je vous jure que je vous ferai mourir vous-mme. - Sire, repartit le vizir, mon coeur gmira, sans doute, en vous obissant ; mais la nature aura beau murmurer : quoique pre, je vous rponds d'un bras fidle. Schahriar accepta l'offre de son ministre, et lui dit qu'il n'avait qu' lui amener sa fille quand il lui plairait.
:L'heure de se coucher tant enfin venue, le grand vizir conduisit Scheherazade au palais, et se retira aprs l'avoir introduite dans l'appartement du sultan. Ce prince ne se vit pas plutt avec elle, qu'il lui ordonna de se dcouvrir le visage. Il la trouva si belle, qu'il en fut charm ; mais s'apercevant qu'elle tait en pleurs, il lui en demanda le sujet : Sire, rpondit Scheherazade, j'ai une soeur que j'aime aussi tendrement que j'en suis aime. Je souhaiterais qu'elle passt la nuit dans cette chambre, pour la voir et lui dire adieu encore une fois. Voulez-vous bien que j'aie la consolation de lui donner ce dernier tmoignage de mon amiti ?
:Le quatrime jour de sa marche, il se sentit tellement incommod de l'ardeur du soleil, et de la terre chauffe par ses rayons, qu'il se dtourna de son chemin pour aller se rafrachir sous des arbres qu'il aperut dans la campagne. Il y trouva, au pied d'un grand noyer, une fontaine d'une eau trs-claire et coulante. Il mit pied  terre, attacha son cheval  une branche d'arbre, et s'assit prs de la fontaine, aprs avoir tir de sa valise quelques dattes et du biscuit. En mangeant les dattes, il en jetait les noyaux  droite et  gauche. Lorsqu'il eut achev ce repas frugal, comme il tait bon musulman, il se lava les mains, le visage et les pieds, et fit sa prire.
:Il ne l'avait pas finie, et il tait encore  genoux, quand il vit paratre un gnie tout blanc de vieillesse et d'une grandeur norme, qui, s'avanant jusqu' lui le sabre  la main, lui dit d'un ton de voix terrible : Lve-toi, que je te tue avec ce sabre, comme tu as tu mon fils. Il accompagna ces mots d'un cri effroyable. Le marchand, autant effray de la hideuse figure du monstre que des paroles qu'il lui avait adresses, lui rpondit en tremblant : Hlas ! mon bon seigneur, de quel crime puis-je tre coupable envers vous, pour mriter que vous m'tiez la vie ? - Je veux, reprit le gnie, te tuer de mme que tu as tu mon fils. -
:Scheherazade, en cet endroit, s'apercevant qu'il tait jour, et sachant que le sultan se levait de grand matin pour faire sa prire et tenir son conseil, cessa de parler. Bon Dieu ! ma soeur, dit alors Dinarzade, que votre conte est merveilleux ! - La suite en est encore plus surprenante, rpondit Scheherazade ; et vous en tomberiez d'accord, si le sultan voulait me laisser vivre encore aujourd'hui, et me donner la permission de vous la raconter la nuit prochaine. Schahriar, qui avait cout Scheherazade avec plaisir, dit en lui-mme : J'attendrai jusqu' demain ; je la ferai toujours bien mourir quand j'aurai entendu la fin de son conte.
:Le marchand, s'tant remis de sa frayeur, remonta  cheval et reprit son chemin. Mais si d'un ct il avait de la joie de s'tre tir d'un si grand pril, de l'autre il tait dans une tristesse mortelle, lorsqu'il songeait au serment fatal qu'il avait fait. Quand il arriva chez lui, sa femme et ses enfants le reurent avec toutes les dmonstrations d'une joie parfaite ; mais au lieu de les embrasser de la mme manire, il se mit  pleurer si amrement, qu'ils jugrent bien qu'il lui tait arriv quelque chose d'extraordinaire. Sa femme lui demanda la cause de ses larmes et de la vive douleur qu'il faisait clater : Nous nous rjouissons, disait-elle, de votre retour, et cependant vous nous alarmez tous par l'tat o nous vous voyons. Expliquez-nous, je vous prie, le sujet de votre tristesse. - Hlas ! rpondit le mari, le moyen que je sois dans une autre situation ? je n'ai plus qu'un an  vivre.
:Sire, quand le vieillard qui conduisait la biche vit que le gnie s'tait saisi du marchand et l'allait tuer impitoyablement, il se jeta aux pieds de ce monstre, et les lui baisant : Prince des gnies, lui dit-il, je vous supplie trs-humblement de suspendre votre colre, et de me faire la grce de m'couter. Je vais vous raconter mon histoire et celle de cette biche que vous voyez ; mais si vous la trouvez plus merveilleuse et plus surprenante que l'aventure de ce marchand  qui vous voulez ter la vie, puis-je esprer que vous voudrez bien remettre  ce pauvre malheureux le tiers de son crime ? Le gnie fut quelque temps  se consulter l-dessus ; mais enfin il rpondit : H bien ! voyons, j'y consens.
:Le fermier, moins pitoyable que moi, la sacrifia. Mais en l'corchant, il se trouva qu'elle n'avait que les os, quoiqu'elle nous et paru trs-grasse. J'en eus un vritable chagrin : Prenez-la pour vous, dis-je au fermier, je vous l'abandonne ; faites-en des rgals et des aumnes  qui vous voudrez ; et si vous avez un veau bien gras, amenez-le moi  sa place. Je ne m'informai pas de ce qu'il fit de la vache ; mais peu de temps aprs qu'il l'eut fait enlever de devant mes yeux, je le vis arriver avec un veau fort gras. Quoique j'ignorasse que ce veau ft mon fils, je ne laissai pas de sentir mouvoir mes entrailles  sa vue. De son ct, ds qu'il m'aperut, il fit un si grand effort pour venir  moi, qu'il en rompit sa corde. Il se jeta  mes pieds, la tte contre la terre, comme s'il et voulu exciter ma compassion et me conjurer de n'avoir pas la cruaut de lui ter la vie, en m'avertissant, autant qu'il lui tait possible, qu'il tait mon fils.
:Sire, le premier vieillard qui conduisait la biche, continuant de raconter son histoire au gnie, aux deux autres vieillards et au marchand : Je pris donc, leur dit-il, le couteau, et j'allais l'enfoncer dans la gorge de mon fils ; lorsque tournant vers moi languissamment ses yeux baigns de pleurs, il m'attendrit  un point que je n'eus pas la force de l'immoler. Je laissai tomber le couteau, et je dis  ma femme que je voulais absolument tuer un autre veau que celui-l. Elle n'pargna rien pour me faire changer de rsolution ; mais quoi qu'elle pt me reprsenter, je demeurai ferme, et lui promis, seulement pour l'apaiser, que je le sacrifierais au Baram de l'anne prochaine.
:Le lendemain matin, mon fermier demanda  me parler en particulier. Je viens, me dit-il, vous apprendre une nouvelle dont j'espre que vous me saurez bon gr. J'ai une fille qui a quelque connaissance de la magie : Hier, comme je ramenais au logis le veau, dont vous n'aviez pas voulu faire le sacrifice, je remarquai qu'elle rit en le voyant, et qu'un moment aprs elle se mit  pleurer. Je lui demandai pourquoi elle faisait en mme temps deux choses si contraires : Mon pre, me rpondit-elle, ce veau que vous ramenez est le fils de notre matre. J'ai ri de joie de le voir encore vivant ; et j'ai pleur en me souvenant du sacrifice qu'on fit hier de sa mre, qui tait change en vache. Ces deux mtamorphoses ont t faites par les enchantements de la femme de notre matre, laquelle hassait la mre et l'enfant. Voil ce que m'a dit ma fille, poursuivit le fermier, et je viens vous apporter cette nouvelle.
:Mon fils, mon cher fils ! m'criai-je aussitt en l'embrassant avec un transport dont je ne fus pas le matre ! c'est Dieu qui nous a envoy cette jeune fille pour dtruire l'horrible charme dont vous tiez environn, et vous venger du mal qui vous a t fait,  vous et  votre mre. Je ne doute pas que, par reconnaissance, vous ne vouliez bien la prendre pour votre femme, comme je m'y suis engag. Il y consentit avec joie ; mais avant qu'ils se mariassent, la jeune fille changea ma femme en biche, et c'est elle que vous voyez ici. Je souhaitai qu'elle et cette forme, plutt qu'une autre moins agrable, afin que nous la vissions sans rpugnance dans la famille.
:Quand le premier vieillard, sire, continua la sultane, eut achev son histoire, le second qui conduisait les deux chiens noirs, s'adressa au gnie, et lui dit : Je vais vous raconter ce qui m'est arriv  moi et  ces deux chiens noirs que voici, et je suis sr que vous trouverez mon histoire encore plus tonnante que celle que vous venez d'entendre. Mais quand je vous l'aurai conte, m'accorderez-vous le second tiers de la grce de ce marchand ? - Oui, rpondit le gnie, pourvu que ton histoire surpasse celle de la biche. Aprs ce consentement, le second vieillard commena de cette manire... Mais Scheherazade en prononant ces dernires paroles, ayant vu le jour, cessa de parler.
:Il partit, et fut absent une anne entire. Au bout de ce temps-l, un pauvre qui me parut demander l'aumne se prsenta  ma boutique. Je lui dis : Dieu vous assiste ; - Dieu vous assiste aussi ! me rpondit-il ; est-il possible que vous ne me reconnaissiez pas ? Alors l'envisageant avec attention, je le reconnus : Ah ! mon frre, m'criai-je en l'embrassant, comment vous aurais-je pu reconnatre en cet tat ? Je le fis entrer dans ma maison, je lui demandai des nouvelles de sa sant et du succs de son voyage. Ne me faites pas cette question, me dit-il ; en me voyant, vous voyez tout. Ce serait renouveler mon affliction, que de vous faire le dtail de tous les malheurs qui me sont arrivs depuis un an, et qui m'ont rduit  l'tat o je suis.
:Dans le temps que nous tions prts  nous rembarquer pour notre retour, je rencontrai sur le bord de la mer une dame assez bien faite ; mais fort pauvrement habille. Elle m'aborda, me baisa la main, et me pria, avec les dernires instances, de la prendre pour femme, et de l'embarquer avec moi. Je fis difficult de lui accorder ce qu'elle demandait, mais elle me dit tant de choses pour me persuader que je ne devais pas prendre garde  sa pauvret, et que j'aurais lieu d'tre content de sa conduite, que je me laissai vaincre. Je lui fis faire des habits propres, et aprs l'avoir pouse par un contrat de mariage en bonne forme, je l'embarquai avec moi, et nous mmes  la voile.
:Ma femme tait fe, et par consquent gnie, vous jugez bien qu'elle ne se noya pas. Pour moi, il est certain que je serais mort sans son secours. Mais je fus  peine tomb dans l'eau, qu'elle m'enleva, et me transporta dans une le. Quand il fut jour, la fe me dit : Vous voyez, mon mari, qu'en vous sauvant la vie, je ne vous ai pas mal rcompens du bien que vous m'avez fait. Vous saurez que je suis fe, et que me trouvant sur le bord de la mer, lorsque vous alliez vous embarquer, je me sentis une forte inclination pour vous. Je voulus prouver la bont de votre coeur ; je me prsentai devant vous dguise comme vous m'avez vue. Vous en avez us avec moi gnreusement. Je suis ravie d'avoir trouv l'occasion de vous en marquer ma reconnaissance. Mais je suis irrite contre vos frres, et je ne serai pas satisfaite que je ne leur aie t la vie.
:J'coutai avec admiration le discours de la fe ; je la remerciai le mieux qu'il me fut possible de la grande obligation que je lui avais : Mais, Madame, lui dis-je, pour ce qui est de mes frres, je vous supplie de leur pardonner. Quelque sujet que j'aie de me plaindre d'eux, je ne suis pas assez cruel pour vouloir leur perte. Je lui racontai ce que j'avais fait pour l'un et pour l'autre ; et mon rcit augmentant son indignation contre eux : Il faut, s'cria-t-elle, que je vole tout  l'heure aprs ces tratres et ces ingrats, et que j'en tire une prompte vengeance. Je vais submerger leur vaisseau, et les prcipiter dans le fond de la mer. - Non, ma belle dame, repris-je, au nom de Dieu, n'en faites rien, modrez votre courroux, songez que ce sont mes frres ; et qu'il faut faire le bien pour le mal.
