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:C'est  la suite des nfastes journes de juin 1848, que troubl et navr, jusqu'au fond de l'me, par les orages extrieurs, je m'efforai de retrouver dans la solitude, sinon le calme, au moins la foi. Si je faisais profession d'tre philosophe, je pourrais croire ou prtendre que la foi aux ides entrane le calme de l'esprit en prsence des faits dsastreux de l'histoire contemporaine ; mais il n'en est point ainsi pour moi, et j'avoue humblement que la certitude d'un avenir providentiel ne saurait fermer l'accs, dans une me d'artiste,  la douleur de traverser un prsent obscurci et dchir par la guerre civile.
:Depuis ces journes de juin dont les vnements actuels sont l'invitable consquence, l'auteur du conte qu'on va lire s'est impos la tche d'tre aimable, dt-il en mourir de chagrin. Il a laiss railler ses bergeries, comme il avait laiss railler tout le reste, sans s'inquiter des arrts de certaine critique. Il sait qu'il a fait plaisir  ceux qui aiment cette note-l, et que faire plaisir  ceux qui souffrent du mme mal que lui,  savoir l'horreur de la haine et des vengeances, c'est leur faire tout le bien qu'ils peuvent accepter : bien fugitif, soulagement passager, il est vrai, mais plus rel qu'une dclamation passionne, et plus saisissant qu'une dmonstration classique.
:La mre Sagette, qui les reut dans son tablier comme ils venaient au monde, n'oublia pas de faire au premier-n une petite croix sur le bras avec son aiguille, parce que, disait-elle, un bout de ruban ou un collier peut se confondre et faire perdre le droit d'anesse. Quand l'enfant sera plus fort, dit-elle, il faudra lui faire une marque qui ne puisse jamais s'effacer ;  quoi l'on ne manqua pas. L'an fut nomm Sylvain, dont on fit bientt Sylvinet, pour le distinguer de son frre an, qui lui avait servi de parrain ; et le cadet fut appel Landry, nom qu'il garda comme il l'avait reu au baptme, parce que son oncle, qui tait son parrain, avait gard de son jeune ge la coutume d'tre appel Landriche.
:Le pre Barbeau n'aurait voulu donner que douze ou quinze livres, estimant que c'tait beaucoup pour un paysan. Il courut de tous les cts et disputa un peu sans rien conclure. L'affaire ne pressait pas beaucoup ; car deux enfants si petits ne pouvaient pas fatiguer la mre, et ils taient si bien portants, si tranquilles, si peu braillards l'un et l'autre, qu'ils ne faisaient presque pas plus d'embarras qu'un seul dans la maison. Quand l'un dormait, l'autre dormait aussi. Le pre avait arrang le berceau, et quand ils pleuraient tous deux  la fois, on les berait et on les apaisait en mme temps.
:En fait, l'un valait l'autre, et si Landry avait une ide de gaiet et de courage de plus que son an, Sylvinet tait si amiteux et si fin d'esprit qu'on ne pouvait pas l'aimer moins que son cadet. On pensa bien, pendant trois mois,  les empcher de trop s'accoutumer l'un  l'autre. Trois mois, c'est beaucoup, en campagne, pour observer une chose contre la coutume. Mais, d'un ct, on ne voyait point que cela ft grand effet ; d'autre part, M. le cur avait dit que la mre Sagette tait une radoteuse et que ce que le bon Dieu avait mis dans les lois de la nature ne pouvait tre dfait par les hommes. Si bien qu'on oublia peu  peu tout ce qu'on s'tait promis de faire. La premire fois qu'on leur ta leur fourreau pour les conduire  la messe en culottes, ils furent habills du mme drap, car ce fut un jupon de leur mre qui servit pour les deux habillements, et la faon fut la mme, le tailleur de la paroisse n'en connaissant point deux.
:Quand l'ge leur vint, on remarqua qu'ils avaient le mme got pour la couleur, et quand leur tante Rosette voulut leur faire cadeau  chacun d'une cravate,  la nouvelle anne, ils choisirent tous deux la mme cravate lilas au mercier colporteur qui promenait sa marchandise de porte en porte sur le dos de son cheval percheron. La tante leur demanda si c'tait pour l'ide qu'ils avaient d'tre toujours habills l'un comme l'autre. Mais les bessons n'en cherchaient pas si long ; Sylvinet rpondit que c'tait la plus jolie couleur et le plus joli dessin de cravate qu'il y et dans tout le ballot du mercier et de suite Landry assura que toutes les autres cravates taient vilaines.
:Landry disait cela d'un air assez rsolu ; mais Sylvinet se remit  pleurer ; car il n'avait pas autant de rsolution que son frre, et l'ide de tout perdre et de tout quitter  la fois lui fit tant de peine qu'il ne pouvait plus s'arrter dans ses larmes. Landry pleurait aussi, mais pas autant, et pas de la mme manire ; car il pensait toujours  prendre pour lui le plus gros de la peine, et il voulait voir ce que son frre en pouvait supporter, afin de lui pargnera tout le reste. Il connut bien que Sylvinet avait plus peur que lui d'aller habiter un endroit tranger et de se donner  une famille autre que la sienne.
:Et puis Landry avait un peu plus d'amour-propre que son frre. On leur avait tant dit qu'ils ne seraient jamais qu'une moiti d'homme s'ils ne s'habituaient pas  se quitter, que Landry, qui commenait  sentir l'orgueil de ses quatorze ans, avait envie de montrer qu'il n'tait plus un enfant. Il avait toujours t le premier  persuader et  entraner son frre, depuis la premire fois qu'ils avaient t chercher un nid au fate d'un arbre, jusqu'au jour o ils se trouvaient. Il russit donc encore cette fois-l  le tranquilliser, et, le soir, en rentrant  la maison, il dclara  son pre que son frre et lui se rangeaient au devoir, qu'ils avaient tir au sort, et que c'tait  lui Landry, d'aller toucher les grands boeufs de la Priche.
:Landry obit bravement et passa la porte de la maison sans regarder derrire lui. La mre Barbeau n'tait pas si bien endormie ni si tranquille qu'elle n'et entendu ce que son homme disait  Landry. La pauvre femme, sentant la raison. de son mari, ne bougea et se contenta d'carter un peu son rideau pour voir sortir Landry. Elle eut le coeur si gros qu'elle se jeta  bas du lit pour aller l'embrasser, mais elle s'arrta quand elle fut devant le lit des bessons, o Sylvinet dormait encore  pleins yeux. Le pauvre garon avait tant pleur depuis trois jours et quasi trois nuits, qu'il tait vann par la fatigue, et mme il se sentait d'un peu de fivre, car il se tournait et retournait sur son coussin, envoyant de gros soupirs et gmissant sans pouvoir se rveiller.
:Alors la mre Barbeau, voyant et avisant le seul de ses bessons qui lui restt, ne put pas s'empcher de se dire que c'tait celui qu'elle et vu partir avec le plus de peine. Il est bien vrai qu'il tait le plus sensible des deux, soit qu'il et le temprament moins fort, soit que Dieu, dans sa loi de nature, ait crit que de deux personnes qui s'aiment, soit d'amour, soit d'amiti, il y en a toujours une qui doit donner son coeur plus que l'autre. Le pre Barbeau avait un brin de prfrence pour Landry, parce qu'il faisait cas du travail et du courage plus que des caresses et des attentions.
:Mais ce fut plus malais  passer pour le pauvre Sylvinet,  la Bessonnire : car il faut vous dire que la maison et la proprit du pre Barbeau, situes au bourg de la Cosse, avaient pris ce nom-l depuis la naissance des deux enfants, et  cause que, peu de temps aprs, une servante de la maison avait mis au monde une paire de bessonnes qui n'avaient point vcu. Or, comme les paysans sont grands donneurs de sornettes et sobriquets, la maison et la terre avaient reu le nom de Bessonnire ; et partout o se montraient Sylvinet et Landry, les enfants ne manquaient pas de crier autour d'eux : " Voil les bessons de la Bessonnire ! "
:-- Qu'est-ce que je lui ai donc fait, disait-il  sa mre, et en quoi ai-je pu le mcontenter ? Tout ce qu'il m'a conseill de faire, je m'y suis toujours rendu ; et quand il m'a recommand de ne point pleurer devant vous, ma mre mignonne, je me suis retenu de pleurer, tant que la tte m'en sautait. Il m'avait promis de ne pas s'en aller sans me dire encore des paroles pour me donner courage, et sans djeuner avec moi au bout de la Chenevire,  l'endroit o nous avions coutume d'aller causer et nous amuser tous les deux. Je voulais lui faire son paquet et lui donner mon couteau qui vaut mieux que le sien. Vous lui aviez donc faite son paquet hier soir sans me rien dire, ma mre, et vous saviez donc qu'il voulait s'en aller sans me dire adieu ?
:Sylvinet revint se pendre aux jupons de sa mre comme un petit enfant, et ne la quitta point de la journe, lui parlant toujours de Landry et ne pouvant pas se dfendre de penser  lui, en passant par tous les endroits et recoins o ils avaient eu coutume de passer ensemble. Le soir il alla  la Priche avec son pre, qui voulut l'accompagner. Sylvinet tait comme fou d'aller embrasser son besson, et il n'avait pas pu souper, tant il avait hte de partir. Il comptait que Landry viendrait au-devant de lui, et il s'imaginait toujours le voir accourir. Mais Landry, quoiqu'il en et bonne envie, ne bougea point. Il craignit d'tre moqu par les jeunes gens et les gars de la Priche pour cette amiti bessonnire qui passait pour une sorte de maladie, si bien que Sylvinet le trouva  table, buvant et mangeant comme s'il et t toute sa vie avec la famille Caillaud.
:Une fois qu'il avait t vaguer jusqu'au droit des tailles de Champeaux, il retrouva sur le riot qui sort du bois au temps des pluies, et qui tait maintenant quasiment tout assch, un de ces petits moulins que font les enfants de chez nous avec des grobilles, et qui sont si finement agencs qu'ils tournent au courant de l'eau et restent l quelquefois bien longtemps, jusqu' ce que d'autres enfants les cassent ou que les grandes eaux les emmnent. Celui que Sylvinet retrouva, sain et entier, tait l depuis plus de deux mois, et, comme l'endroit tait dsert, il n'avait t vu ni endommag par personne. Sylvinet le reconnaissait bien pour tre l'ouvrage de son besson, et, en le faisant, ils s'taient promis de venir le voir ; mais ils n'y avaient plus song, et depuis ils avaient fait bien d'autres moulins dans d'autres endroits.
:Mais il ne put se tenir d'y revenir tout seul le lendemain, et il trouva le bord du riot tout troubl et tout battu par les pieds des boeufs qui y taient venus boire, et qu'on avait mis pacager le matin dans la taille. Il avana un petit peu, et vit que les animaux avaient march sur son moulin et l'avaient si bien mis en miettes qu'il n'en trouva que peu. Alors il eut le coeur gros, et s'imagina que quelque malheur avait d arriver ce jour-l  son besson, et il courut jusqu' la Priche pour s'assurer qu'il n'avait aucun mal. Mais comme il s'tait aperu que Landry n'aimait pas  le voir venir sur le jour,  cause qu'il craignait de fcher son matre en se laissant dtemcer, il se contenta de le regarder de loin pendant qu'il travaillait, et ne se fit point voir  lui. Il aurait eu honte de confesser quelle ide l'avait fait accourir, et il s'en retourna sans mot dire et sans en parler  personne, que bien longtemps aprs.
:Enfin, son amiti devint peu  peu si exigeante et son humeur si triste, que Landry commenait  en souffrir et  ne pas se trouver heureux de le voir trop souvent. Il tait un peu fatigu de s'entendre toujours reprocher d'avoir accept son sort comme il le faisait, et on et dit que Sylvinet se serait trouv moins malheureux s'il et pu rendre son frre aussi malheureux que lui. Landry comprit et voulut lui faire comprendre que l'amiti,  force d'tre grande, peut quelquefois devenir un mal. Sylvinet ne voulut point entendre cela, et considra mme la chose comme une grande duret que son frre lui disait ; si bien qu'il commena  le bouder de temps en temps, et  passer des semaines entires sans aller  la Priche, mourant d'envie pourtant de le faire, mais s'en dfendant et mettant de l'orgueil dans une chose o jamais il n'aurait d y en entrer un brin.
:Ces amusements-l n'taient plus du got de Landry, qui maintenant pratiquait ou aidait  pratiquer la chose en grand, et qui aimait mieux conduire un grand charroi  six boeufs, que d'attacher une petite voiture de branchages  la queue de son chien. Il aurait souhait d'aller s'escrimer avec les forts gars de son endroit, jouer aux grandes quilles, vu qu'il tait devenu adroit  enlever la grosse boule et  la faire rouler  point  trente pas. Quand Sylvinet consentait  y aller, au lieu de jouer il se mettait dans un coin sans rien dire, tout prt  s'ennuyer et  se tourmenter si Landry avait l'air de prendre au jeu trop de plaisir et de feu.
:Enfin Landry avait appris  danser  la Priche, et quoique ce got lui ft venu tard,  cause que Sylvinet ne l'avait jamais eu, il dansait dj aussi bien que ceux qui s'y prennent ds qu'ils savent marcher. Il tait estim bon danseur de bourre  la Priche, et quoiqu'il n'et pas encore de plaisir  embrasser les filles, comme c'est la coutume de le faire  chaque danse, il tait content de les embrasser, parce que cela le sortait, par apparence, de l'tat d'enfant ; et il et mme souhait qu'elles y fissent un peu de faon comme elles font avec les hommes. Mais elles n'en faisaient point encore, et mmement les plus grandes le prenaient par le cou en riant, ce qui l'ennuyait un peu.
: ce moment-l, la mre connut que Landry n'avait pas le coeur dur comme elle se l'tait souvent imagin. Elle l'embrassa bien fort, et, sans trop savoir ce qu'elle disait, tant elle avait de peine, elle lui dit que c'tait Sylvinet, et non pas lui, dont elle se plaignait ; que, quant  lui, elle avait eu quelquefois une ide injuste, et qu'elle lui en faisait rparation ; mais que Sylvinet lui paraissait devenir fou, et qu'elle tait dans l'inquitude, parce qu'il tait parti sans rien manger, avant le jour. Le soleil commenait  descendre, et il ne revenait pas. On l'avait vu  midi du ct de la rivire, et finalement la mre Barbeau craignait qu'il ne s'y ft jet pour finir ses jours.
:Il courut de tous les cts sans le trouver, l'appelant sans qu'il lui rpondt, le demandant  tout le monde, sans qu'on pt lui en donner nouvelles. Enfin il se trouva au droit du pr de la Joncire, et il y entra, parce qu'il se souvint qu'il y avait par l un endroit que Sylvinet affectionnait. C'tait une grande coupure que la rivire avait faite dans les terres en dracinant deux ou trois vergnes qui talent rests en travers de l'eau, les racines en l'air. Le pre Barbeau n'avait pas voulu les retirer. Il les avait sacrifis parce que, de la manire qu'ils taient tombs, ils retenaient encore les terres qui restaient prises en gros cossons dans leurs racines, et cela tait bien  propos ; car l'eau faisait tous les hivers beaucoup de dgts dans sa joncire et chaque anne lui mangeait un morceau de son pr.
:Landry approcha donc de la coupure, car son frre et lui avaient la coutume d'appeler comme cela cet endroit de leur joncire. Il ne prit pas le temps de tourner jusqu'au coin o ils avaient fait eux-mmes un petit escalier en mottes de gazon appuyes sur des pierres et des racicots, qui sont de grosses racines sortant de terre et donnant du rejet. Il sauta du plus haut qu'il put pour arriver vitement au fond de la coupure,  cause qu'il y avait au droit de la rive de l'eau tant de branchages et d'herbes plus hautes que sa taille, que si son frre s'y ft trouv, il n'et pu le voir,  moins d'y entrer.
:Comme les enfants coutent volontiers toutes sortes d'histoires, Landry avait ou dire  la Priche, o le monde est notoirement crdule et plus simple qu' la Cosse, que la mre Fadet, au moyen d'une certaine graine qu'elle jetait sur l'eau en disant des paroles, pouvait faire retrouver le corps d'une personne noye. La graine surnageait et coulait le long de l'eau, et,  o on la voyait s'arrter, on tait sr de retrouver le pauvre corps. Il y en a beaucoup qui pensent que le pain bnit a la mme vertu, et il n'est gure de moulins o on n'en conserve toujours  cet effet. Mais Landry n'en avait point, la mre Fadet demeurait tout  ct de la Joncire, et le chagrin ne donne pas beaucoup de raisonnement.
:Et quand je mets la petite Fadette en comparaison avec un grelet, c'est vous dire qu'elle n'tait pas belle, car ce pauvre petit cricri des champs est encore plus laid que celui des chemines. Pourtant, si vous vous souvenez d'avoir t enfant et d'avoir jou avec lui en le faisant enrager et crier dans votre sabot, vous devez savoir qu'il a une petite figure qui n'est pas sotte et qui donne plus envie de rire que de se fcher : aussi les enfants de la Cosse, qui ne sont pas plus btes que d'autres, et qui, aussi bien que les autres, observent les ressemblances et trouvent les comparaisons, appelaient-ils la petite Fadette le grelet, quand ils voulaient la faire enrager, mmement quelquefois par manire d'amiti, car en la craignant un peu pour sa malice, ils ne la dtestaient point,  cause qu'elle leur faisait toutes sortes de contes et leur apprenait toujours des jeux nouveaux qu'elle avait l'esprit d'inventer.
:-- Eh bien ! nous verrons a, Landry, dit la petite Fadette en tendant sa petite main sche au besson, pour qu'il y mt la sienne en signe d'accord, ce qu'il ne pas sans trembler un peu, car, dans ce moment-l, elle avait des yeux si ardents qu'on et dit le lutin en personne. Je ne te dirai pas  prsent ce que je veux de toi, je ne le sais peut-tre pas encore ; mais souviens-toi bien de ce que tu me promets  cette heure, et si tu y manques, je ferai savoir  tout le monde qu'il n'y a pas de fiance  avoir dans la parole du besson Landry. Je te dis adieu ici, et n'oublie point que je ne te rclamerai rien jusqu'au jour o je me serai dcide  t'aller trouver pour te requrir d'une chose qui sera  mon commandement et que tu feras sans retard ni regret.
:L-dessus le grelet, prenant le sauteriot sous son bras, sans faire attention que la chose ne lui plaisait gure et qu'il se dmenait comme une anguille, sauta tout au milieu des buissons, et Landry ne les vit et ne les entendit non plus que s'il avait rv. Il ne perdit point de temps  se demander si la petite Fadette s'tait moque de lui. Il courut d'une haleine jusqu'au bas de la Joncire ; il la suivit jusqu' la coupure, et l, il allait passer outre sans y descendre, parce qu'il avait assez questionn l'endroit pour tre assur que Sylvinet n'y tait point ; mais, comme il allait s'en loigner, il entendit bler un agneau.
:Comme Sylvinet tait bien vivant et ne paraissait gt ni dchir dans sa figure et dans son habillement, Landry fut si aise qu'il commena par remercier le bon Dieu clans son coeur, sans songer  lui demander pardon d'avoir eu recours  la science du diable pour avoir ce bonheur-l. Mais, au moment o il allait appeler Sylvinet, qui ne le voyait pas encore, et ne faisait pas mine de l'entendre,  cause du bruit de l'eau qui grouillait fort sur les cailloux en cet endroit, il s'arrta  le regarder ; car il tait tonn de le trouver comme la petite Fadette le lui avait prdit, tout au milieu des arbres que le vent tourmentait furieusement, et ne bougeant non plus qu'une pierre.