:- Sire, rpondit la sultane, le troisime vieillard raconta son histoire au gnie : je ne vous la dirai point ; car elle n'est point venue  ma connaissance, mais je sais qu'elle se trouva si fort au-dessus des deux prcdentes, par la diversit des aventures merveilleuses qu'elle contenait, que le gnie en fut tonn. Il n'en eut pas plus tt ou la fin, qu'il dit au troisime vieillard : Je t'accorde le dernier tiers de la grce du marchand ; il doit bien vous remercier tous trois de l'avoir tir d'embarras par vos histoires. Sans vous il ne serait plus au monde. En achevant ces mots, il disparut, au grand contentement de la compagnie.
:Le marchand ne manqua pas de rendre  ses trois librateurs toutes les grces qu'il leur devait. Ils se rjouirent avec lui de le voir hors de pril ; aprs quoi ils se dirent adieu, et chacun reprit son chemin. Le marchand s'en retourna auprs de sa femme et de ses enfants, et passa tranquillement avec eux le reste de ses jours. Mais, sire, ajouta Scheherazade, quelque beaux que soient les contes que j'ai raconts jusqu'ici  votre majest, ils n'approchent pas de celui du pcheur. Dinarzade, voyant que la sultane s'arrtait, lui dit : Ma soeur ; puisqu'il nous reste encore du temps, de grce, racontez-nous l'histoire de ce pcheur ; le sultan le voudra bien. Schahriar y consentit, et Scheherazade reprenant son discours, poursuivit de cette manire :
:En achevant ces plaintes, il jeta brusquement le panier, et aprs avoir bien lav ses filets que la fange avait gts, il les jeta pour la troisime fois. Mais il n'amena que des pierres, des coquilles et de l'ordure. On ne saurait expliquer quel fut son dsespoir : peu s'en fallut qu'il ne perdt l'esprit. Cependant, comme le jour commenait  paratre, il n'oublia pas de faire sa prire en bon musulman, ensuite il ajouta celle-ci : Seigneur, vous savez que je ne jette mes filets que quatre fois chaque jour. Je les ai dj jets trois fois sans avoir tir le moindre fruit de mon travail. Il ne m'en reste plus qu'une ; je vous supplie de me rendre la mer favorable, comme vous l'avez rendue  Moise.
:Il examina le vase de tous cts, il le secoua pour voir si ce qui tait dedans ne ferait pas de bruit. Il n'entendit rien, et cette circonstance, avec l'empreinte du sceau sur le couvercle de plomb, lui fit penser qu'il devait tre rempli de quelque chose de prcieux. Pour s'en claircir, il prit son couteau, et, avec un peu de peine, il l'ouvrit. Il en pencha aussitt l'ouverture contre terre, mais il n'en sortit rien, ce qui le surprit extrmement. Il le posa devant lui ; et pendant qu'il le considrait attentivement, il en sortit une fume fort paisse qui l'obligea de reculer deux ou trois pas en arrire.
: ce discours, le gnie, regardant le pcheur d'un air fier, lui rpondit : Parle-moi plus civilement : tu es bien hardi de m'appeler esprit superbe. - H bien ! repartit le pcheur, vous parlerai-je avec plus de civilit en vous appelant hibou du bonheur ? - Je te dis, repartit le gnie, de me parler plus civilement avant que je te tue. - H ! pourquoi me tueriez-vous ? rpliqua le pcheur. Je viens de vous mettre en libert ; l'avez-vous dj oubli ? - Non, je m'en souviens, repartit le gnie ; mais cela ne m'empchera pas de te faire mourir ; et je n'ai qu'une seule grce  t'accorder. - Et quelle est cette grce ? dit le pcheur. - C'est, rpondit le gnie, de te laisser choisir de quelle manire tu veux que je te tue. - Mais en quoi vous ai-je offens ? reprit le pcheur. Est-ce ainsi que vous voulez me rcompenser du bien que je vous ai fait ? - Je ne puis te traiter autrement, dit le gnie ; et afin que tu en sois persuad, coute mon histoire :
: ces paroles offensantes, le gnie, irrit, fit tous ses efforts pour sortir du vase ; mais c'est ce qui ne lui fut pas possible : car l'empreinte du sceau du prophte Salomon, fils de David, l'en empchait. Ainsi, voyant que le pcheur avait alors l'avantage sur lui, il prit le parti de dissimuler sa colre : Pcheur, lui dit-il, d'un ton radouci, garde-toi bien de faire ce que tu dis. Ce que j'en ai fait n'a t que par plaisanterie, et tu ne dois pas prendre la chose srieusement. -  gnie, rpondit le pcheur, toi qui tais, il n'y a qu'un moment, le plus grand, et qui es  cette heure le plus petit de tous les gnies, apprends que tes artificieux discours ne te serviront de rien. Tu retourneras  la mer. Si tu y as demeur tout le temps que tu m'as dit, tu pourras bien y demeurer jusqu'au jour du jugement. Je t'ai pri, au nom de Dieu, de ne me pas ter la vie, tu as rejet mes prires ; je dois te rendre la pareille.
:Prvenue de cette opinion, la femme chercha dans son esprit un moyen de dtruire les soupons de son mari, et de se venger en mme temps du perroquet ; elle le trouva. Son mari tant parti pour faire un voyage d'une journe, elle commanda  une esclave de tourner pendant la nuit, sous la cage de l'oiseau, un moulin  bras ;  une autre de jeter de l'eau en forme de pluie par le haut de la cage ; et  une troisime, de prendre un miroir et de le tourner devant les yeux du perroquet,  droite et  gauche,  la clart d'une chandelle. Les esclaves employrent une grande partie de la nuit  faire ce que leur avait ordonn leur matresse, et elles s'en acquittrent fort adroitement.
:Le lendemain, le mari tant de retour, fit encore des questions au perroquet sur ce qui s'tait pass chez lui ; l'oiseau lui rpondit : Mon matre les clairs, le tonnerre et la pluie m'ont tellement incommod toute la nuit, que je ne puis vous dire ce que j'en ai souffert. Le mari, qui savait fort bien qu'il n'avait ni plu ni tonn cette nuit-l, demeura persuad que le perroquet ne disant pas la vrit en cela, ne la lui avait pas dite aussi au sujet de sa femme. C'est pourquoi, de dpit, l'ayant tir de sa cage, il le jeta si rudement contre terre, qu'il le tua. Nanmoins, dans la suite, il apprit de ses voisins que le pauvre perroquet ne lui avait pas menti en lui parlant de la conduite de sa femme, ce qui fut cause qu'il se repentit de l'avoir tu...
:Dinarzade ne fut pas moins exacte cette nuit que les prcdentes  rveiller Scheherazade : Ma chre soeur, lui dit-elle ; si vous ne dormez pas, je vous supplie, en attendant le jour qui paratra bientt, de me conter un de ces beaux contes que vous savez : - Ma soeur, rpondit la sultane, je vais vous donner cette satisfaction. - Attendez, interrompit le sultan, achevez l'entretien du roi grec avec son vizir, au sujet du mdecin Douban, et puis vous continuerez l'histoire du pcheur et du gnie. - Sire, repartit Scheherazade, vous allez tre obi. En mme temps elle poursuivit de cette manire :
:Aprs que la fausse princesse des Indes eut dit au jeune prince de se recommander  Dieu, comme il crut qu'elle ne lui parlait pas sincrement et qu'elle comptait sur lui comme s'il et dj t sa proie, il leva les mains au ciel, et dit : Seigneur, qui tes tout-puissant, jetez les yeux sur moi, et me dlivrez de cette ennemie.  cette prire, la femme de l'ogre rentra dans la masure, et le prince s'en loigna avec prcipitation. Heureusement il retrouva son chemin, et arriva sain et sauf auprs du roi son pre, auquel il raconta de point en point le danger qu'il venait de courir par la faute du grand vizir. Le roi, irrit contre ce ministre, le fit trangler  l'heure mme.
:Sire, lui dit-il, le moyen le plus sr et le plus prompt pour assurer votre repos et mettre votre vie en sret, c'est d'envoyer chercher tout  l'heure le mdecin Douban, et de lui faire couper la tte ds qu'il sera arriv. - Vritablement, reprit le roi, je crois que c'est par l que je dois prvenir son dessein. En achevant ces paroles, il appela un de ses officiers, et lui ordonna d'aller chercher le mdecin, qui, sans savoir ce que le roi lui voulait, courut au palais en diligence. Sais-tu bien, dit le roi en le voyant, pourquoi je te demande ici ? - Non, sire, rpondit-il, et j'attends que votre majest daigne m'en instruire.
: cet ordre cruel, le mdecin jugea bien que les honneurs et les bienfaits qu'il avait reus lui avaient suscit des ennemis, et que le faible roi s'tait laiss surprendre  leurs impostures. Il se repentait de l'avoir guri de sa lpre ; mais c'tait un repentir hors de saison : Est-ce ainsi, lui disait-il, que vous me rcompensez du bien que je vous ai fait ? Le roi ne l'couta pas, et ordonna une seconde fois au bourreau de porter le coup mortel. Le mdecin eut recours aux prires : Hlas ! sire, s'cria-il, prolongez-moi la vie, Dieu prolongera la vtre ; ne me faites pas mourir, de crainte que Dieu ne vous traite de la mme manire !
:On vit bientt paratre le mdecin Douban, qui s'avana jusqu'au pied du trne royal avec un gros livre  la main. L, il se fit apporter un bassin, sur lequel il tendit la couverture dont le livre tait envelopp ; et prsentant le livre au roi : Sire, lui dit-il, prenez s'il vous plat, ce livre ; et d'abord que ma tte sera coupe, commandez qu'on la pose dans le bassin sur la couverture du livre ; ds qu'elle y sera, le sang cessera d'en couler : alors vous ouvrirez le livre, et ma tte rpondra  toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d'implorer encore une fois la clmence de votre majest ; au nom de Dieu, laissez-vous flchir : je vous proteste que je suis innocent. - Tes prires, rpondit le roi, sont inutiles ; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tte aprs ta mort, je veux que tu meures. En disant cela, il prit le livre des mains du mdecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.
: ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler : Ah ! ma chre soeur, dit alors Dinarzade, que je suis fche que vous n'ayez pas le temps d'achever cette histoire ! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd'hui. - Ma soeur, rpondit la sultane, il en sera ce qu'il plaira au sultan ; mais il faut esprer qu'il aura la bont de suspendre ma mort jusqu' demain. Effectivement, Schahriar, loin d'ordonner son trpas ce jour-l, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d'envie d'apprendre la fin de l'histoire du roi grec, et la suite de celle du pcheur et du gnie.
:Si le roi grec, lui dit-il, et voulu laisser vivre le mdecin, Dieu l'aurait aussi laiss vivre lui-mme ; mais il rejeta ses plus humbles prires, et Dieu l'en punit. Il en est de mme de toi,  gnie ! si j'avais pu te flchir et obtenir de toi la grce que je te demandais, j'aurais prsentement piti de l'tat o tu es ; mais puisque, malgr l'extrme obligation que tu m'avais de t'avoir mis en libert, tu as persist dans la volont de me tuer, je dois,  mon tour, tre impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant  la mer, t'ter l'usage de la vie jusqu' la fin des temps : c'est la vengeance que je prtends tirer de toi.
:L'esprance de se tirer de la pauvret dsarma le pcheur : Je pourrais t'couter, dit-il, s'il y avait quelque fonds  faire sur ta parole. Jure-moi par le grand nom de Dieu que tu feras de bonne foi ce que tu dis, et je vais t'ouvrir le vase ; je ne crois pas que tu sois assez hardi pour violer un pareil serment. Le gnie le fit, et le pcheur ta aussitt le couvercle du vase. Il en sortit  l'instant de la fume, et le gnie ayant repris sa forme de la mme manire qu'auparavant, la premire chose qu'il fit fut de jeter, d'un coup de pied, le vase dans la mer. Cette action effraya le pcheur : Gnie, dit-il, qu'est-ce que cela signifie ?