:Si Landry n'et pas t spar de Sylvinet par la rivire qui n'est large, dans tout son parcours, de plus de quatre ou cinq mtres (comme on dit dans ces temps nouveaux), mais qui est, par endroits, aussi creuse que large, il et, pour sr, saut sans plus de rflexion au cou de son frre. Mais Sylvinet ne le voyant mme pas, il eut le temps de penser  la manire dont il l'veillerait de sa rvasserie, et dont, par persuasion, il le ramnerait  la maison ; car si ce n'tait pas l'ide de ce pauvre boudeur, il pouvait bien tirer d'un autre ct, et Landry n'aurait pas de sitt trouv un gu ou une passerelle pour aller le rejoindre.
:-- Marchons, dit Sylvinet en ramassant son agneau, qui, ne le connaissant pas depuis longtemps, ne le suivait pas volontiers de lui-mme ; et ils descendirent la rivire sans trop oser se regarder l'un l'autre, car ils craignaient de se faire voir la peine qu'ils avaient d'tre fchs et le plaisir qu'ils sentaient de se retrouver. De temps en temps, Landry, toujours pour paratre ne pas croire au dpit de son frre, lui disait une parole ou deux, tout en marchant. Il lui demanda d'abord o il avait pris ce petit agneau bureau, et Sylvinet ne pouvait trop le dire, car il ne voulait point avouer qu'il avait t bien loin et qu'il ne savait pas mme le nom des endroits o il avait pass. Alors Landry, voyant son embarras, lui dit :
:Il ne se disait point qu'il avait pass un bon quart d'heure  s'expliquer avec la mre Fadet, tandis qu'il la priait et qu'elle refusait de l'couter, et que la petite Fadette qu'il n'avait vue qu'en sortant de la maison, pouvait bien avoir vu Sylvinet pendant cette explication-l. Enfin, l'ide lui en vint ; mais comment savait-elle si bien de quoi il tait en peine, lorsqu'elle l'avait accost, puisqu'elle n'tait point l du temps qu'il s'expliquait avec la vieille ? Cette fois, l'ide ne lui vint pas qu'il avait dj demand son frre  plusieurs personnes en venant  la Joncire, et que quelqu'un avait pu en parler devant la petite Fadette ; ou bien, que cette petite pouvait avoir cout la fin de son discours avec la grand'mre, en se cachant comme elle faisait souvent pour connatre tout ce qui pouvait contenter sa curiosit.
:Sitt qu'il fut sur la rive, Landry l'embrassa ; et, malgr lui, il le fit avec encore plus de coeur qu'il n'avait coutume mais il se retint de le questionner, car il vit bien qu'il ne saurait que dire, et il le ramena  la maison, lui parlant de toutes sortes de choses autres que celle qui leur tenait  coeur  tous les deux. En passant devant la maison de la mre Fadet, il regarda bien s'il verrait la petite Fadette, et il se sentait une envie d'aller la remercier. Mais la porte tait ferme et l'on n'entendait pas d'autre bruit que la voix du sauteriot qui beuglait parce que sa grand'mre l'avait fouaill, ce qui lui arrivait tous les soirs, qu'il l'et mrit ou non.
:Dans les premiers temps qui ensuivirent l'aventure de Landry avec la petite Fadette, ce garon eut quelque souci de la promesse qu'il lui avait faite. Dans le moment o elle l'avait sauv de son inquitude, il se serait engag pour ses pre et mre  donner tout ce qu'il y avait de meilleur  la Bessonnire ; mais quand il vit que le pre Barbeau n'avait pas pris bien au srieux la bouderie de Sylvinet et n'avait point montr d'inquitude, il craignit bien que, lorsque la petite Fadette viendrait rclamer sa rcompense, son pre ne la mt  la porte en se moquant de sa belle science et de la belle parole que Landry lui avait donne.
:Cette peur-l rendait Landry tout honteux en lui-mme, et  mesure que son chagrin s'tait dissip, il s'tait jug bien simple d'avoir cru voir de la sorcellerie dans ce qui lui tait arriv. Il ne tenait pas pour certaine que la petite Fadette se ft gausse de lui, mais il sentait bien qu'on pouvait avoir du doute l-dessus, et il ne trouvait pas de bonnes raisons  donner  son pre, pour lui prouver qu'il avait bien fait de prendre un engagement de si grosse consquence ; d'un autre ct, il ne voyait pas non plus comment il romprait un pareil engagement, car il avait jur sa foi et il l'avait fait en me et conscience.
:C'tait un soir que la petite Fadette rentrait ses oies, ayant toujours son sauteriot sur ses talons, et Landry, qui avait t chercher les juments au pr, les ramenait tout tranquillement  la Priche, si bien qu'ils se croisrent dans le petit chemin qui descend de la Croix des Bossons, au gu des Roulettes, et qui est si bien fondu entre deux encaissements, qu'il n'y est point moyen de s'viter. Landry devint tout rouge, pour la peur qu'il avait de s'entendre sommer de sa parole, et, ne voulant point encourager la Fadette, il sauta sur une des juments du plus loin qu'il la vit, et joua des sabots pour prendre le trot ; mais comme toutes les juments avaient les enfarges aux pieds, celle qu'il avait enfourche n'avana pas plus vite pour cela.
:Landry, se voyant tout prs de la petite Fadette, n'osa la regarder, et fit mine de se retourner, comme pour voir si les poulains le suivaient. Quand il regarda devant lui, la Fadette l'avait dj dpass, et elle ne lui avait rien dit : il ne savait mme point si elle l'avait regard, et si des yeux ou du rire elle l'avait sollicit de lui dire bonsoir. Il ne vit que Jeanet le sauteriot qui, toujours traversieux et mchant, ramassa une pierre pour la jeter dans les jambes de sa jument. Landry eut bonne envie de lui allonger un coup de fouet, mais il eut peur de s'arrter et d'avoir explication avec la soeur. Il ne fit donc pas mine de s'en apercevoir et s'en fut sans regarder derrire lui.
:Toutes les autres fois que Landry rencontra la petite Fadette, ce fut  peu prs de mme. Peu  peu, il s'enhardit  la regarder car,  mesure que l'ge et la raison lui venaient, il ne s'inquitait plus tant d'une si petite affaire. Mais lorsqu'il eut pris le courage de la regarder tranquillement, comme pour attendre n'importe quelle chose elle voudrait lui dire, il fut tonn de voir que cette fille faisait exprs de tourner la tte d'un autre ct, comme si elle et eu de lui la mme peur qu'il avait d'elle. Cela l'enhardit tout  fait vis--vis de lui-mme, et, comme il avait le coeur juste, il se demanda s'il n'avait pas eu grand tort de ne jamais la remercier du plaisir que, soit par science, soit par hasard, elle lui avait caus. Il prit la rsolution de l'aborder la premire fois qu'il la verrait, et ce moment-l tant venu, il fit au moins dix pas de son ct pour commencer  lui dire bonjour et causer avec elle.
:Quand il fut au droit du gu des Roulettes, qu'on appelle de cette manire  cause des cailloux ronds qui s'y trouvent en grande quantit, il releva un peu les jambes de son pantalon ; car il pouvait y avoir de l'eau jusqu'au-dessus de la cheville du pied, et il fit bien attention  ne pas marcher devant lui, parce que le gu est tabli en biaisant, et qu' droite comme  gauche il y a de mauvais trous. Landry connaissait si bien le gu qu'il ne pouvait gure s'y tromper. D'ailleurs on voyait de l,  travers les arbres qui taient plus d' moiti dpouills de feuilles, la petite clart qui sortait de la maison de la mre Fadet ; et en regardant cette clart, pour peu qu'on marcht dans la direction, il n'y avait point chance de faire mauvaise route.
:Il faisait si noir sous les arbres, que Landry tta pourtant le gu avec son bton avant d'y entrer. Il fut tonn de trouver plus d'eau que de coutume, d'autant plus qu'il entendait le bruit des cluses qu'on avait ouvertes depuis une bonne heure. Pourtant, comme il voyait bien la lumire de la croise  la Fadette, il se risqua. Mais, au bout de deux pas, il avait de l'eau plus haut que le genou et il se retira, jugeant qu'il s'tait tromp. Il essaya un peu plus haut et un peu plus bas, et, l comme l, il trouva le creux encore davantage. Il n'avait pas tomb de pluie, les cluses grondaient toujours : la chose tait donc bien surprenante.
:Il remonta le chemin jusqu' la Croix-au-Livre, et il en fit le tour les yeux ferms pour se dsorienter ; et quand il eut bien remarqu les arbres et les buissons autour de lui, il se trouva dans le bon chemin et revint jouxte  la rivire. Mais bien que le gu lui part commode, il n'osa point y faire plus de trois pas, parce qu'il vit tout d'un coup, presque derrire lui, la clart de la maison Fadette, qui aurait d tre juste en face. Il revint  la rive, et cette clart lui parut tre alors comme elle devait se trouver. Il reprit le gu en biaisant dans un autre sens, et, cette fois, il eut de l'eau presque jusqu' la ceinture. Il avanait toujours cependant, augurant qu'il avait rencontr un trou, mais qu'il allait en sortir en marchant vers la lumire.
:Landry ferma les yeux pour ne point le voir, et se retournant vivement,  tout risque, il sortit du trou, et se retrouva au rivage. Il se jeta alors sur l'herbe, et regarda le follet qui poursuivait sa danse et son rire. C'tait vraiment une vilaine chose  voir. Tantt il filait comme un martin-pcheur, et tantt il disparaissait tout  fait. Et, d'autres fois, il devenait gros comme la tte d'un boeuf, et tout aussitt menu comme un oeil de chat ; et il accourait auprs de Landry, tournait autour de lui si vite, qu'il en tait bloui ; et enfin, voyant qu'il ne voulait pas le suivre, il s'en retournait frtiller dans les roseaux, o il avait l'air de se fcher et de lui dire des insolences.
:Landry n'tait gure plus  son aise dans la socit de la petite sorcire que dans celle du follet. Cependant, comme il aimait mieux voir le diable sous l'apparence d'un tre de sa propre espce que sous celle d'un feu si sournois et si fugace, il ne fit pas de rsistance, et il fut tt rassur en sentant que la Fadette le conduisait si bien, qu'il marchait  sec sur les cailloux. Mais comme ils marchaient vite tous les deux et qu'ils ouvraient un courant d'air au feu follet, ils taient toujours suivis de ce mtore, comme l'appelle le matre d'cole de chez nous, qui en sait long sur cette chose-l, et qui assure qu'on n'en doit avoir nulle crainte.
:-- Je suis fautif, je l'ai confess, Fadette, dit Landry, qui ne pouvait s'empcher d'tre tonn de la manire dont il l'entendait raisonner pour la premire fois. Mais c'est qu'aussi il y a un peu de ta faute. Ce n'tait pas bien sorcier de me faire retrouver mon frre, puisque tu venais sans doute de le voir pendant que je m'expliquais avec ta grand'mre ; et si tu avais vraiment le coeur bon, toi qui me reproches de ne l'avoir point, au lieu de me faire souffrir et attendre, et au lieu de me faire donner une parole qui pouvait me mener loin, tu m'aurais dit tout de suite : " Dvalle le pr, et tu le verras au rivet de l'eau. " Cela ne t'aurait point cot beaucoup, au lieu que tu t'es fait un vilain jeu de ma peine ; et voil ce qui a mandr le prix du service que tu m'as rendu.
:-- Eh bien, dit la Fadette d'une voix claire et sche, il en sera comme vous le souhaitez, besson Landry. Je vous ai offert votre pardon, et vous n'en voulez point.  prsent, je vous rclame ce que vous m'avez promis, qui est d'obir  mon commandement, le jour o vous en serez requis. Ce jour-l, ce ne sera pas plus tard que demain  la Saint-Andoche, et voici ce que je veux : Vous me ferez danser trois bourres aprs la messe, deux bourres aprs vpres, et encore deux bourres aprs l'Anglus, ce qui fera sept. Et dans toute votre journe, depuis que vous serez lev jusqu' ce que vous soyez couch, vous ne danserez aucune autre bourre avec n'importe qui, fille ou femme. Si vous ne le faites, je saurai que vous avez trois choses bien laides en vous : l'ingratitude, la peur et le manque de parole. Bonsoir, je vous attends demain pour ouvrir la danse,  la porte de l'glise.
:Il fallut bien en passer par l pour ne pas attirer l'attention du monde, et le grelet commena  sautiller avec tant d'orgueil et de prestesse, que jamais bourre ne fut mieux marque ni mieux enleve. Si elle et t pimpante et gentille, elle et fait plaisir  voir, car elle dansait par merveille, et il n'y avait pas une belle qui n'et voulu avoir sa lgret et son aplomb ; mais le pauvre grelet tait si mal habill, qu'il en paraissait dix fois plus laid que de coutume. Landry, qui n'osait plus regarder Madelon, tant il tait chagrin et humili vis--vis d'elle, regarda sa danseuse, et la trouva beaucoup plus vilaine que dans ses guenilles de tous les jours ; elle avait cru se faire belle, et son dressage tait bon pour faire rire.
:Aussitt la fin de la premire danse, Landry s'esquiva et alla se cacher dans son ouche. Mais au bout d'un instant, la petite Fadette, escorte du sauteriot, qui, pour ce qu'il avait une plume de paon et un gland de faux or  sa casquette, tait plus rageur et plus braillard que de coutume, vint bientt le relancera, amenant une bande de drlesses plus jeunes qu'elle, car celles de son ge ne la frquentaient gure. Quand Landry la vit avec toute cette volaille, qu'elle comptait prendre  tmoin, en cas de refus, il se soumit et la conduisit sous les noyers o il aurait bien voulu trouver un coin pour danser avec elle sans tre remarqu. Par bonheur pour lui, ni Madelon, ni Sylvinet n'taient de ce ct-l, ni les gens de l'endroit ; et il voulut profiter de l'occasion pour remplir sa tche et danser la troisime bourre avec la Fadette. Il n'y avait autour d'eux que des trangers qui n'y firent pas grande attention.
:Sitt qu'il eut fini, il courut chercher Madelon pour l'inviter  venir sous la rame manger de la fromente avec lui. Mais elle avait dans avec d'autres qui lui avaient fait promettre de se laisser rgaler, et elle le refusa un peu firement. Puis, voyant qu'il se tenait dans un coin avec des yeux tout remplis de larmes, car le dpit et la fiert la rendaient plus jolie fille que jamais elle ne lui avait sembl, et l'on et dit que tout le monde en faisait la remarque, elle mangea vite, se leva de table et dit tout haut : -- Voil les vpres qui sonnent ; avec qui vais-je danser aprs ? - Elle s'tait tourne du ct de Landry, comptant qu'il dirait bien vite : -- Avec moi ! - Mais, avant qu'il et pu desserrer les dents, d'autres s'taient offerts, et la Madelon, sans daigner lui envoyer un regard de reproche ou de piti, s'en alla  vpres avec ses nouveaux galants.
:-- Allons-nous-en, frre, ou bien il faudra nous fcher : car on se moque, et l'insulte qu'on fait  la petite Fadette revient sur toi, je ne sais pas quelle ide t'a pris aujourd'hui de la faire danser quatre ou cinq fois de suite. On dirait que tu cherches le ridicule ; finis cet amusement-l, je t'en prie. C'est bon pour elle de s'exposer aux durets et au mpris du monde. Elle ne cherche que cela, et c'est son got ; mais ce n'est pas le ntre. Allons-nous-en, nous reviendrons aprs l'Anglus, et tu feras danser la Madelon qui est une fille bien comme il faut. Je t'ai toujours dit que tu aimais trop la danse, et que cela te ferait faire des choses sans raison.
:Landry le suivit deux ou trois pas, mais il se retourna en entendant une grande clameur ; et il vit la petite Fadette que Madelon et les autres filles avaient livre aux moqueries de leurs galants, et que les gamins, encourags par les rises qu'on en faisait, venaient de dcoiffer d'un coup de poing. Elle avait ses grands cheveux noirs qui pendaient sur son dos, et se dbattait toute en colre et en chagrin ; car, cette fois, elle n'avait rien dit qui lui mritt d'tre tant maltraite, et elle pleurait de rage, sans pouvoir rattraper sa coiffe qu'un mchant galopin emportait au bout d'un bton.
:Landry alla souper chez lui avec son frre ; et, comme celui-ci tait bien soucieux de tout ce qui s'tait pass, il lui raconta comme quoi il avait eu maille  partir la veille au soir avec le feu follet, et comment la petite Fadette l'en ayant dlivr, soit par courage, soit par magie, elle lui avait demand pour sa rcompense de la faire danser sept fois  la fte de la Saint-Andoche. Il ne lui parla point du reste, ne voulant jamais lui dire quelle peur il avait eue de le trouver noy l'an d'auparavant, et en cela il tait sage, car ces mauvaises ides que les enfants se mettent quelquefois en tte y reviennent bientt, si l'on y fait attention et si on leur en parle.
:-- C'est elle, lui dit-il, qui avait conjur le fadet pour te troubler l'esprit et te faire noyer ; mais Dieu ne l'a pas permis, parce que tu n'tais pas et n'as jamais t en tat de pch mortel. Alors ce mchant grelet, abusant de ta bont et de ta reconnaissance, t'a fait faire une promesse qu'elle savait bien fcheuse et dommageable pour toi. Elle est trs mauvaise, cette fille-l : toutes les sorcires aiment le mal, il n'y en a pas de bonnes. Elle savait bien qu'elle te brouillerait avec la Madelon et tes plus honntes connaissances. Elle voulait aussi te faire battre ; et si, pour la seconde fois, le bon Dieu ne t'avait point dfendu contre elle, tu aurais bien pu avoir quelque mauvaise dispute et attraper du malheur.
:On devait danser encore jusqu' la grand'nuit ; mais Landry, qui avait le coeur gros  cause qu'il tait pour de bon fch contre la Madelon, ne voulut point profiter de la libert que la Fadette lui avait rendue, et il aida son frre  aller chercher ses btes au pacage. Et comme cela le conduisit  moiti chemin de la Priche, et qu'il avait le mal de tte, il dit adieu  son frre au bout de la joncire. Sylvinet ne voulut point qu'il allt passer au gu des Roulettes, crainte que le follet ou le grelet ne lui fissent encore l quelque mchant jeu. Il lui fit promettre de prendre le plus long et d'aller passer  la planchette du grand moulin.
:-- Dame ! vous autres filles, vous n'aimez pas mieux ; puisque vous vous choquez si aisment et que vous vous consolez si vite avec le premier venu. Mais nous parlons l de choses que nous n'entendons peut-tre pas encore, du moins toi, ma petite Fadette, qui vas toujours te gaussant des amoureux. Je crois bien que tu t'amuses de moi encore  cette heure, en voulant arranger mes affaires avec la Madelon. Ne le fais pas, te dis-je, car elle pourrait croire que je t'en ai charge, et elle se tromperait, Et puis a la fcherait peut-tre de penser que je me fais prsenter  elle comme son amoureux attitr ; car la vrit est que je ne lui ai encore jamais dit un mot d'amourette, et que, si j'ai eu du contentement  tre auprs d'elle et  la faire danser, elle ne m'a jamais donn le courage de le lui faire assavoir par mes paroles. Par ainsi, laissons passer la chose ; elle en reviendra d'elle-mme si elle veut, et si elle n'en revient pas, je crois bien que je n'en mourrai point.