:Pendant qu'elle s'affligeait ainsi, le grand vizir entra, et lui demanda si les poissons taient prts. Elle lui raconta tout ce qui lui tait arriv, et ce rcit, comme on le peut penser, l'tonna fort ; mais, sans en parler au sultan, il inventa une fable qui le contenta. Cependant il envoya chercher le pcheur  l'heure mme, et quand il fut arriv : Pcheur, lui dit-il, apporte-moi quatre autres poissons qui soient semblables  ceux que tu as dj apports : car il est survenu certain malheur qui a empch qu'on ne les ait servis au sultan. Le pcheur ne lui dit pas ce que le gnie lui avait recommand ; mais, pour se dispenser de fournir ce jour-l les poissons qu'on lui demandait, il s'excusa sur la longueur du chemin, et promit de les apporter le lendemain matin.
:Effectivement, le pcheur partit durant la nuit, et se rendit  l'tang. Il y jeta ses filets, et les ayant retirs, il y trouva quatre poissons qui taient, comme les autres, chacun d'une couleur diffrente. Il s'en retourna aussitt, et les porta au grand vizir dans le temps qu'il les lui avait promis. Ce ministre les prit et les emporta lui-mme encore dans la cuisine, o il s'enferma seul avec la cuisinire, qui commena de les habiller devant lui, et qui les mit sur le feu, comme elle avait fait pour les quatre autres le jour prcdent. Lorsqu'ils furent cuits d'un ct, et qu'elle les eut tourns de l'autre, le mur de la cuisine s'entr'ouvrit encore, et la mme dame parut avec sa baguette  la main ; elle s'approcha de la casserole, frappa un des poissons, lui adressa les mmes paroles, et ils lui firent tous la mme rponse en levant la tte.
:Mon ami, lui dit-il, ne pourrais-tu pas m'apporter encore quatre poissons de diffrentes couleurs ? Le pcheur rpondit au sultan que si sa majest voulait lui accorder trois jours pour faire ce qu'elle dsirait, il se promettait de la contenter. Les ayant obtenus, il alla  l'tang pour la troisime fois, et il ne fut pas moins heureux que les deux autres : car, du premier coup de filet, il prit quatre poissons de couleurs diffrentes. Il ne manqua pas de les porter  l'heure mme au sultan, qui en eut d'autant plus de joie, qu'il ne s'attendait pas  les avoir si tt, et qui lui fit donner encore quatre cents pices d'or de sa monnaie.
:D'abord que le sultan eut les poissons, il les fit porter dans son cabinet avec tout ce qui tait ncessaire pour les faire cuire. L, s'tant enferm avec son grand vizir, ce ministre les habilla, les mit ensuite sur le feu dans une casserole, et quand ils furent cuits d'un ct, il les retourna de l'autre. Alors le mur du cabinet s'entr'ouvrit ; mais au lieu de la jeune dame, ce fut un noir qui en sortit. Ce noir avait un habillement d'esclave ; il tait d'une grosseur et d'une grandeur gigantesques, et tenait un gros bton vert  la main. Il s'avana jusqu' la casserole, et touchant de son bton un des poissons, il lui dit d'une voix terrible : Poisson, poison, es-tu dans ton devoir ?  ces mots, les poissons levrent la tte, et rpondirent : Oui, oui, nous y sommes ; si vous comptez, nous comptons ; si vous payez vos dettes, nous payons les ntres ; si vous fuyez, nous vainquons et nous sommes contents.
:Le sultan s'arrta sur le bord de l'tang, et aprs avoir quelque temps regard les poissons avec admiration, il demanda  ses mirs et  tous ses courtisans s'il tait possible qu'ils n'eussent pas encore vu cet tang ; qui tait si peu loign de la ville. Ils lui rpondirent qu'ils n'en avaient jamais tendu parler : Puisque vous convenez tous, leur dit-il, que vous n'en avez jamais ou parler, et que je ne suis pas moins tonn que vous de cette nouveaut, je suis rsolu de ne pas rentrer dans mon palais que je n'aie su pour quelle raison cet tang se trouve ici, et pourquoi il n'y a dedans que des poissons de quatre couleurs. Aprs avoir dit ces paroles, il ordonna de camper, et aussitt son pavillon et les tentes de sa maison furent dresss sur les bords de l'tang.
: l'entre de la nuit, le sultan, retir sous son pavillon, parla en particulier  son grand vizir, et lui dit : Vizir, j'ai l'esprit dans une trange inquitude : cet tang transport dans ces lieux, ce noir qui nous est apparu dans mon cabinet, ces poissons que nous avons entendus parler, tout cela irrite tellement ma curiosit, que je ne puis rsister  l'impatience de la satisfaire. Pour cet effet, je mdite un dessein que je veux absolument excuter. Je vais seul m'loigner de ce camp ; je vous ordonne de tenir mon absence secrte ; demeurez sous mon pavillon ; et demain matin, quand mes mirs et mes courtisans se prsenteront  l'entre, renvoyez-les, en leur disant que j'ai une lgre indisposition, et que je veux tre seul. Les jours suivants vous continuerez de leur dire la mme chose, jusqu' ce que je sois de retour.
:Il tourna ses pas vers une des collines, qu'il monta sans beaucoup de peine. Il en trouva la descente encore plus aise ; et lorsqu'il fut dans la plaine, il marcha jusqu'au lever du soleil. Alors apercevant de loin devant lui un grand difice, il s'en rjouit, dans l'esprance d'y pouvoir apprendre ce qu'il voulait savoir. Quand il en fut prs, il remarqua que c'tait un palais magnifique, ou plutt un chteau trs-fort, d'un beau marbre noir poli, et couvert d'un acier fin et uni comme une glace de miroir. Ravi de n'avoir pas t longtemps sans rencontrer quelque chose digne au moins de sa curiosit, il s'arrta devant la faade du chteau et la considra avec beaucoup d'attention.
:Il s'avana ensuite jusqu' la porte, qui tait  deux battants, dont l'un tait ouvert. Quoiqu'il ft libre d'entrer, il crut nanmoins devoir frapper. Il frappa un coup assez lgrement et attendit quelque temps ; mais ne voyant venir personne, il s'imagina qu'on ne l'avait point entendu : c'est pourquoi il frappa un second coup plus fort ; mais ne voyant ni n'entendant venir personne, il redoubla : personne ne parut encore. Cela le surprit extrmement, car il ne pouvait penser qu'un chteau si bien entretenu ft abandonn : S'il n'y a personne, disait-il en lui-mme, je n'ai rien  craindre ; et s'il y a quelqu'un, j'ai de quoi me dfendre.
:Le sultan se promena longtemps d'appartement en appartement, o tout lui parut grand et magnifique. Lorsqu'il fut las de marcher, il s'assit dans un cabinet ouvert qui avait vue sur le jardin ; et l, rempli de tout ce qu'il avait dj vu et de tout ce qu'il voyait encore, il faisait des rflexions sur tous ces diffrents objets, quand tout  coup une voix plaintive, accompagne de cris lamentables, vint frapper son oreille. Il couta avec attention, et il entendit distinctement ces tristes paroles :  fortune ! qui n'as pu me laisser jouir longtemps d'un heureux sort, et qui m'as rendu le plus infortun de tous les hommes, cesse de me perscuter, et viens, par une prompte mort, mettre fin  mes douleurs. Hlas ! est-il possible que je sois encore en vie aprs tous les tourments que j'ai soufferts ?
:Vous jugez bien, poursuivit-elle, que le sultan fut trangement tonn quand il vit l'tat dplorable o tait le jeune homme : Ce que vous me montrez l, lui dit-il, en me donnant de l'horreur, irrite ma curiosit ; je brle d'apprendre votre histoire, qui doit tre, sans doute, fort trange ; et je suis persuad que l'tang et les poissons y ont quelque part : ainsi, je vous conjure de me la raconter ; vous y trouverez quelque sorte de consolation, puisqu'il est certain que les malheureux trouvent une espce de soulagement  conter leurs malheurs. - Je ne veux pas vous refuser cette satisfaction, repartit le jeune homme, quoique je ne puisse vous la donner sans renouveler mes vives douleurs ; mais je vous avertis par avance de prparer vos oreilles, votre esprit et vos yeux mme  des choses qui surpassent tout ce que l'imagination peut concevoir de plus extraordinaire.
:D'abord que la reine ma femme fut sortie, poursuivit le roi des les Noires, je me levai et m'habillai  la hte ; je pris mon sabre, et la suivis de si prs, que je l'entendis bientt marcher devant moi. Alors, rglant mes pas sur les siens, je marchai doucement de peur d'en tre entendu. Elle passa par plusieurs portes, qui s'ouvrirent par la vertu de certaines paroles magiques qu'elle pronona ; et la dernire qui s'ouvrit fut celle du jardin o elle entra. Je m'arrtai  cette porte, afin qu'elle ne pt m'apercevoir pendant qu'elle traversait un parterre ; et, la conduisant des yeux autant que l'obscurit me le permettait, je remarquai qu'elle entra dans un petit bois dont les alles taient bordes de palissades fort paisses. Je m'y rendis par un autre chemin ; et, me glissant derrire la palissade d'une alle assez longue, je la vis qui se promenait avec un homme.
:Je ne manquai pas de prter une oreille attentive  leurs discours, et voici ce que j'entendis : Je ne mrite pas, disait la reine  son amant, le reproche que vous me faites de n'tre pas assez diligente : vous savez bien la raison qui m'en empche. Mais si toutes les marques d'amour que je vous ai donnes jusqu' prsent ne suffisent pas pour vous persuader de ma sincrit, je suis prte  vous en donner de plus clatantes : vous n'avez qu' commander ; vous savez quel est mon pouvoir. Je vais, si vous le souhaitez, avant que le soleil se lve, changer cette grande ville et ce beau palais en des ruines affreuses, qui ne seront habites que par des loups, des hiboux et des corbeaux. Voulez-vous que je transporte toutes les pierres de ces murailles, si solidement bties, au del du mont Caucase, et hors des bornes du monde habitable ? Vous n'avez qu' dire un mot, et tous ces lieux vont changer de face.
:Un jour j'allai par curiosit au Palais des Larmes, pour savoir quelle y tait l'occupation de cette princesse, et, d'un endroit o je ne pouvais tre vu, je l'entendis parler dans ces termes  son amant : Je suis dans la dernire affliction de vous voir en l'tat o vous tes ; je ne sens pas moins vivement que vous-mme les maux cuisants que vous souffrez ; mais, chre me, je vous parle toujours, et vous ne me rpondez pas. Jusques  quand garderez-vous le silence ? Dites un mot seulement. Hlas ! les plus doux moments de ma vie sont ceux que je passe ici  partager vos douleurs. Je ne puis vivre loigne de vous, et je prfrerais le plaisir de vous voir sans cesse  l'empire de l'univers.
:Le sultan, attendri par le rcit d'une histoire si trange, et anim  la vengeance de ce malheureux prince, lui dit : Apprenez-moi o se retire cette perfide magicienne, et o peut tre cet indigne amant qui est enseveli avant sa mort. - Seigneur, rpondit le prince, l'amant, comme je vous l'ai dj dit, est au Palais des Larmes, dans un tombeau en forme de dme, et ce palais communique  ce chteau du ct de la porte. Pour ce qui est de la magicienne, je ne puis vous dire prcisment o elle se retire : mais tous les jours, au lever du soleil, elle va visiter son amant, aprs avoir fait sur moi la sanglante excution dont je vous ai parl ; et vous jugez bien que je ne puis me dfendre d'une si grande cruaut. Elle lui porte le breuvage qui est le seul aliment avec quoi, jusqu' prsent, elle l'a empch de mourir, et elle ne cesse de lui faire des plaintes sur le silence qu'il a toujours gard depuis qu'il est bless.