:-- Je sais mieux ce que tu penses l-dessus que toi-mme, Landry, reprit la petite Fadette. Je te crois quand tu me dis que tu n'as jamais fait connatre ton amiti  la Madelon par des paroles ; mais il faudrait qu'elle ft bien simple pour ne l'avoir pas connue dans tes yeux, aujourd'hui surtout. Puisque j'ai t cause de votre fcherie, il faut que je sois cause de votre contentement, et c'est la bonne occasion de faire comprendre  Madelon que tu l'aimes. C'est  moi de le faire et je le ferai si finement et si  propos, qu'elle ne pourra point t'accuser de m'y avoir provoque. Fie-toi, Landry,  la petite Fadette, au pauvre vilain grelet, qui n'a point le dedans aussi laid que le dehors ; et pardonne-lui de t'avoir tourment, car il en rsultera pour toi un grand bien. Tu connatras que s'il est doux d'avoir l'amour d'une belle, il est utile d'avoir l'amiti d'une laide ; car les laides ont du dsintressement et rien ne leur donne dpit ni rancune.
:Le lendemain, quand il alla voir ses boeufs au petit jour, tout en les affenant et les clinant, il pensait en lui-mme  cette causerie d'une grande heure qu'il avait eue dans la carrire du Chaumois avec la petite Fadette, et qui lui avait paru comme un instant. Il avait encore la tte alourdie par le sommeil et par la fatigue d'esprit d'une journe si diffrente de celle qu'il aurait d passer. Et il se sentait tout troubl et comme peur de ce qu'il avait senti pour cette fille, qui lui revenait devant les yeux, laide et de mauvaise tenue, comme il l'avait toujours connue. Il s'imaginait par moment avoir rv le souhait qu'il avait fait de l'embrasser, et le contentement qu'il avait eu de la serrer contre son coeur, comme s'il avait senti un grand amour pour elle, comme si elle lui avait paru tout d'un coup plus belle et plus aimable que pas une fille sur terre.
:-- Il faut qu'elle soit charmeuse comme on le dit, bien qu'elle s'en dfende, pensait-il, car pour st elle m'a ensorcel hier soir, et jamais dans toute ma vie je n'ai senti pour pre, mre, soeur ou frre, non pas, certes, pour la belle Madelon, et non pas mme pour mon cher besson Sylvinet, un lan d'amiti pareil  celui que, pendant deux ou trois minutes, cette diablesse m'a caus. S'il avait pu voir ce que j'avais dans le coeur, mon pauvre Sylvinet, c'est du coup qu'il aurait t mang par la jalousie. Car l'attache que j'avais pour Madelon ne faisait point de tort  mon frre, au lieu que si je devais rester seulement tout un jour affol et enflamb comme je l'ai t pour un moment  ct de cette Fadette, j'en deviendrais insens et je ne connatrais plus qu'elle dans le monde.
:-- Sa mre, je ne dis pas, firent-ils ; mais elle, c'est un enfant qui ne sait rien, et si tu as une bte malade, je ne te conseille pas de suivre ses remdes, car c'est une petite bavarde qui n'a pas le moindre secret pour gurir. Mais elle a celui d'endormir les gars,  ce qu'il parat, puisque tu ne l'as gure quitte  la Saint-Andoche, et tu feras bien d'y prendre garde, mon pauvre Landry ; car on t'appellerait bientt le grelet de la grelette, et le follet de la Fadette. Le diable se mettrait aprs toi. Georgeon viendrait tirer nos draps de lit et boucler le crin de notre chevaline. Nous serions obligs de te faire exorciser.
:-- Tu as une belle jappe et une fire hardiesse, lui dit-elle, et on dirait que ta grand'mre t'a fait une leon pour essayer d'enjler le monde ; mais je n'aime pas  causer avec les sorcires, a porte malheur, et je te prie de me laisser, grelet cornu. Tu as trouv un galant, garde-le, ma mignonne, car c'est le premier et le dernier qui aura fantaisie pour ton vilain museau. Quant  moi, je ne voudrais pas de ton reste, quand mme a serait le fils du roi. Ton Landry n'est qu'un sot, et il faut qu'il soit bien peu de chose, puisque, croyant me l'avoir enlev, tu viens me prier dj de le reprendre. Voil un beau galant pour moi, dont la petite Fadette elle-mme ne se soucie point !
:Au lieu d'tre apitoye par tant de soumission et de dvouement, la Madelon se montra trs dure, et renvoya la petite Fadette en lui disant toujours que Landry tait bien ce qu'il lui fallait, et que, quant  elle, elle le trouvait trop enfant et trop sot. Mais le grand sacrifice que la Fadette avait fait d'elle-mme porta son fruit, en dpit des rebuffades de la belle Madelon. Les femmes ont le coeur fait en cette mode, qu'un jeune gars commence  leur paratre un homme sitt qu'elles le voient estim et choy par d'autres femmes. La Madelon, qui n'avait jamais pens bien srieusement  Landry, se mit  y penser beaucoup, aussitt qu'elle eut renvoy la Fadette. Elle se remmora tout ce que cette belle parleuse lui avait dit de l'amour de Landry, et en songeant que la Fadette en tait prise au point d'oser le lui avouer, elle se glorifia de pouvoir tirer vengeance de cette pauvre fille.
:Landry s'en aperut trs bien ; car, depuis que la petite Fadette s'en mlait, il tait singulirement dgourdi d'esprit. " La Fadette est sorcire, pensa-t-il, elle m'a rendu les bonnes grces de Madelon, et elle a plus fait pour moi, dans une causette d'un quart d'heure, que je n'aurais su faire dans une anne. Elle a un esprit merveilleux et un coeur comme le bon Dieu n'en fait pas souvent. " Et, en pensant  cela, il regardait Madelon, mais si tranquillement qu'elle se retira sans qu'il se ft encore dcid de lui parler. Ce n'est point qu'il ft honteux devant elle ; sa honte s'tait envole sans qu'il st comment ; mais, avec la honte, le plaisir qu'il avait eu  la voir, et aussi l'envie qu'il avait eue de s'en faire aimer.
:Toute la semaine se passa sans que Landry pt rencontrer la Fadette, de quoi il tait bien tonn et bien soucieux. " Elle va croire encore que je suis ingrat, pensait-il, et pourtant, si je ne la vois point, ce n'est pas faute de l'attendre et de la chercher. Il faut que je lui aie fait de la peine en l'embrassant quasi malgr elle dans la carrire, et pourtant ce n'tait pas  mauvaise intention, ni dans l'ide de l'offenser. " Et il songea durant cette semaine plus qu'il n'avait song dans toute sa vie ; il ne voyait pas clairement dans sa propre cervelle, mais il tait pensif et agit, et il tait oblig de se forcer pour travailler, car, ni les grands boeufs, ni la charrue reluisante, ni la belle terre rouge, humide de la fine pluie d'automne, ne suffisaient plus  ses contemplations et  ses rvasseries.
:Enfin vint le dimanche, et Landry arriva des premiers  la messe. Il entra avant qu'elle ft sonne, sachant que la petite Fadette avait coutume d'y venir dans ce moment-l, parce qu'elle faisait toujours de longues prires, dont un chacun se moquait. Il vit une petite, agenouille dans la chapelle de la sainte Vierge, et qui, tournant le dos, cachait sa figure dans ses mains pour prier avec recueillement. C'tait bien la posture de la petite Fadette, mais ce n'tait ni son coiffage, ni sa tournure, et Landry ressortit pour voir s'il ne la trouverait point sous le porche, qu'on appelle chez nous une guenillire,  cause que les gredots peilleroux, qui sont mendiants loqueteux, s'y tiennent pendant les offices.
:Landry, la voyant si change, laissa tomber son livre d'heures, et, au bruit qu'il fit, la petite Fadette se retourna tout  fait et le regarda, tout en mme temps qu'il la regardait. Et elle devint un peu rouge, pas plus que la petite rose des buissons ; mais cela la fit paratre quasi belle, d'autant plus que ses yeux noirs, auxquels jamais personne n'avait pu trouver  redire, laissrent chapper un feu si clair qu'elle en parut transfigure. Et Landry pensa encore : " Elle est sorcire ; elle a voulu devenir belle de laide qu'elle tait, et la voil belle par miracle. " Il en fut comme transi de peur, et sa peur ne l'empchait point pourtant d'avoir une telle envie de s'approcher d'elle et de lui parler, que, jusqu' la fin de la messe, le coeur lui en sauta d'impatience.
:Mais elle ne le regarda plus, et, au lieu de se mettre  courir et  foltrer avec les enfants aprs sa prire, elle s'en alla si discrtement qu'on eut  peine le temps de la voir si change et si amende. Landry n'osa point la suivre, d'autant que Sylvinet ne le quittait point des yeux ; mais, au bout d'une heure, il russit  s'chapper, et cette fois, le coeur le poussant et le dirigeant, il trouva la petite Fadette qui gardait sagement ses btes dans le petit chemin creux qu'on appelle la Trane-au-Gendarme, parce qu'un gendarme du roi y a t tu par les gens de la Cosse, dans les anciens temps, lorsqu'on voulait forcer le pauvre monde  payer la taille et  faire la corve, contrairement aux termes de la loi, qui tait dj bien assez dure, telle qu'on l'avait donne.