:Le lendemain, le sultan se leva ds qu'il fut jour ; et pour commencer  excuter son dessein, il cacha dans un endroit son habillement de dessus, qui l'aurait embarrass, et s'en alla au Palais des Larmes. Il le trouva clair d'une infinit de flambeaux de cire blanche, et il sentit une odeur dlicieuse qui sortait de plusieurs cassolettes de fin or, d'un ouvrage admirable, toutes ranges dans un fort bel ordre. D'abord qu'il aperut le lit o le noir tait couch, il tira son sabre et ta, sans rsistance, la vie  ce misrable, dont il trana le corps dans la cour du chteau, et le jeta dans un puits. Aprs cette expdition, il alla se coucher dans le lit du noir, mit son sabre prs de lui sous la couverture, et y demeura pour achever ce qu'il avait projet.
:La magicienne sortit aussitt du Palais des Larmes. Elle prit une tasse d'eau, et pronona dessus des paroles qui la firent bouillir comme si elle et t sur le feu. Elle alla ensuite  la salle o tait le jeune roi son mari ; elle jeta de cette eau sur lui, en disant : Si le Crateur de toutes choses t'a form tel que tu es prsentement, ou s'il est en colre contre toi, ne change pas ; mais si tu n'es dans cet tat que par la vertu de mon enchantement, reprends ta forme naturelle, et redeviens tel que tu tais auparavant.  peine eut-elle achev ces mots, que le prince, se retrouvant en son premier tat, se leva librement avec toute la joie qu'on peut s'imaginer, et il en rendit grce  Dieu. La magicienne reprenant la parole : Va, lui dit-elle, loigne-toi de ce chteau, et n'y reviens jamais, ou bien il t'en cotera la vie.
:Le sultan continua de contrefaire le langage des noirs : Ce que tu viens de faire, rpondit-il d'un ton brusque, ne suffit pas pour me gurir : tu n'as t qu'une partie du mal, il en faut couper jusqu' la racine. - Mon aimable noiraud, reprit-elle, qu'entendez-vous par la racine ? - Malheureuse, repartit le sultan, ne comprends-tu pas que je veux parler de cette ville et de ses habitants, et des quatre les que tu as dtruites par tes enchantements ? Tous les jours,  minuit, les poissons ne manquent pas de lever la tte hors de l'tang, et de crier vengeance contre moi et contre toi : voil le vritable sujet du retardement de ma gurison. Va promptement rtablir les choses en leur premier tat, et,  ton retour, je te donnerai la main, et tu m'aideras  me lever.
:La magicienne, ayant fait l'aspersion, n'eut pas plus tt prononc quelques paroles sur les poissons et sur l'tang, que la ville reparut  l'heure mme. Les poissons redevinrent hommes, femmes ou enfants, mahomtans, chrtiens, persans ou juifs, gens libres ou esclaves : chacun reprit sa forme naturelle. Les maisons et les boutiques furent bientt remplies de leurs habitants, qui y trouvrent toutes choses dans la mme situation et dans le mme ordre o elles taient avant l'enchantement. La suite nombreuse du sultan, qui se trouva campe dans la plus grande place, ne fut pas peu tonne de se voir en un instant au milieu d'une ville belle, vaste et bien peuple.
:Enfin, le sultan et le jeune prince se mirent en Chemin avec cent chameaux chargs de richesses inestimables, tires des trsors du jeune roi, qui se fit suivre par cinquante cavaliers bien faits, parfaitement bien monts et quips. Leur voyage fut heureux ; et lorsque le sultan, qui avait envoy des courriers pour donner avis de son retardement et de l'aventure qui en tait la cause, fut prs de sa capitale, les principaux officiers qu'il y avait laisss vinrent le recevoir, et l'assurrent que sa longue absence n'avait apport aucun changement dans son empire. Les habitants sortirent aussi en foule, le reurent avec de grandes acclamations, et firent des rjouissances qui durrent plusieurs jours.
:Pendant que la jeune dame et le porteur attendaient que l'on ouvrt la porte de l'htel, le porteur faisait mille rflexions. Il tait tonn qu'une dame, faite comme celle qu'il voyait, ft l'office de pourvoyeur : car enfin il jugeait bien que ce n'tait pas une esclave : il lui trouvait l'air trop noble pour penser qu'elle ne fut pas libre, et mme une personne de distinction. Il lui aurait volontiers fait des questions pour s'claircir de sa qualit ; mais dans le temps qu'il se prparait  lui parler, une autre dame, qui vint ouvrir la porte, lui parut si belle, qu'il en demeura tout surpris ; ou plutt il fut si vivement frapp de l'clat de ses charmes, qu'il en pensa laisser tomber son panier avec tout ce qui tait dedans, tant cet objet le mit hors de lui-mme. Il n'avait jamais vu de beaut qui approcht de celle qu'il avait devant les yeux.
:Le porteur, tout charg qu'il tait, ne laissait pas d'admirer la magnificence de cette maison et la propret qui y rgnait partout ; mais ce qui attira particulirement son attention fut une troisime dame, qui lui parut encore plus belle que la seconde, et qui tait assise sur le trne dont j'ai parl. Elle en descendit ds qu'elle aperut les deux premires dames, et s'avana au devant d'elles. Il jugea par les gards que les autres avaient pour celle-l, que c'tait la principale, en quoi il ne se trompait pas. Cette dame se nommait Zobide ; celle qui avait ouvert la porte s'appelait Safie ; et Amine tait le nom de celle qui avait t aux provisions.
:Le porteur, trs-satisfait de l'argent qu'on lui avait donn, devait prendre son panier et se retirer ; mais il ne put s'y rsoudre : il se sentait malgr lui arrt par le plaisir de voir trois beauts si rares, et qui lui paraissaient galement charmantes ; car Amine avait aussi t son voile, et il ne la trouvait pas moins belle que les autres. Ce qu'il ne pouvait comprendre, c'est qu'il ne voyait aucun homme dans cette maison. Nanmoins la plupart des provisions qu'il avait apportes, comme les fruits secs et les diffrentes sortes de gteaux et de confitures, ne convenaient proprement qu' des gens qui voulaient boire et se rjouir.
:Les dames se prirent  rire du raisonnement du porteur. Aprs cela, Zobide lui dit d'un air srieux : Mon ami, vous poussez un peu trop loin votre indiscrtion ; mais, quoique vous ne mritiez pas que j'entre dans aucun dtail avec vous, je veux bien, toutefois, vous dire que nous sommes trois soeurs, qui faisons si secrtement nos affaires que personne n'en sait rien : nous avons un trop grand sujet de craindre d'en faire part  des indiscrets ; et un bon auteur que nous avons lu, dit : Garde ton secret et ne le rvle  personne : qui le rvle n'en est plus le matre. Si ton sein ne peut contenir ton secret, comment le sein de celui  qui tu l'auras confi pourra-t-il le contenir ?
:- Mesdames, reprit le porteur,  votre air seulement, j'ai jug d'abord que vous tiez des personnes d'un mrite trs-rare ; et je m'aperois que je ne me suis pas tromp. Quoique la fortune ne m'ait pas donn assez de biens pour m'lever  une profession au-dessus de la mienne, je n'ai pas laiss de cultiver mon esprit autant que je l'ai pu, par la lecture des livres de science et d'histoire ; et vous me permettrez, s'il vous plat, de vous dire que j'ai lu aussi dans un autre auteur une maxime que j'ai toujours heureusement pratique : Nous ne cachons notre secret, dit-il, qu' des gens reconnus de tout le monde pour des indiscrets qui abuseraient de notre confiance ; mais nous ne faisons nulle difficult de le dcouvrir aux sages, parce que nous sommes persuads qu'ils sauront le garder. Le secret, chez moi, est dans une aussi grande sret que s'il tait dans un cabinet dont la clef ft perdue et la porte bien scelle.
:Zobide connut que le porteur ne manquait pas d'esprit ; mais jugeant qu'il avait envie d'tre du rgal qu'elles voulaient se donner, elle lui repartit en souriant : Vous savez que nous nous prparons  nous rgaler ; mais vous savez en mme temps que nous avons fait une dpense considrable, et il ne serait pas juste que, sans y contribuer, vous fussiez de la partie. La belle Safie appuya le sentiment de sa soeur : Mon ami, dit-elle au porteur, n'avez-vous jamais ou dire ce que l'on dit assez communment : Si vous apportez quelque chose, vous serez quelque chose avec nous ; si vous n'apportez rien, retirez-vous avec rien ?
:Le porteur, malgr sa rhtorique, aurait peut-tre t oblig de se retirer avec confusion, si Amine, prenant fortement son parti, n'et dit  Zobide et  Safie : Mes chres soeurs, je vous conjure de permettre qu'il demeure avec nous : il n'est pas besoin de vous dire qu'il nous divertira ; vous voyez bien qu'il en est capable. Je vous assure que sans sa bonne volont, sa lgret et son courage  me suivre, je n'aurais pu venir  bout de faire tant d'emplettes en si peu de temps. D'ailleurs, si je vous rptais toutes les douceurs qu'il m'a dites en chemin, vous seriez peu surprises de la protection que je lui donne.
: ces paroles d'Amine, le porteur, transport de joie, se laissa tomber sur les genoux, et baisa la terre aux pieds de cette charmante personne ; et en se relevant : Mon aimable dame, lui dit-il, vous avez commenc aujourd'hui mon bonheur, vous y mettez le comble par une action si gnreuse ; je ne puis assez vous tmoigner ma reconnaissance. Au reste, mesdames, ajouta-t-il en s'adressant aux trois soeurs ensemble, puisque vous me faites un si grand honneur, ne croyez pas que j'en abuse, et que je me considre comme un homme qui le mrite ; non, je me regarderai toujours comme le plus humble de vos esclaves. En achevant ces mots, il voulut rendre l'argent qu'il avait reu ; mais la grave Zobide lui ordonna de le garder : Ce qui est une fois sorti de nos mains, dit-elle pour rcompenser ceux qui nous ont rendu service, n'y retourne plus...
:Zobide ne voulut donc point reprendre l'argent du porteur : Mais mon ami, lui dit-elle, en consentant que vous demeuriez avec nous, je vous avertis que ce n'est pas seulement  condition que vous garderez le secret que nous avons exig de vous ; nous prtendons encore que vous observiez exactement les rgles de la biensance et de l'honntet. Pendant qu'elle tenait ce discours, la charmante Amine quitta son habillement de ville, attacha sa robe  sa ceinture pour agir avec plus de libert, et prpara la table. Elle servit plusieurs sortes de mets, et mit sur un buffet des bouteilles de vin et des tasses d'or. Aprs cela, les dames se placrent et firent asseoir  leurs cts le porteur, qui tait satisfait au del de tout ce qu'on peut dire, de se voir  table avec trois personnes d'une beaut si extraordinaire.
:Aprs les premiers morceaux, Amine, qui s'tait place prs du buffet, prit une bouteille et une tasse, se versa  boire, et but la premire, suivant la coutume des Arabes. Elle versa ensuite  ses soeurs, qui burent l'une aprs l'autre ; puis remplissant pour la quatrime fois la mme tasse, elle la prsenta au porteur, lequel, en la recevant, baisa la main d'Amine, et chanta, avant que de boire, une chanson dont le sens tait que, comme le vent emporte avec lui la bonne odeur des lieux parfums par o il passe, de mme le vin qu'il allait boire, venant de sa main, en recevait un got plus exquis que celui qu'il avait naturellement. Cette chanson rjouit les dames, qui chantrent  leur tour. Enfin, la compagnie fut de trs-bonne humeur pendant le repas, qui dura fort longtemps, et fut accompagn de tout ce qui pouvait le rendre agrable.
:Le jour allait bientt finir, lorsque Safie, prenant la parole au nom des trois dames, dit au porteur : Levez-vous, partez : il est temps de vous retirer. Le porteur, ne pouvant se rsoudre  les quitter, rpondit ; Eh ! mesdames, o me commandez-vous d'aller en l'tat o je me trouve ? je suis hors de moi-mme  force de vous voir et de boire ; je ne retrouverais jamais le chemin de ma maison. Donnez-moi la nuit pour me reconnatre ; je la passerai o il vous plaira ; mais il ne me faut pas moins de temps pour me remettre dans le mme tat o j'tais lorsque je suis entr chez vous : avec cela, je doute encore que je n'y laisse la meilleure partie de moi-mme.