:La petite Fadette avait mis sa figure dans ses deux mains, et elle ne rpondit point. Landry croyait, par ce qu'il avait entendu de son discours  la Madelon, qu'il tait aim d'elle, et il faut dire que cet amour-l lui avait fait tant d'effet qu'il avait command tout d'un coup le sien. Mais, en voyant la pose honteuse et triste de cette petite, il commena  craindre qu'elle n'et fait un conte  la Madelon, pour, par bonne intention, faire russir le raccommodement qu'elle ngociait. Cela le rendit encore plus amoureux, et il en prit du chagrin. Il lui ta ses mains du visage, et la vit si ple qu'on et dit qu'elle allait mourir ; et, comme il lui reprochait vivement de ne pas rpondre  l'affolement qu'il se sentait pour elle, elle se laissa aller sur la terre, joignant ses mains et soupirant, car elle tait suffoque et tombait en faiblesse.
:Il resta auprs d'elle jusqu' la nuit, car, encore qu'il n'ost plus lui conter fleurette, il en tait si pris et il prenait tant de plaisir  la voir et  l'couter parler, qu'il ne pouvait se dcider  la quitter un moment. Il joua avec le sauteriot, qui n'tait jamais loin de sa soeur, et qui vint bientt les rejoindre. Il se montra bon pour lui, et s'aperut bientt que ce pauvre petit, si maltrait par tout le monde, n'tait ni sot, ni mchant avec qui le traitait bien ; mmement, au bout d'une heure, il tait si bien apprivois et si reconnaissant qu'il embrassait les mains du besson et l'appelait mon Landry, comme il appelait sa soeur ma Fanchon ; et Landry tait compassionn et attendri pour lui, trouvant tout le monde et lui-mme dans le pass bien coupables envers les deux pauvres enfants de la mre Fadet, lesquels n'avaient besoin, pour tre les meilleurs de tous, que d'tre un peu aims comme les autres.
:Le lendemain et les jours suivants, Landry russit  voir la petite Fadette, tantt le soir, et alors il pouvait causer un peu avec elle, tantt le jour, en la rencontrant dans la campagne ; et encore qu'elle ne pt s'arrter longtemps, ne voulant point et ne sachant point manquer  son devoir, il tait content de lui avoir dit quatre ou cinq mots de tout son coeur et de l'avoir regarde de tous ses yeux. Et elle continuait  tre gentille dans son parler, dans son habillement et dans ses manires avec tout le monde ; ce qui fit que tout le monde y prit garde, et que bientt on changea de ton et de manires avec elle. Comme elle ne faisait plus rien qui ne ft  propos, on ne l'injuria plus et, comme elle ne s'entendit plus injurier, elle n'eut plus tentation d'invectiver, ni de chagriner personne.
:Mais, comme l'opinion des gens ne tourne pas aussi vite que nos rsolutions, il devait encore s'couler du temps avant qu'on passt pour elle du mpris  l'estime et de l'aversion au bon vouloir. On vous dira plus tard comment se fit ce changement ; quant  prsent, vous pouvez bien vous imaginer vous-mmes qu'on ne donna pas grosse part d'attention au rangement de la petite Fadette. Quatre ou cinq bons vieux et bonnes vieilles, de ceux qui regardent s'lever la jeunesse avec indulgence, et qui sont, dans un endroit, comme les pres et mres  tout le monde, devisaient quelquefois entre eux sous les noyers de la Cosse, en regardant tout ce petit ou jeune monde grouillant autour d'eux, ceux-ci jouant aux quilles, ceux-l dansant. Et les vieux disaient :
:Mais la petite Fadette, qui avait t dans son apparence plus longtemps enfant qu'une autre, possdait au dedans une raison et une volont bien au-dessus de son ge. Pour que cela ft, il fallait qu'elle et un esprit d'une fire force, car son coeur tait aussi ardent, et plus encore peut-tre que le coeur et le sang de Landry. Elle l'aimait comme une folle, et pourtant elle se conduisit avec une grande sagesse ; car si le jour, la nuit,  toute heure de son temps, elle pensait  lui et schait d'impatience de le voir et d'envie de le caresser, aussitt qu'elle le voyait, elle prenait un air tranquille, lui parlait raison, feignait mme de ne point encore connatre le feu d'amour, et ne lui permettait pas de lui serrer la main plus haut que le poignet.
:Et Landry, revenu de sa folle peur, ne pouvait pas s'empcher d'admirer combien, dans toutes ses ides et dans toutes ses prires, la petite Fadette tait bonne chrtienne. Mmement elle avait une dvotion plus jolie que celle des autres. Elle aimait Dieu avec tout le feu de son coeur, car elle avait en toutes choses la tte vive et le coeur tendre ; et quand elle parlait de cet amour-l  Landry, il se sentait tout tonn d'avoir t enseign  dire des prires et  suivre des pratiques qu'il n'avait jamais pens  comprendre, et o il se portait respectueusement de sa personne par l'ide de son devoir, sans que son coeur se ft jamais chauff d'amour pour son Crateur, comme celui de la petite Fadette.
:-- Le pre Barbeau n'a pas de talent pour le bestiau, et mmement il n'a point de bonheur ; car il en a beaucoup perdu l'an dernier, et ce n'tait pas la premire fois. Mais Landry y a la main trs heureuse, et c'est une chose avec laquelle on vient au monde. On l'a ou on ne l'a pas ; et, quand mme on irait tudier dans les coles comme les artistes, cela ne sert de rien si on n'y est adroit de naissance. Or je vous dis que Landry est adroit, et que son ide lui fait trouver ce qui convient. C'est un grand don de la nature qu'il a reu, et a lui vaudra mieux que du capital pour bien conduire une ferme.
:Cette dcouverte-l fut comme un coup de couteau dans le coeur de Sylvinet. Il ne chercha point  dcouvrir quelle tait la fille que Landry aimait si passionnment. Il en avait bien assez de savoir qu'il y avait une personne pour laquelle Landry le dlaissait et qui avait toutes ses penses, au point qu'il les cachait  son besson, et que celui-ci n'en recevait point la confidence. " Il faut qu'il se dfie de moi, pensa-t-il, et que cette fille qu'il aime tant le porte  me craindre et  me dtester. Je ne m'tonne plus de voir qu'il est toujours si ennuy  la maison, et si inquiet quand je veux me promener avec lui. J'y renonais, croyant voir qu'il avait le got d'tre seul ; mais,  prsent, je me garderai bien d'essayer  le troubler. Je ne lui dirai rien ; il m'en voudrait d'avoir surpris ce qu'il n'a pas voulu me confier. Je souffrirai tout seul, pendant qu'il se rjouira d'tre dbarrass de moi. "
:Ce fut ce qui le sauva de la maladie ; car le bon Dieu n'abandonne que ceux qui s'abandonnent eux-mmes, et celui qui a le courage de renfermer sa peine est plus fort contre elle que celui qui s'en plaint. Le pauvre besson prit comme une habitude d'tre triste et ple ; il eut, de temps en temps, un ou deux accs de fivre et, tout en grandissant toujours un peu, il resta assez dlicat et mince de sa personne. Il n'tait pas bien soutenu  l'ouvrage, et ce n'tait point sa faute, car il savait que le travail lui tait bon ; et c'tait bien assez d'ennuyer son pre par sa tristesse, il ne voulait pas le fcher et lui faire tort par sa lchet. Il se mettait donc  l'ouvrage, et travaillait de colre contre lui-mme. Aussi en prenait-il souvent plus qu'il ne pouvait en supporter ; et le lendemain il tait si las qu'il ne pouvait plus rien faire.
:Voici comment la chose arriva. La belle Madelon, qui tait renomme pour son air sage et pour ses manires fires avec les garons, tait cependant trs coquette en dessous, et pas moiti si raisonnable ni si fidle dans ses amitis que le pauvre grelet, dont on avait si mal parl et si mal augur. Adonc la Madelon avait dj eu deux amoureux, sans compter Landry, et elle se prononait pour un troisime, qui tait son cousin, le fils cadet au pre Caillaud de la Priche. Elle se pronona si bien qu'tant surveille par le dernier  qui elle avait donn de l'esprance, et craignant qu'il ne ft un clat, ne sachant o se cacher pour causer  loisir avec le nouveau, elle se laissa persuader par celui-ci d'aller babiller dans le colombier o justement Landry avait d'honntes rendez-vous avec la petite Fadette.
:Cadet Caillaud avait bien cherch la clef de ce colombier, et ne l'avait point trouve parce qu'elle tait toujours dans la poche de Landry ; et il n'avait os la demander  personne, parce qu'il n'avait pas de bonnes raisons pour en expliquer la demande. Si bien que personne, hormis Landry, ne s'inquitait de savoir o elle tait. Cadet Caillaud, songeant qu'elle tait perdue, ou que son pre la tenait dans son trousseau, ne se gna pas pour enfoncer la porte. Mais, le jour o il le fit, Landry et Fadette se trouvaient l, et ces quatre amoureux se trouvrent bien penauds en se voyant les uns les autres. C'est ce qui les engagea tous galement  se taire et  ne rien bruiter.
:-- Frre, dit-il, tu n'entends rien  tout cela. Tu as toujours t prvenu contre la petite Fadette, et tu ne la connais point. Je m'inquite bien peu de ce qu'on peut dire de moi ; mais je ne souffrirai point ce qu'on dit contre elle, et je veux que mon pre et ma mre sachent de moi, pour se tranquilliser, qu'il n'y a point sur la terre deux filles aussi honntes, aussi sages, aussi bonnes, aussi dsintresses que cette fille-l. Si elle a le malheur d'tre mal apparente, elle en a d'autant plus de mrite  tre ce qu'elle est, et je n'aurais jamais cru que des mes chrtiennes pussent lui reprocher le malheur de sa naissance.
:Sylvinet pleurait, la mre Barbeau pleurait aussi, et aussi la soeur ane, et l'oncle Landriche. Il n'y avait que le pre Barbeau et Landry qui eussent les yeux secs ; mais ils avaient le coeur bien gros et on les fit s'embrasser. Le pre n'exigea aucune promesse, sachant bien que, dans les cas d'amour, ces promesses-l sont chanceuses, et ne voulant point compromettre son autorit ; mais il fit comprendre  Landry que ce n'tait point fini et qu'il y reviendrait. Landry s'en alla courrouc et dsol. Sylvinet et bien voulu le suivre ; mais il n'osa,  cause qu'il prsumait bien qu'il allait faire part de son chagrin  la Fadette, et il se coucha si triste que, de toute la nuit, il ne fit que soupirer et rver de malheur dans la famille.
:Landry s'en alla frapper  la porte de la petite Fadette. La mre Fadet tait devenue si sourde qu'une fois endormie rien ne l'veillait, et depuis quelque temps Landry, se voyant dcouvert, ne pouvait causer avec Fanchon que le soir dans la chambre o dormaient la vieille et le petit Jeanet ; et l encore, il risquait gros, car la vieille sorcire ne pouvait pas le souffrir et l'et fait sortir avec des coups de balai bien plutt qu'avec des compliments. Landry raconta sa peine  la petite Fadette, et la trouva grandement soumise et courageuse. D'abord elle essaya de lui persuader qu'il ferait bien, dans son intrt  lui, de reprendre son amiti et de ne plus penser  elle. Mais quand elle vit qu'il s'affligeait et se rvoltait de plus en plus, elle l'engagea  l'obissance en lui donnant  esprer du temps  venir.
:--  prsent, il est assez fort pour se passer de moi. Il va faire sa premire communion, et l'amusement d'aller au catchisme avec les autres enfants le distraira du chagrin de mon dpart. Tu dois avoir observ qu'il est devenu assez raisonnable, et que les autres garonnets ne le font plus gure enrager. Enfin, il le faut, vois-tu, Landry ; il faut qu'on m'oublie un peu, car il y a,  cette heure, une grande colre et une grande jalousie contre moi dans le pays. Quand j'aurai pass un an ou deux au loin, et que je reviendrai avec de bons tmoignages et une bonne renomme, laquelle j'acquerrai plus aisment ailleurs qu'ici, on ne nous tourmentera plus, et nous serons meilleurs amis que jamais.
:-- Je suis fch, Landry, dit-il, que tu n'aies pas eu le courage de renoncer  la frquenter. Si tu avais agi selon ton devoir, tu n'aurais pas t la cause de son dpart. Dieu veuille que cette enfant n'ait pas  souffrir dans sa nouvelle condition, et que son absence ne fasse pas de tort  sa grand'mre et  son petit frre ; car s'il y a beaucoup de gens qui disent du mal d'elle, il y en a aussi quelques-uns qui la dfendent et qui m'ont assur qu'elle tait trs bonne et trs serviable pour sa famille. Si ce qu'on m'a dit qu'elle est enceinte est une fausset, nous le saurons bien, et nous la dfendrons comme il faut ; si, par malheur, c'est vrai, et que tu en sois coupable, Landry, nous l'assisterons et ne la laisserons pas tomber dans la misre. Que tu ne l'pouses jamais, Landry, voil tout ce que j'exige de toi.
:Cette fois, Sylvinet manqua mourir le premier jour ; mais le second, il fut plus tranquille, et le troisime, la fivre le quitta. Il prit de la rsignation d'abord et de la rsolution ensuite ; et, au bout de la premire semaine, on reconnut que l'absence de son frre lui valait mieux que sa prsence. Il trouvait, dans le raisonnement que sa jalousie lui faisait en secret, un motif pour tre quasi satisfait du dpart de Landry. Au moins, se disait-il, dans l'endroit o il va, et o il ne connat personne, il ne fera pas tout de suite de nouvelles amitis. Il s'ennuiera un peu, il pensera  moi et me regrettera. Et quand il reviendra il m'aimera davantage.
:Il y avait dj trois mois que Landry tait absent, et environ un an que la petite Fadette avait quitt le pays, lorsqu'elle y revint tout d'un coup, parce que sa grand'mre tait tombe en paralysie. Elle la soigna d'un grand coeur et d'un grand zle ; mais l'ge est la pire des maladies, et au bout de quinze jours, la mre Fadet rendit l'me sans y songer. Trois jours aprs, ayant conduit au cimetire le corps de la pauvre vieille, ayant rang la maison, dshabill et couch son frre, et embrass sa bonne marraine qui s'tait retire pour dormir dans l'autre chambre, la petite Fadette tait assise bien tristement devant son petit feu, qui n'envoyait gure de clart, et elle coutait chanter le grelet de sa chemine, qui semblait lui dire :
:Elle ne fut point engourdie pour aller ouvrir et grande fut sa joie en se laissant serrer sur le coeur de son ami Landry. Landry avait eu connaissance de la maladie de la grand'mre et du retour de Fanchon. Il n'avait pu rsister  l'envie de la voir, et il venait  la nuit pour s'en aller avec le jour. Ils passrent donc toute la nuit  causer au coin du feu, bien srieusement et bien sagement, car la petite Fadette rappelait  Landry que le lit o sa grand'mre avait rendu l'me tait  peine refroidi, et que ce n'tait l'heure ni l'endroit pour s'oublier dans le bonheur. Mais, malgr leurs bonnes rsolutions, ils se sentirent bien heureux d'tre ensemble et de voir qu'ils s'aimaient plus qu'ils ne s'taient jamais aims.
: deux jours de l, la petite Fadette s'habilla trs proprement, car elle n'tait plus sans sou ni maille, et son deuil tait de belle sergette fine. Elle traversa le bourg de la Cosse, et comme elle avait beaucoup grandi, ceux qui la virent passer ne la reconnurent pas tout d'abord. Elle avait considrablement embelli  la ville ; tant mieux nourrie et mieux abrite, elle avait pris du teint et de la chair autant qu'il convenait  son ge, et l'on ne pouvait plus la prendre pour un garon dguis, tant elle avait la taille belle et agrable  voir. L'amour et le bonheur avaient mis aussi sur sa figure et sur sa personne ce je ne sais quoi qui se voit et ne s'explique point. Enfin elle tait non pas la plus jolie fille du monde, comme Landry se l'imaginait, mais la plus avenante, la mieux faite, la plus frache et peut-tre la plus dsirable qu'il y et dans le pays.
:Elle portait un grand panier pass  son bras, et entra  la Bessonnire, o elle demanda  parler au pre Barbeau. Ce fut Sylvinet qui la vit le premier, et il se dtourna d'elle, tant il avait de dplaisir  la rencontrer. Mais elle lui demanda o tait son pre, avec tant d'honntet, qu'il fut oblig de lui rpondre et de la conduire  la grange, o le pre Barbeau tait occup  chapuser. La petite Fadette ayant pri alors le pre Barbeau de la conduire en un lieu o elle pt lui parler secrtement, il ferma la porte de la grange et lui dit qu'elle pouvait lui dire tout ce qu'elle voudrait.
:-- Pre Barbeau, encore que ma dfunte grand'mre et du dpit contre vous, et vous du dpit contre moi, il n'en est pas moins vrai que je vous connais pour l'homme le plus juste et le plus sr de tout notre pays. Il n'y a qu'un cri l-dessus, et ma grand'mre elle-mme, tout en vous blmant d'tre fier, vous rendait la mme justice. De plus, j'ai fait, comme vous savez, une amiti trs longue avec votre fils Landry. Il m'a souventes fois parl de vous, et je sais par lui, encore mieux que par tout autre, ce que vous tes et ce que vous valez. C'est pourquoi je viens vous demander un service, et vous donner ma confiance.
:-- Voici ce que c'est, dit la petite Fadette en soulevant son panier et en le plaant entre les jambes du pre Barbeau. Ma dfunte grand'mre avait gagn dans sa vie,  donner des consultations et  vendre des remdes, plus d'argent qu'on ne pensait ; comme elle ne dpensait quasi rien et ne plaait rien, on ne pouvait savoir ce qu'elle avait dans un vieux trou de son cellier, qu'elle m'avait souvent montr en me disant : " Quand je n'y serai plus, c'est l que tu trouveras ce que j'aurai laiss ; c'est ton bien et ton avoir, ainsi que celui de ton frre ; et si je vous prive un peu  prsent, c'est pour que vous en trouviez davantage un jour. Mais ne laisse pas les gens de loi toucher  cela, ils te le feraient manger en frais. Garde-le quand tu le tiendras, cache-le toute la vie, pour t'en servir sur tes vieux jours et ne jamais manquer. "
:-- Elle n'a point fait de testament, et la tutrice que la loi me donne, c'est ma mre. Or, vous savez que je n'ai point de ses nouvelles depuis longtemps, et que je ne sais si elle est morte ou vivante, la pauvre me ! Aprs elle, je n'ai d'autre parent que celle de ma marraine Fanchette, qui est une brave et honnte femme, mais tout  fait incapable de grer mon bien et mme de le conserver et de le tenir serr. Elle ne pourrait se dfendre d'en parler et de le montrer  tout le monde, et je craindrais, ou qu'elle n'en ft un mauvais placement, ou qu' force de le laisser manier par les curieux, elle ne le ft diminuer sans y prendre garde ; car la pauvre chre marraine, elle n'est point dans le cas d'en savoir faire le compte.
:-- Quant  votre laideur, Fadette, dit le pre Barbeau en relevant ses yeux qui n'avaient point encore lch de couver le panier, je puis vous dire, en conscience, que vous en avez diantrement rappel, et que vous vous tes si bien refaite  la ville que vous pouvez passer  cette heure pour une trs gente fille. Et quant  votre mauvaise renomme, si, comme j'aime  le croire, vous ne la mritez point, j'approuve votre ide de tarder un peu et de cacher votre richesse, car il ne manque point de gens qu'elle blouirait jusqu' vouloir vous pouser, sans avoir pour vous, au pralable, l'estime qu'une femme doit dsirer de son mari.