:Amine prit une seconde fois le parti du porteur : Mes soeurs, dit-elle, il a raison ; je lui sais bon gr de la demande qu'il nous fait. Il nous a assez bien diverties ; si vous voulez m'en croire, ou plutt si vous m'aimez autant que j'en suis persuade, nous le retiendrons pour passer la soire avec nous. - Ma soeur, dit Zobide, nous ne pouvons rien refuser  votre prire. Porteur, continua-t-elle en s'adressant  lui, nous voulons bien encore vous faire cette grce ; mais nous y mettons une nouvelle condition. Quoi que nous puissions faire en votre prsence, par rapport  nous ou  autre chose, gardez-vous bien d'ouvrir seulement la bouche pour nous en demander la raison : car en nous faisant des questions sur des choses qui ne vous regardent nullement, vous pourriez entendre ce qui ne vous plairait pas : prenez-y garde, et ne vous avisez pas d'tre trop curieux en voulant trop approfondir les motifs de nos actions.
:Cette convention faite, Amine apporta le souper, et quand elle eut clair la salle d'un grand nombre de bougies prpares avec le bois d'alos et l'ambre gris, qui rpandirent une odeur agrable et firent une belle illumination, elle s'assit  table avec ses soeurs et le porteur. Ils recommencrent  manger,  boire,  chanter et  rciter des vers. Les dames prenaient plaisir  enivrer le porteur, sous prtexte de le faire boire  leur sant. Les bons mots ne furent point pargns : enfin ils taient tous dans la meilleure humeur du monde lorsqu'ils ourent frapper  la porte... Scheherazade fut oblige en cet endroit d'interrompre son rcit, parce qu'elle vit paratre le jour.
:Les trois calenders firent, en entrant, une profonde rvrence aux dames qui s'taient leves pour les recevoir, et qui leur dirent obligeamment qu'ils taient les bienvenus ; qu'elles taient bien aises de trouver l'occasion de les obliger et de contribuer  les remettre de la fatigue de leur voyage, et enfin elles les invitrent  s'asseoir auprs d'elles. La magnificence du lieu et l'honntet des dames firent concevoir aux calenders une haute ide de ces belles htesses ; mais avant que de prendre place, ayant par hasard jet les yeux sur le porteur, et le voyant habill  peu prs comme d'autres calenders avec lesquels ils taient en diffrend sur plusieurs points de discipline, et qui ne se rasaient pas la barbe et les sourcils, un d'entre eux prit la parole : Voil, dit-il, apparemment, un de nos frres arabes les rvolts.
:Aprs que les calenders eurent bu et mang  discrtion, ils tmoignrent aux dames qu'ils se feraient un grand plaisir de leur donner un concert, si elles avaient des instruments et qu'elles voulussent leur en faire apporter. Elles acceptrent l'offre avec joie. La belle Safie se leva pour en aller qurir. Elle revint un moment ensuite et leur prsenta une flte du pays, une autre  la persienne et un tambour de basque. Chaque calender reut de sa main l'instrument qu'il voulut choisir, et ils commencrent tous trois  jouer un air. Les dames, qui savaient des paroles sur cet air, qui tait des plus gais, l'accompagnrent de leurs voix ; mais elles s'interrompaient de temps en temps par de grands clats de rire que leur faisaient faire les paroles.
:Cette nuit-l, le calife tait sorti de bonne heure, accompagn de Giafar son grand vizir, et de Mesrour, chef des eunuques de son palais, tous trois dguiss en marchands. En passant par la rue des trois dames, ce prince, entendant le son des instruments et des voix, et le bruit des clats de rire, dit au vizir : Allez, frappez  la porte de cette maison o l'on fait tant de bruit ; je veux y entrer et en apprendre la cause. Le vizir eut beau lui reprsenter que c'taient des femmes qui se rgalaient ce soir-l, et que le vin apparemment leur avait chauff la tte, et qu'il ne devait pas s'exposer  recevoir d'elles quelque insulte ; qu'il n'tait pas encore heure indue, et qu'il ne fallait pas troubler leur divertissement. Il n'importe, repartit le calife, frappez, je vous l'ordonne.
:Safie alla faire ce rapport  ses soeurs, qui balancrent quelque temps sur le parti qu'elles devaient prendre. Mais elles taient naturellement bienfaisantes, et elles avaient dj fait la mme grce aux trois calenders. Ainsi elles rsolurent de les laisser entrer... Scheherazade se prparait  poursuivre son conte ; mais s'tant aperue qu'il tait jour, elle interrompit l son rcit. La quantit de nouveaux acteurs que la sultane venait d'introduire sur la scne, piquant la curiosit de Schahriar et le laissant dans l'attente de quelque vnement singulier, ce prince attendit la nuit suivante avec impatience.
:Pendant que le vizir Giafar entretenait les dames, le calife ne pouvait cesser d'admirer leur beaut extraordinaire, leur bonne grce, leur humeur enjoue et leur esprit. D'un autre ct, rien ne lui paraissait plus surprenant que les calenders, tous trois borgnes de l'oeil droit. Il se serait volontiers inform de cette singularit ; mais la condition qu'on venait d'imposer  lui et  sa compagnie l'empcha d'en parler. Avec cela, quand il faisait rflexion  la richesse des meubles,  leur arrangement bien entendu et  la propret de cette maison, il ne pouvait se persuader qu'il n'y et pas de l'enchantement.
:Le porteur avait un peu cuv son vin : il se leva promptement, et aprs avoir attach le bas de sa robe  sa ceinture : Me voil prt, dit-il ; de quoi s'agit-il ? - Cela va bien, rpondit Safie, attendez que l'on vous parle ; vous ne serez pas longtemps les bras croiss. Peu de temps aprs, on vit paratre Amine avec un sige, qu'elle posa au milieu de la salle. Elle alla ensuite  la porte d'un cabinet, et l'ayant ouverte, elle fit signe au porteur de s'approcher. Venez, lui dit-elle, et m'aidez. Il obit, et y tant entr avec elle, il en sortit un moment aprs suivi de deux chiennes noires, dont chacune avait un collier attach  une chane qu'il tenait, et qui paraissaient avoir t maltraites  coups de fouet. Il s'avana avec elles au milieu de la salle.
:Le porteur fit ce qu'on lui commandait, et quand il se fut approch de Zobide, la chienne qu'il tenait commena de faire des cris et se tourna vers Zobide en levant la tte d'une manire suppliante. Mais Zobide, sans avoir gard  la triste contenance de la chienne, qui faisait piti, ni  ses cris, qui remplissaient toute la maison, lui donna des coups de fouet  perte d'haleine, et lorsqu'elle n'eut plus la force de lui en donner davantage, elle jeta le fouet par terre ; puis, prenant la chane de la main du porteur, elle leva la chienne par les pattes, et, se mettant toutes deux  se regarder d'un air triste et touchant, elles pleurrent l'une et l'autre. Enfin Zobide tira son mouchoir, essuya les larmes de la chienne, la baisa, et remettant la chane au porteur : Allez, lui dit-elle, ramenez-la o vous l'avez prise, et amenez-moi l'autre.
:Cependant les trois calenders, le calife et sa compagnie furent extraordinairement tonns de cette excution. Ils ne pouvaient comprendre comment Zobide, aprs avoir fouett avec tant de furie les deux chiennes, animaux immondes, selon la religion musulmane, pleurait ensuite avec elles, leur essuyait les larmes et les baisait. Ils en murmuraient en eux-mmes. Le calife surtout, plus impatient que les autres, mourait d'envie de savoir le sujet d'une action qui lui paraissait si trange, et ne cessait de faire signe au vizir de parler pour s'en informer. Mais le vizir tournait la tte d'un autre ct, jusqu' ce que, press par des signes si souvent ritrs il rpondit par d'autres signes que ce n'tait pas le temps de satisfaire sa curiosit.
:Zobide demeura quelque temps  la mme place au milieu de la salle, comme pour se remettre de la fatigue qu'elle venait de se donner en fouettant les deux chiennes. Ma chre soeur, lui dit la belle Safie, ne vous plat-il pas de retourner  votre place, afin qu' mon tour je fasse aussi mon personnage ? - Oui, rpondit Zobide. En disant cela, elle alla s'asseoir sur le sofa, ayant  sa droite le calife, Giafar et Mesrour, et  sa gauche les trois calenders et le porteur... Sire, dit en cet endroit Scheherazade, ce que votre majest vient d'entendre doit sans doute lui paratre merveilleux ; mais ce qui reste  raconter l'est encore bien davantage. Je suis persuade que vous en conviendrez la nuit prochaine, si vous voulez bien me permettre de vous achever cette histoire. Le sultan y consentit, et se leva parce qu'il tait jour.
:Zobide voulut lui marquer sa satisfaction : Ma soeur, dit-elle, vous avez fait des merveilles ; on voit bien que vous sentez le mal que vous exprimez si vivement. Amine n'eut pas le temps de rpondre  cette honntet. Elle se sentit le coeur si press en ce moment, qu'elle ne songea qu' se donner de l'air en laissant voir  toute la compagnie sa gorge et un sein, non pas blanc tel qu'une dame comme Amine devait l'avoir, mais tout meurtri de cicatrices ; ce qui fit une espce d'horreur aux spectateurs. Nanmoins cela ne lui donna pas de soulagement et ne l'empcha pas de s'vanouir... Mais, sire, dit Scheherazade, je ne m'aperois pas que voil le jour.  ces mots, elle cessa de parler, et le sultan se leva. Quand ce prince n'aurait pas rsolu de diffrer la mort de la sultane, il n'aurait pu encore se rsoudre  lui ter la vie. Sa curiosit tait trop intresse  entendre jusqu' la fin un conte rempli d'vnements si peu attendus.
:Le grand vizir Giafar s'opposa  cet avis et en fit voir les consquences au calife, sans toutefois faire connatre ce prince aux calenders, et lui adressant la parole, comme s'il et t marchand : Seigneur, dit-il, considrez, je vous prie, que nous avons notre rputation  conserver. Vous savez  quelle condition ces dames ont bien voulu nous recevoir chez elles : nous l'avons accepte. Que dirait-on de nous si nous y contrevenions ? Nous serions encore plus blmables s'il nous arrivait quelque malheur. Il n'y a pas d'apparence qu'elles aient exig de nous cette promesse sans tre en tat de nous faire repentir si nous ne la tenons pas.
:Le porteur ayant compris qu'il ne s'agissait que de raconter son histoire pour se dlivrer d'un si grand danger, prit la parole le premier, et dit : Madame, vous savez dj mon histoire et le sujet qui m'a amen chez vous. Ainsi ce que j'ai  vous raconter sera bientt achev. Madame votre soeur que voil m'a pris ce matin  la place, o, en qualit de porteur, j'attendais que quelqu'un m'employt et me ft gagner ma vie. Je l'ai suivie chez un marchand de vin, chez un vendeur d'herbes, chez un vendeur d'oranges, de limons et de citrons, puis chez un vendeur d'amandes, de noix, de noisettes et d'autres fruits ; ensuite chez un autre confiturier et chez un droguiste ; de chez le droguiste, mon panier sur la tte et charg autant que je le pouvais tre, je suis venu jusque chez vous, o vous avez eu la bont de me souffrir jusqu' prsent. C'est une grce dont je me souviendrai ternellement. Voil mon histoire.
:Quand le porteur eut achev, Zobide, satisfaite, lui dit : Sauve-toi, marche, que nous ne te voyons plus. - Madame, reprit le porteur, je vous supplie de me permettre encore de demeurer. Il ne serait pas juste qu'aprs avoir donn aux autres le plaisir d'entendre mon histoire, je n'eusse pas aussi celui d'couter la leur. En disant cela, il prit place sur un bout du sofa, fort joyeux de se voir hors d'un pril qui l'avait tant alarm. Aprs lui, un des trois calenders prenant la parole et s'adressant  Zobide comme  la principale des trois dames et comme  celle qui lui avait command de parler, commena ainsi son histoire.