:Maintenant, quant au dpt que vous voulez faire entre mes mains, ce serait contre la loi et pourrait m'exposer plus tard  des soupons et  des incriminations, car il ne manque point de mauvaises langues ; et, d'ailleurs,  supposer que vous ayez le droit de disposer de ce qui est  vous, vous n'avez point celui de placer  la lgre ce qui est  votre frre mineur. Tout ce que je pourrai faire, ce sera de demander une consultation pour vous, sans vous nommer. Je vous ferai savoir alors la manire de mettre en sret et en bon rapport l'hritage de votre mre et le vtre, sans passer par les mains des hommes de chicane, qui ne sont pas tous bien fidles. Remportez donc tout a, et cachez-le encore jusqu' ce que je vous aie fait rponse. Je m'offre  vous, dans l'occasion, pour porter tmoignage devant les mandataires de votre cohritier, du chiffre de la somme que nous avons compte, et que je vais crire dans un coin de ma grange pour ne pas l'oublier.
:Le pre Barbeau fut bien content, et il revint  la Cosse, dcid  claircir la chose jusqu'au bout. Il assembla sa famille et chargea ses enfants ans, ses frres et toutes ses parentes, de procder prudemment  une enqute sur la conduite que la petite Fadette avait tenue depuis qu'elle tait en ge de raison, afin que, si tout le mal qu'on avait dit d'elle n'avait pour cause que des enfantillages, on pt s'en moquer ; au lieu que si quelqu'un pouvait affirmer l'avoir vue commettre une mauvaise action ou faire une chose indcente, il et  maintenir contre elle la dfense qu'il avait faite  Landry de la frquenter. L'enqute fut faite avec la prudence qu'il souhaitait, et sans que la question de dot ft bruite, car il n'en avait dit mot, mme  sa femme.
:Pendant ce temps-l, la petite Fadette vivait trs retire dans sa petite maison, o elle ne voulut rien changer, sinon de la tenir si propre qu'on se ft mir dans ses pauvres meubles. Elle fit habiller proprement son petit sauteriot, et, sans le faire paratre, elle le mit ainsi qu'elle-mme et sa marraine,  une bonne nourriture, qui fit vitement son effet sur l'enfant ; il se refit du mieux qu'il tait possible, et sa sant fut bientt aussi bonne qu'on pouvait le souhaiter. Le bonheur amenda vite aussi son temprament ; et, n'tant plus menac et tanc par sa grand-mre, ne rencontrant plus que des caresses, des paroles douces et de bons traitements, il devint un gars fort mignon, tout plein de petites ides drles et aimables, et ne pouvant plus dplaire  personne, malgr sa boiterie et son petit nez camard.
:D'abord, la Fadette posa sa main sur celle du besson qui pendait sur le bord du lit ; mais elle le fit si doucement, qu'il ne s'en aperut pas, encore qu'il et le sommeil si lger qu'une mouche, en volant, l'veillait. La main de Sylvinet tait chaude comme du feu, et elle devint plus chaude encore dans celle de la petite Fadette. Il montra de l'agitation, mais sans essayer de retirer sa main. Alors, la Fadette lui mit son autre main sur le front, aussi doucement que la premire fois, et il s'agita encore plus. Mais, peu  peu, il se calma, et elle sentit que la tte et la main de son malade se rafrachissaient de minute en minute et que son sommeil devenait aussi calme que celui d'un petit enfant. Elle resta ainsi auprs de lui jusqu' ce qu'elle le vit dispos  s'veiller ; et alors elle se retira derrire son rideau, et sortit de la chambre et de la maison, en disant  la mre Barbeau :
:-- Je n'ai pas le droit de vous interroger, Fanchon Fadet, dit-il, et je ne sais point si vous avez l'intention de rendre mon fils heureux ou malheureux pour toute sa vie ; mais je sais qu'il vous aime terriblement, et si j'tais en votre lieu, avec l'ide que vous avez d'tre aime pour vous-mme, je me dirais : Landry Barbeau m'a aime quand je portais des guenilles, quand tout le monde me repoussait, et quand ses parents eux-mmes avaient le tort de lui en faire un grand pch. Il m'a trouve belle quand tout le monde me dniait l'esprance de le devenir ; il m'a aime en dpit des peines que cet amour-l lui suscitait ; il m'a aime absente comme prsente ; enfin, il m'a si bien aime que je ne peux pas me mfier de lui, et que je n'en veux jamais avoir d'autre pour mari.
:-- Si ce n'est que cela qui vous retient, dcidez-vous, Fanchon, reprit le pre Barbeau ; car la famille de Landry vous estime et vous dsire. Ne croyez point qu'elle a chang parce que vous tes riche. Ce n'est point la pauvret qui nous rpugnait de vous, mais les mauvais propos tenus sur votre compte. S'ils avaient t bien fonds, jamais, mon Landry et-il d en mourir, je n'aurais consenti  vous appeler ma bru ; mais j'ai voulu avoir raison de tous ces propos-l ; j'ai t  Chteau-Meillant tout exprs ; je me suis enquis de la moindre chose dans ce pays-l et dans le ntre, et maintenant je reconnais qu'on m'avait menti et que vous tes une personne sage et honnte, ainsi que Landry l'affirmait avec tant de feu. Par ainsi Fanchon Fadet, je viens vous demander d'pouser mon fils, et si vous dites oui, il sera ici dans huit jours.
:-- Voil o je vous attendais, Sylvain. Je savais bien que vous ne diriez pas trois paroles sans vous plaindre de votre besson et sans l'accuser ; car l'amiti que vous avez pour lui, pour tre trop folle et dsordonne, tend  se changer en dpit et en rancune.  cela je connais que vous tes  moiti fou, et que vous n'tes point bon. Eh bien ! je vous dis, moi, que Landry vous aime dix mille fois plus que vous ne l'aimez,  preuve qu'il ne vous reproche jamais tien, quelque chose que vous lui fassiez souffrir, tandis que vous lui reprochez toutes choses, alors qu'il ne fait que vous cder et vous servir. Comment voulez-vous que je ne voie pas la diffrence entre lui et vous ? Aussi, plus Landry m'a dit de bien de vous, plus de mal j'en ai pens, parce que j'ai considr qu'un frre si bon ne pouvait tre mconnu que par une me injuste.
:Sylvinet ne rpondit rien et laissa la Fadette le rprimander bien longtemps encore sans lui faire grce d'aucun blme. Il sentait qu'elle avait raison au fond, et qu'elle ne manquait d'indulgence que sur un point : c'est qu'elle avait l'air de croire qu'il n'avait jamais combattu son mal et qu'il s'tait bien rendu compte de son gosme ; tandis qu'il avait t goste sans le vouloir et sans le savoir. Cela le peinait et l'humiliait beaucoup, et il et souhait lui donner une meilleure ide de sa conscience. Quant  elle, elle savait bien qu'elle exagrait, et elle le faisait  dessein de lui tarabuster beaucoup l'esprit avant de le prendre par la douceur et la consolation. Elle se forait donc pour lui parler durement et pour lui paratre en colre, tandis que, dans son coeur, elle sentait tant de piti et d'amiti pour lui, qu'elle tait malade de sa feinte, et qu'elle le quitta plus fatigue qu'elle ne le laissait.
:-- Je vas sortir, et vous vous lverez, Sylvain, car vous n'avez plus la fivre, et il ne faut pas rester  vous dorloter, tandis que votre mre se fatigue  vous servir et perd son temps  vous tenir compagnie. Vous mangerez ensuite ce que votre mre vous prsentera de ma part. C'est de la viande, et je sais que vous vous en dites dgot, et que vous ne vivez plus que de mauvais herbages. Mais il n'importe, vous vous forcerez, et, quand mme vous y auriez de la rpugnance, vous n'en ferez rien paratre. Cela fera plaisir  votre mre de vous voir manger du solide ; et quant  vous, la rpugnance que vous aurez surmonte et cache sera moindre la prochaine fois, et nulle la troisime. Vous verrez si je me trompe. Adieu donc, et qu'on ne me fasse pas revenir de si tt pour vous, car je sais que vous ne serez plus malade si vous ne voulez plus l'tre.
:La vie leur fut bien douce  tretous pendant une demi-anne ; car la jeune Nanette fut accorde  Cadet Caillaud, qui tait le meilleur ami de Landry aprs ceux de sa famille. Et il fut arrt que les deux noces se feraient en mme temps. Sylvinet avait pris pour la Fadette une amiti si grande qu'il ne faisait rien sans la consulter, et elle avait sur lui tant d'empire qu'il semblait la regarder comme sa soeur. Il n'tait plus malade, et de jalousie il n'en tait plus question si quelquefois encore il paraissait triste et en train de rvasser, la Fadette le rprimandait, et tout aussitt il devenait souriant et communicatif.
:Quant  Sylvain, il ne le fut point, et continua sa route jusqu' la frontire ; car c'tait le temps des grandes belles guerres de l'empereur Napolon. Et, quoiqu'il n'et jamais eu le moindre got pour l'tat militaire, il commanda si bien  son vouloir, qu'il fut bientt remarqu comme bon soldat, brave  la bataille comme un homme qui ne cherche que l'occasion de se faire tuer, et pourtant doux et soumis  la discipline comme un enfant, en mme temps qu'il tait dur  son propre corps comme les plus anciens. Comme il avait reu assez d'ducation pour avoir de l'avancement, il en eut bientt, et, en dix annes de temps, de fatigues, de courage et de belle conduite, il devint capitaine, et encore avec la croix par-dessus le march.