:L'amiti et la familiarit qui taient entre nous ne me permettant pas de lui rien refuser, je fis sans hsiter un serment tel qu'il le souhaitait, et alors il me dit : Attendez-moi ici, je suis  vous dans un moment. En effet, il ne tarda pas  revenir, et je le vis rentrer avec une dame d'une beaut singulire et magnifiquement habille. Il ne me dit pas qui elle tait, et je ne crus pas devoir m'en informer. Nous nous remmes  table avec la dame, et nous y demeurmes encore quelque temps en nous entretenant de choses indiffrentes et en buvant des rasades  la sant l'un de l'autre. Aprs cela, le prince me dit : Mon cousin, nous n'avons pas de temps  perdre ; obligez-moi d'emmener avec vous cette dame et de la conduire d'un tel ct,  un endroit o vous verrez un tombeau en dme nouvellement bti. Vous le reconnatrez aisment ; la porte est ouverte : entrez-y ensemble, et m'attendez. Je m'y rendrai bientt.
:La houe lui servit  dmolir le spulcre vide qui tait au milieu du tombeau ; il ta les pierres l'une aprs l'autre, et les rangea dans un coin. Quand il les eut toutes tes, il creusa la terre, et je vis une trappe qui tait sous le spulcre. Il la leva, et au-dessous j'aperus le haut d'un escalier en limaon. Alors mon cousin, s'adressant  la dame, lui dit : Madame, voil par o l'on se rend au lieu dont je vous ai parl. La dame,  ces mots, s'approcha et descendit, et le prince se mit en devoir de la suivre ; mais se tournant auparavant de mon ct : Mon cousin, me dit-il, je vous suis infiniment oblig de la peine que vous avez prise ; je vous en remercie. Adieu. - Mon cher cousin, m'criai-je, qu'est-ce que cela signifie ? - Que cela vous suffise, me rpondit-il ; vous pouvez reprendre le chemin par o vous tes venu.
:Il faut savoir que pendant ce temps-l le roi mon oncle tait absent. Il y avait plusieurs jours qu'il tait  la chasse. Je m'ennuyai de l'attendre, et aprs avoir pri ses ministres de lui faire mes excuses  son retour, je partis de son palais pour me rendre  la cour de mon pre, dont je n'avais pas coutume d'tre loign si longtemps. Je laissai les ministres du roi mon oncle fort en peine d'apprendre ce qu'tait devenu le prince mon cousin. Mais pour ne pas violer le serment que j'avais fait de lui garder le secret, je n'osai les tirer d'inquitude et ne voulus rien leur communiquer de ce que je savais.
:Ce rebelle vizir avait conu pour moi une forte haine, qu'il nourrissait depuis longtemps. En voici le sujet. Dans ma plus tendre jeunesse, j'aimais  tirer de l'arbalte : j'en tenais une un jour au haut du palais, sur la terrasse, et je me divertissais  en tirer. Il se prsenta un oiseau devant moi, je mirai  lui, mais je le manquai, et la balle, par hasard, alla donner droit contre l'oeil du vizir, qui prenait l'air sur la terrasse de sa maison, et le creva. Lorsque j'appris ce malheur, j'en fis faire des excuses au vizir, et je lui en fis moi-mme ; mais il ne laissa pas d'en conserver un vif ressentiment, dont il me donnait des marques quand l'occasion s'en prsentait. Il le fit clater d'une manire barbare quand il me vit en son pouvoir. Il vint  moi comme un furieux d'abord qu'il m'aperut, et, enfonant ses doigts dans mon oeil droit, il l'arracha lui-mme. Voil par quelle aventure je suis borgne.
:Mais l'usurpateur ne borna pas l sa cruaut. Il me fit enfermer dans une caisse et ordonna au bourreau de me porter en cet tat fort loin du palais, et de m'abandonner aux oiseaux de proie aprs m'avoir coup la tte. Le bourreau, accompagn d'un autre homme, monta  cheval, charg de la caisse, et s'arrta dans la campagne pour excuter son ordre. Mais je fis si bien par mes prires et par mes larmes, que j'excitai sa compassion. Allez, me dit-il, sortez promptement du royaume et gardez-vous bien d'y revenir, car vous y rencontreriez votre perte et vous seriez cause de la mienne. Je le remerciai de la grce qu'il me faisait, et je ne fus pas plus tt seul, que je me consolai d'avoir perdu mon oeil en songeant que j'avais vit un plus grand malheur.
:Je lui fis un long dtail de la cause tragique de mon retour et du triste tat o il me voyait. Hlas ! s'cria-t-il, n'tait-ce pas assez d'avoir perdu mon fils ! fallait-il que j'apprisse encore la mort d'un frre qui m'tait cher, et que je vous visse dans le dplorable tat o vous tes rduit ! Il me marqua l'inquitude o il tait de n'avoir reu aucune nouvelle du prince son fils, quelques perquisitions qu'il en et fait faire et quelque diligence qu'il y et apporte. Ce malheureux pre pleurait  chaudes larmes en me parlant, et il me parut tellement afflig que je ne pus rsister  sa douleur. Quelque serment que j'eusse fait au prince mon cousin, il me fut impossible de le garder. Je racontai au roi son pre tout ce que je savais.
:Le roi m'couta avec quelque sorte de consolation, et quand j'eus achev : Mon neveu, me dit-il, le rcit que vous venez de me faire me donne quelque esprance. J'ai su que mon fils faisait btir ce tombeau, et je sais  peu prs en quel endroit. Avec l'ide qui vous en est reste, je me flatte que nous le trouverons. Mais puisqu'il l'a fait faire secrtement et qu'il a exig de vous le secret, je suis d'avis que nous l'allions chercher tous deux seuls, pour viter l'clat. Il avait une autre raison, qu'il ne disait pas, d'en vouloir drober la connaissance  tout le monde. C'tait une raison trs-importante, comme la suite de mon discours le fera connatre.
:De cette antichambre nous passmes dans une chambre fort grande, soutenue de grosses colonnes et claire de plusieurs autres lustres. Il y avait une citerne au milieu, et l'on voyait plusieurs sortes de provisions de bouche ranges d'un ct. Nous fmes assez surpris de n'y voir personne. Il y avait en face un sopha assez lev, o l'on montait par quelques degrs, et au dessus duquel paraissait un lit fort large dont les rideaux taient ferms. Le roi monta, et les ayant ouverts, il aperut le prince son fils et la dame couchs ensemble, mais brls et changs en charbon, comme si on les et jets dans un grand feu et qu'on les en et retirs avant que d'tre consums.
:Mon fils, persuad que sa soeur tait toujours la mme pour lui, sous prtexte de se faire btir un tombeau, fit prparer cette demeure souterraine, dans l'esprance de trouver un jour l'occasion d'enlever le coupable objet de sa flamme, et de l'amener ici. Il a choisi le temps de mon absence pour forcer la retraite o tait sa soeur, et c'est une circonstance que mon honneur ne m'a pas permis de publier. Aprs une action si condamnable, il s'est venu renfermer avec elle dans ce lieu, qu'il a muni, comme vous voyez, de toutes sortes de provisions, afin d'y pouvoir jouir longtemps de ses dtestables amours, qui doivent faire horreur  tout le monde. Mais Dieu n'a pas voulu souffrir cette abomination et les a justement chtis l'un et l'autre. Il fondit en pleurs en achevant ces paroles, et je mlai mes larmes avec les siennes.
:Ce prince, qui n'avait alors que sa garde ordinaire, ne put rsister  tant d'ennemis. Ils investirent la ville, et comme les portes leur furent ouvertes sans rsistance, ils eurent peu de peine  s'en rendre matres. Ils n'en eurent pas davantage  pntrer jusqu'au palais du roi mon oncle, qui se mit en dfense ; mais il fut tu aprs avoir vendu chrement sa vie. De mon ct, je combattis quelque temps ; mais voyant qu'il fallait cder  la force, je songeai  me retirer, et j'eus le bonheur de me sauver par des dtours et de me rendre chez un officier du roi dont la fidlit m'tait connue.
:Accabl de douleur, perscut par la fortune, j'eus recours  un stratagme, qui tait la seule ressource qui me restait pour me conserver la vie. Je me fis raser la barbe et les sourcils, et ayant pris l'habit de calender, je sortis de la ville sans que personne me reconnt. Aprs cela il me fut ais de m'loigner du royaume du roi mon oncle, en marchant par des chemins carts. J'vitai de passer par les villes, jusqu' ce qu'tant arriv dans l'empire du puissant commandeur des croyants, le glorieux et renomm calife Haroun Alraschid, je cessai de craindre. Alors, me consultant sur ce que j'avais  faire, je pris la rsolution de venir  Bagdad me jeter aux pieds de ce grand monarque, dont on vante partout la gnrosit. Je le toucherai, disais-je, par le rcit d'une histoire aussi surprenante que la mienne ; il aura piti sans doute d'un malheureux prince, et je n'implorerai pas vainement son appui.
:Enfin, aprs un voyage de plusieurs mois, je suis arriv aujourd'hui  la porte de cette ville : j'y suis entr sur la fin du jour, et m'tant un peu arrt pour reprendre mes esprits et dlibrer de quel ct je tournerais mes pas, cet autre calender que voici prs de moi arriva aussi en voyageur. Il me salue, je le salue de mme.  vous voir, lui dis-je, vous tes tranger comme moi. Il me rpond que je ne me trompe pas. Dans le moment qu'il me fait cette rponse, le troisime calender que vous voyez survient. Il nous salue et fait connatre qu'il est aussi tranger et nouveau venu  Bagdad. Comme frres nous nous joignons ensemble, et nous rsolvons de ne nous pas sparer.
:La renomme me fit plus d'honneur que je ne mritais. Elle ne se contenta pas de semer le bruit de mes talents dans les tats du roi mon pre, elle le porta jusqu' la cour des Indes, dont le puissant monarque, curieux de me voir, envoya un ambassadeur avec de riches prsents pour me demander  mon pre, qui fut ravi de cette ambassade pour plusieurs raisons. Il tait persuad que rien ne convenait mieux  un prince de mon ge que de voyager dans les cours trangres, et d'ailleurs il tait bien aise de s'attirer l'amiti du sultan des Indes. Je partis donc avec l'ambassadeur, mais avec peu d'quipage,  cause de la longueur et de la difficult des chemins.
:Ds le jour suivant, le tailleur m'acheta une cogne et une corde avec un habit court, et me recommandant  de pauvres habitants qui gagnaient leur vie de la mme manire, il les pria de me mener avec eux. Ils me conduisirent  la fort, et ds le premier jour, j'en rapportai sur ma tte une grosse charge de bois, que je vendis une demi-pice de monnaie d'or du pays, car, quoique la fort ne ft pas loigne, le bois ne laissait pas d'tre cher en cette ville,  cause du peu de gens qui se donnaient la peine d'en aller couper. En peu de temps je gagnai beaucoup, et je rendis au tailleur l'argent qu'il avait avanc pour moi.
:Le roi mon pre m'avait choisi pour poux un prince qui tait mon cousin ; mais la premire nuit de mes noces, au milieu des rjouissances de la cour et de la capitale du royaume de l'le d'bne, avant que je fusse livre  mon mari, un gnie m'enleva. Je m'vanouis en ce moment, je perdis toute connaissance, et lorsque j'eus repris mes esprits, je me trouvai dans ce palais. J'ai t longtemps inconsolable ; mais le temps et la ncessit m'ont accoutume  voir et  souffrir le gnie. Il y a vingt-cinq ans, comme je vous l'ai dj dit, que je suis dans ce lieu, o je puis dire que j'ai  souhait tout ce qui est ncessaire  la vie et tout ce qui peut contenter une princesse qui n'aimerait que les parures et les ajustements.
:De dix en dix jours, continua la princesse, le gnie vient coucher une nuit avec moi ; il n'y couche pas plus souvent, et l'excuse qu'il en apporte est qu'il est mari  une autre femme, qui aurait de la jalousie si l'infidlit qu'il lui fait venait  sa connaissance. Cependant si j'ai besoin de lui, soit de jour, soit de nuit, je n'ai pas plus tt touch un talisman qui est  l'entre de ma chambre, que le gnie parat. Il y a aujourd'hui quatre jours qu'il est venu : ainsi, je ne l'attends que dans six. C'est pourquoi vous en pourrez demeurer cinq avec moi, pour me tenir compagnie, si vous le voulez bien, et je tcherai de vous rgaler selon votre qualit et votre mrite.
:Princesse, repris-je, je vois bien que la crainte du gnie vous fait tenir ce langage. Pour moi, je le redoute si peu que je vais mettre son talisman en pices avec le grimoire qui est crit dessus. Qu'il vienne alors, je l'attends. Quelque brave, quelque redoutable qu'il puisse tre, je lui ferai sentir le poids de mon bras. Je fais serment d'exterminer tout ce qu'il y a de gnies au monde, et lui le premier. La princesse, qui en savait la consquence, me conjura de ne pas toucher au talisman. Ce serait, me dit-elle, le moyen de nous perdre vous et moi. Je connais les gnies mieux que vous ne les connaissez. Les vapeurs du vin ne me permirent pas de goter les raisons de la princesse : je donnai du pied dans le talisman et le mis en plusieurs morceaux.
:Le gnie ne repartit que par des injures et par des coups, dont j'entendis le bruit. Je n'eus pas la fermet d'our les pleurs et les cris pitoyables de la princesse maltraite d'une manire si cruelle. J'avais dj quitt l'habit qu'elle m'avait fait prendre, et repris le mien, que j'avais port sur l'escalier le jour prcdent  la sortie du bain. Ainsi j'achevai de monter, d'autant plus pntr de douleur et de compassion que j'tais la cause d'un si grand malheur, et qu'en sacrifiant la plus belle princesse de la terre  la barbarie d'un gnie implacable, je m'tais rendu criminel et le plus ingrat de tous les hommes.
:Le tailleur mon hte marqua une grande joie de me revoir. Votre absence, me dit-il, m'a caus beaucoup d'inquitude  cause du secret de votre naissance que vous m'avez confi. Je ne savais ce que je devais penser, et je craignais que quelqu'un ne vous et reconnu. Dieu soit lou de votre retour. Je le remerciai de son zle et de son affection ; mais je ne lui communiquai rien de ce qui m'tait arriv, ni de la raison pourquoi je retournais sans cogne et sans babouches. Je me retirai dans ma chambre, o je me reprochai mille fois l'excs de mon imprudence. Rien, disais-je, n'aurait gal le bonheur de la princesse et le mien si j'eusse pu me contenir et que je n'eusse pas bris le talisman.
:Le calender continuant de parler  Zobide : Madame, dit-il, le gnie m'ayant fait cette question, ne me donna pas le temps de lui rpondre, et je ne l'aurais pu faire, tant sa prsence affreuse m'avait mis hors de moi-mme. Il me prit par le milieu du corps, me trana hors de la chambre, et, s'lanant dans l'air, m'enleva jusqu'au ciel avec tant de force et de vitesse, que je m'aperus plutt que j'tais mont si haut que du chemin qu'il m'avait fait faire en peu de moments. Il fondit de mme vers la terre, et l'ayant fait entr'ouvrir en frappant du pied, il s'y enfona, et aussitt je me trouvai dans le palais enchant, devant la belle princesse de l'le d'bne. Mais, hlas ! quel spectacle ! je vis une chose qui me pera le coeur. Cette princesse tait nue et tout en sang, tendue sur la terre, plus morte que vive, et les joues baignes de larmes.
:J'aurais t le plus ingrat et le plus perfide de tous les hommes si je n'eusse pas eu pour la princesse la mme fidlit qu'elle avait pour moi, qui tais la cause de son malheur. C'est pourquoi je rpondis au gnie : Comment la connatrais-je, moi qui ne l'ai jamais vue que cette seule fois ? - Si cela est, reprit-il, prends donc ce sabre et coupe-lui la tte. C'est  ce prix que je te mettrai en libert, et que je serai convaincu que tu ne l'as jamais vue qu' prsent, comme tu le dis. - Trs-volontiers, lui repartis-je. Je pris le sabre de sa main... Mais, sire, dit Scheherazade en s'interrompant en cet endroit, il est jour, et je ne dois point abuser de la patience de votre majest. - Voil des vnements merveilleux, dit le sultan en lui-mme : nous verrons demain si le prince eut la cruaut d'obir au gnie.
:Lorsque je fus revenu  moi, je me plaignis au gnie de ce qu'il me faisait languir dans l'attente de la mort. Frappez, lui dis-je, je suis prt  recevoir le coup mortel ; je l'attends de vous comme la plus grande grce que vous me puissiez faire. Mais au lieu de me l'accorder : Voil me dit-il, de quelle sorte les gnies traitent les femmes qu'ils souponnent d'infidlit. Elle t'a reu ici ; si j'tais assur qu'elle m'et fait un plus grand outrage, je te ferais prir dans ce moment ; mais je me contenterai de te changer en chien, en ne, en lion ou en oiseau : choisis un de ces changements ; je veux bien te laisser matre du choix.
:Ces paroles me donnrent quelque esprance de le flchir.  gnie ! lui dis-je, modrez votre colre, et puisque vous ne voulez pas m'ter la vie, accordez-la-moi gnreusement. Je me souviendrai toujours de votre clmence si vous me pardonnez, de mme que le meilleur homme du monde pardonna  un de ses voisins qui lui portait une envie mortelle. Le gnie me demanda ce qui s'tait pass entre ces deux voisins, en disant qu'il voulait bien avoir la patience d'couter cette histoire. Voici de quelle manire je lui en fis le rcit. Je crois, madame, que vous ne serez pas fche que je vous la raconte aussi.
:Dans une ville assez considrable, deux hommes demeuraient porte  porte. L'un conut contre l'autre une envie si violente, que celui qui en tait l'objet rsolut de changer de demeure et de s'loigner, persuad que le voisinage seul lui avait attir l'animosit de son voisin, car, quoiqu'il lui et rendu de bons offices, il s'tait aperu qu'il n'en tait pas moins ha. C'est pourquoi il vendit sa maison avec le peu de bien qu'il avait, et se retirant  la capitale du pays, qui n'tait pas bien loigne, il acheta une petite terre environ  une demi-lieue de la ville. Il y avait une maison assez commode, un beau jardin et une cour raisonnablement grande, dans laquelle tait une citerne profonde dont on ne se servait plus.
:La grande rputation du personnage s'tant rpandue dans la ville d'o il tait sorti, l'envieux en eut un chagrin si vif qu'il abandonna sa maison et ses affaires, dans la rsolution de l'aller perdre. Pour cet effet, il se rendit au nouveau couvent de derviches, dont le chef, ci-devant son voisin, le reut avec toutes les marques d'amiti imaginables. L'envieux lui dit qu'il tait venu exprs pour lui communiquer une affaire importante, dont il ne pouvait l'entretenir qu'en particulier. Afin, ajouta-t-il, que personne ne nous entende, promenons-nous, je vous prie, dans votre cour, et puisque la nuit approche, commandez  vos derviches de se retirer dans leurs cellules. Le chef des derviches fit ce qu'il souhaitait.
:Savez-vous qui est ce bon homme  qui nous venons de rendre ce bon office ? Et d'autres voix ayant rpondu que non, la premire reprit : Je vais vous le dire. Cet homme, par la plus grande charit du monde, a abandonn la ville o il demeurait et est venu s'tablir en ce lieu dans l'esprance de gurir un de ses voisins de l'envie qu'il avait contre lui. Il s'est attir ici une estime si gnrale que l'envieux, ne pouvant le souffrir, est venu dans le dessein de le faire prir, ce qu'il aurait excut sans le secours que nous avons prt  ce bon homme, dont la rputation est si grande, que le sultan qui fait son sjour dans la ville voisine, doit venir demain le visiter, pour recommander la princesse sa fille  ses prires.
:Une autre voix demanda quel besoin la princesse avait des prires du derviche.  quoi la premire repartit : Vous ne savez donc pas qu'elle est possde du gnie Maimoun, fils de Dimdim, qui est devenu amoureux d'elle ? Mais je sais bien comment ce bon chef des derviches pourrait la gurir : la chose est trs-aise, et je vais vous la dire. Il a dans son couvent un chat noir, qui a une tache blanche au bout de la queue, environ de la grandeur, d'une petite pice de monnaie d'argent. Il n'a qu' arracher sept brins de poil de cette tache blanche, les brler et parfumer la tte de la princesse de leur fume.  l'instant elle sera si bien gurie et si bien dlivre de Maimoun, fils de Dimdim, que jamais il ne s'avisera d'approcher d'elle une seconde fois.
:Les marchands, superstitieux et scrupuleux, crurent que je porterais malheur  leur navigation si l'on me recevait. C'est pourquoi l'un dit : Je vais l'assommer d'un coup de maillet ; un autre : Je veux lui passer une flche au travers du corps ; un autre : Il faut le jeter  la mer. Quelqu'un n'aurait pas manqu de faire ce qu'il disait, si, me rangeant du ct du capitaine, je ne m'tais pas prostern  ses pieds ; mais le prenant par son habit, dans la posture de suppliant, il fut tellement touch de cette action et des larmes qu'il vit couler de mes yeux, qu'il me prit sous sa protection, en menaant de faire repentir celui qui me ferait le moindre mal. Il me fit mme mille caresses. De mon ct, au dfaut de la parole, je lui donnai par mes gestes toutes les marques de reconnaissance qu'il me fut possible.
:Pour vous apprendre quel est son dessein, vous saurez qu'il avait un premier vizir qui, avec une trs-grande capacit dans le maniement des affaires, crivait dans la dernire perfection. Ce ministre est mort depuis peu de jours. Le sultan en est fort afflig, et comme il ne regardait jamais les critures de sa main sans admiration, il a fait un serment solennel de ne donner sa place qu' un homme qui crira aussi bien qu'il crivait. Beaucoup de gens ont prsent de leurs critures, mais jusqu' prsent il ne s'est trouv personne dans l'tendue de cet empire qui ait t jug digne d'occuper la place du vizir.
:Je trouvai ce prince assis sur son trne au milieu des grands de sa cour. Je lui fis trois rvrences profondes, et,  la dernire, je me prosternai et baisai la terre devant lui. Je me mis ensuite sur mon sant en posture de singe. Toute l'assemble ne pouvait se lasser de m'admirer, et ne comprenait pas comment il tait possible qu'un singe st si bien rendre aux sultans le respect qui leur est d, et le sultan en tait plus tonn que personne. Enfin la crmonie de l'audience et t complte si j'eusse pu ajouter la harangue  mes gestes ; mais les singes ne parlrent jamais, et d'avoir t homme ne me donnait pas ce privilge.
:Avant que l'on desservt, j'aperus une critoire ; je fis signe qu'on me l'apportt, et quand je l'eus, j'crivis sur une grosse pche des vers de ma faon, qui marquaient ma reconnaissance au sultan, et la lecture qu'il en fit, aprs que je lui eus prsent la pche, augmenta son tonnement. La table leve, on lui apporta d'une boisson particulire dont il me fit prsenter un verre. Je bus, et j'crivis dessus de nouveaux vers, qui expliquaient l'tat o je me trouvais aprs de grandes souffrances. Le sultan les lut encore et dit : Un homme qui serait capable d'en faire autant serait au-dessus des plus grands hommes.
:Ce prince, s'tant fait apporter un jeu d'checs, me demanda par signe si j'y savais jouer et si je voulais jouer avec lui. Je baisai la terre et, en portant la main sur ma tte, je marquai que j'tais prt  recevoir cet honneur. Il me gagna la premire partie ; mais je gagnai la seconde et la troisime, et m'apercevant que cela lui faisait quelque peine, pour le consoler, je fis un quatrain que je lui prsentai. Je lui disais que deux puissantes armes s'taient battues tout le jour avec beaucoup d'ardeur ; mais qu'elles avaient fait la paix sur le soir, et qu'elles avaient pass la nuit ensemble fort tranquillement sur le champ de bataille.
:Ds que la princesse aperut ce monstre, elle lui dit : Chien, au lieu de ramper devant moi, tu oses te prsenter sous celle horrible forme et tu crois m'pouvanter ! - Et toi, reprit le lion, tu ne crains pas de contrevenir au trait que nous avons fait et confirm par un serment solennel, de ne nous nuire ni faire aucun tort l'un  l'autre ! - Ah ! maudit, rpliqua la princesse, c'est  toi que j'ai ce reproche  faire. - Tu vas, interrompit brusquement le lion, tre paye de la peine que tu m'as donne de revenir. En disant cela, il ouvrit une gueule effroyable et s'avana sur elle pour la dvorer ; mais elle, qui tait sur ses gardes, fit un saut en arrire, eut le temps de s'arracher un cheveu, et en prononant deux ou trois paroles, elle se changea en un glaive tranchant, dont elle coupa le lion en deux par le milieu du corps.
:Quelque temps aprs qu'ils eurent disparu, la terre s'entr'ouvrit devant nous, et il en sortit un chat noir et blanc, dont le poil tait tout hriss, et qui miaulait d'une manire effrayante. Un loup noir le suivit de prs et ne lui donna aucun relche. Le chat, trop press, se changea en ver et se trouva prs d'une grenade tombe par hasard d'un grenadier qui tait plant sur le bord d'un canal d'eau assez profond, mais peu large. Ce ver pera la grenade en un instant, et s'y cacha. La grenade alors s'enfla, devint grosse comme une citrouille, et s'leva sur le toit de la galerie, d'o, aprs avoir fait quelques tours en roulant, elle tomba dans la cour et se rompit en plusieurs morceaux.
:Le loup, qui pendant ce temps-l s'tait transform en coq, se jeta sur les grains de la grenade et se mit  les avaler l'un aprs l'autre. Lorsqu'il n'en vit plus, il vint  nous les ailes tendues, en faisant un grand bruit, comme pour nous demander s'il n'y avait plus de grains. Il en restait un sur le bord du canal, dont il s'aperut en se retournant. Il y courut vite ; mais dans le moment qu'il allait porter le bec dessus, le grain roula dans le canal et se changea en petit poisson... Mais voil le jour, sire, dit Scheherazade ; s'il n'et pas si tt paru, je suis persuade que votre majest aurait pris beaucoup de plaisir  entendre ce que je lui aurais racont.  ces mots, elle se tut, et le sultan se leva rempli de tous ces vnements inous, qui lui inspirrent une forte envie et une extrme impatience d'apprendre le reste de cette histoire.
:Le calender, parlant toujours  Zobide, lui dit : Madame, le sultan laissa la princesse Dame de beaut achever le rcit de son combat, et quand elle l'eut fini, il lui dit d'un ton qui marquait la vive douleur dont il tait pntr : Ma fille, vous voyez en quel tat est votre pre. Hlas ! je m'tonne que je sois encore en vie ! L'eunuque votre gouverneur est mort, et le prince que vous venez de dlivrer de son enchantement a perdu un oeil. Il n'en put dire davantage, car les larmes, les soupirs et les sanglots lui couprent la parole. Nous fmes extrmement touchs de son affliction, sa fille et moi, et nous pleurmes avec lui.
:J'avais toujours vcu, poursuivit-il, dans une parfaite flicit, et jamais aucun accident ne l'avait traverse ; votre arrive a fait vanouir le bonheur dont je jouissais : ma fille est morte, son gouverneur n'est plus, et ce n'est que par un miracle que je suis en vie. Vous tes donc la cause de tous ces malheurs, dont il n'est pas possible que je puisse me consoler. C'est pourquoi retirez-vous en paix, mais retirez-vous incessamment ; je prirais moi-mme si vous demeuriez ici davantage, car je suis persuad que votre prsence porte malheur : c'est tout ce que j'avais  vous dire. Partez, et prenez garde de paratre jamais dans mes tats : aucune considration ne m'empcherait de vous en faire repentir.
:Rebut, chass, abandonn de tout le monde, et ne sachant ce que je deviendrais, avant que de sortir de la ville j'entrai dans un bain, je me fis raser la barbe et les sourcils, et pris l'habit de calender. Je me mis en chemin en pleurant moins ma misre que la mort des belles princesses que j'avais cause. Je traversai plusieurs pays sans me faire connatre ; enfin je rsolus de venir  Bagdad, dans l'esprance de me faire prsenter au commandeur des croyants et d'exciter sa compassion par le rcit d'une histoire si trange. J'y suis arriv ce soir, et la premire personne que j'ai rencontre en arrivant, c'est le calender notre frre qui vient de parler avant moi. Vous savez le reste, madame, et pourquoi j'ai l'honneur de me trouver dans votre htel.
:Mais, au lieu de sortir, il supplia aussi la dame de lui faire la mme grce qu'au premier calender, auprs de qui il alla prendre place... Mais, sire, dit Scheherazade en achevant ces derniers mots, il est jour, et il ne m'est pas permis de continuer. J'ose assurer nanmoins que quelque agrable que soit l'histoire du second calender, celle du troisime n'est pas moins belle : que votre majest se consulte ; qu'elle voie si elle veut avoir la patience de l'entendre. Le sultan, curieux de savoir si elle tait aussi merveilleuse que la dernire, se leva rsolu de prolonger encore la vie de Scheherazade, quoique le dlai qu'il avait accord ft fini depuis plusieurs jours.
:Je m'appelle Agib, et suis fils d'un roi qui se nommait Cassib. Aprs sa mort, je pris possession de ses tats, et tablis mon sjour dans la mme ville o il avait demeur. Cette ville est situe sur le bord de la mer. Elle a un port des plus beaux et des plus srs, avec un arsenal assez grand pour fournir  l'armement de cent cinquante vaisseaux de guerre toujours prts  servir dans l'occasion ; pour en quiper cinquante en marchandise et autant de petites frgates lgres pour les promenades et les divertissements sur l'eau. Plusieurs belles provinces composaient mon royaume en terre ferme, avec un grand nombre d'les considrables, presque toutes situes  la vue de ma capitale.
:Le lendemain matin nous apermes  dcouvert la montagne noire, et l'ide que nous en avions conue nous la fit paratre plus affreuse qu'elle n'tait. Sur le midi nous nous en trouvmes si prs que nous prouvmes ce que le pilote nous avait prdit. Nous vmes voler les clous et tous les autres ferrements de la flotte vers la montagne, o, par la violence de l'attraction, ils se collrent avec un bruit horrible. Les vaisseaux s'entr'ouvrirent et s'abmrent dans le fond de la mer, qui tait si haute en cet endroit, qu'avec la sonde nous n'aurions pu en dcouvrir la profondeur. Tous mes gens furent noys ; mais Dieu eut piti de moi et permit que je me sauvasse en me saisissant d'une planche qui fut pousse par le vent droit au pied de la montagne. Je ne me fis pas le moindre mal, mon bonheur m'ayant fait aborder dans un endroit o il y avait des degrs pour monter au sommet.
:Tel fut le discours du vieillard. D'abord que je fus veill, je me levai extrmement consol de cette vision, et je ne manquai pas de faire ce que le vieillard m'avait command. Je dterrai l'arc et les flches, et les tirai contre le cavalier.  la troisime flche, je le renversai dans la mer, et le cheval tomba de mon ct. Je l'enterrai  la place de l'arc et des flches, et dans cet intervalle, la mer s'enfla peu  peu. Lorsqu'elle fut arrive au pied du dme,  la hauteur de la montagne, je vis de loin, sur la mer, une chaloupe qui venait  moi. Je bnis Dieu, voyant que les choses succdaient conformment au songe que j'avais eu.
:Je n'eus pas achev ces paroles, que la chaloupe s'enfona dans la mer avec l'homme de bronze. Je demeurai sur l'eau et je nageai, le reste du jour, du ct de la terre qui me parut la plus voisine. Une nuit fort obscure succda, et comme je ne savais plus o j'tais, je nageais  l'aventure. Mes forces s'puisrent  la fin, et je commenais  dsesprer de me sauver, lorsque le vent venant  se fortifier, une vague plus grosse qu'une montagne me jeta sur une plage, o elle me laissa en se retirant. Je me htai aussitt de prendre terre, de crainte qu'une autre vague ne me reprt, et la premire chose que je fis fut de me dpouiller, d'exprimer l'eau de mon habit, et de l'tendre pour le faire scher sur le sable, qui tait encore chauff de la chaleur du jour.
:Le lendemain le soleil eut bientt achev de scher mon habit. Je le repris et m'avanai pour reconnatre o j'tais. Je n'eus pas march longtemps que je connus que j'tais dans une petite le dserte fort agrable, o il y avait plusieurs sortes d'arbres fruitiers et sauvages. Mais je remarquai qu'elle tait considrablement loigne de terre, ce qui diminua fort la joie que j'avais d'tre chapp  la mer. Nanmoins je me remettais  Dieu du soin de disposer de mon sort selon sa volont, quand j'aperus un petit btiment qui venait de terre ferme  pleines voiles et avait la proue sur l'le o j'tais.
:Le vieillard et les esclaves se rembarqurent, et le btiment, remis  la voile, reprit la route de la terre ferme. Quand je le vis si loign que je ne pouvais tre aperu de l'quipage, je descendis de l'arbre et me rendis promptement  l'endroit o j'avais vu remuer la terre. Je la remuai  mon tour jusqu' ce que, trouvant une pierre de deux ou trois pieds en carr, je la levai, et je vis qu'elle couvrait l'entre d'un escalier aussi de pierre. Je le descendis, et me trouvai au bas dans une grande chambre o il y avait un tapis de pied et un sofa garni d'un autre tapis et de coussins d'une riche toffe, o le jeune homme tait assis avec un ventail  la main. Je distinguai toutes ces choses  la clart de deux bougies, aussi bien que des fruits et des pots de fleurs qu'il avait prs de lui.
:Le jeune homme fut effray de ma vue. Mais, pour le rassurer, je lui dis en entrant : Qui que vous soyez, seigneur, ne craignez rien ; un roi et un fils de roi tel que je suis n'est pas capable de vous faire la moindre injure. C'est, au contraire, votre bonne destine qui a voulu apparemment que je me trouvasse ici pour vous tirer de ce tombeau, o il semble qu'on vous ait enterr tout vivant pour des raisons que j'ignore. Mais ce qui m'embarrasse et ce que je ne puis concevoir (car je vous dirai que j'ai t tmoin de tout ce qui s'est pass depuis que vous tes arriv dans cette le), c'est qu'il m'a paru que vous vous tes laiss ensevelir dans ce lieu sans rsistance...... Scheherazade se tut en cet endroit, et le sultan se leva trs-impatient d'apprendre pourquoi ce jeune homme avait ainsi t abandonn dans une le dserte, ce qu'il se promit d'entendre la nuit suivante.
:Mon pre, qui avait exactement observ le moment de ma naissance, consulta les astrologues, qui lui dirent : Votre fils vivra sans nul accident jusqu' l'ge de quinze ans. Mais alors il courra risque de perdre la vie et il sera difficile qu'il en chappe. Si nanmoins son bonheur veut qu'il ne prisse pas, sa vie sera de longue dure. C'est qu'en ce temps-l, ajoutrent-ils, la statue questre de bronze qui est au haut de la montagne d'aimant aura t renverse dans la mer par le prince Agib, fils du roi Cassib, et que les astres marquent que, cinquante jours aprs, votre fils doit tre tu par ce prince.
:Sur la prdiction des astrologues, il a cherch les moyens de tromper mon horoscope et de me conserver la vie. Il y a longtemps qu'il a pris la prcaution de faire btir cette demeure, pour m'y tenir cach durant cinquante jours ds qu'il apprendrait que la statue serait renverse. C'est pourquoi, comme il a su qu'elle l'tait depuis dix jours, il est venu promptement me cacher ici, et il a promis que dans quarante il viendra me reprendre. Pour moi, ajouta-t-il, j'ai bonne esprance et je ne crois pas que le prince Agib vienne me chercher sous terre au milieu d'une le dserte. Voil, seigneur, ce que j'avais  vous dire.
:Je rassurai par ce discours le fils du joaillier et m'attirai sa confiance. Je me gardai bien, de peur de l'pouvanter, de lui dire que j'tais cet Agib qu'il craignait, et je pris grand soin de ne lui en donner aucun soupon. Nous nous entretnmes de plusieurs choses jusqu' la nuit, et je connus que le jeune homme avait beaucoup d'esprit. Nous mangemes ensemble de ses provisions : il en avait une si grande quantit qu'il en aurait eu de reste au bout de quarante jours, quand il aurait eu d'autres htes que moi. Aprs le souper, nous continumes de nous entretenir quelque temps, et ensuite nous nous couchmes.
