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:En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontr cette masse mouvante  cinq milles dans l'est des ctes de l'Australie. Le capitaine Baker se crut, tout d'abord, en prsence d'un cueil inconnu ; il se disposait mme  en dterminer la situation exacte, quand deux colonnes d'eau, projetes par l'inexplicable objet, s'lancrent en sifflant  cent cinquante pieds dans l'air. Donc,  moins que cet cueil ne ft soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le _Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien  quelque mammifre aquatique, inconnu jusque-l, qui rejetait par ses vents des colonnes d'eau, mlanges d'air et de vapeur.
:L'accident tait arriv vers cinq heures du matin, lorsque le jour commenait  poindre. Les officiers de quart se prcipitrent  l'arrire du btiment. Ils examinrent l'Ocan avec la plus scrupuleuse attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait  trois encablures, comme si les nappes liquides eussent t violemment battues. Le relvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_ continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurt une roche sous-marine, ou quelque norme pave d'un naufrage ? On ne put le savoir ; mais, examen fait de sa carne dans les bassins de radoub, il fut reconnu qu'une partie de la quille avait t brise.
:Personne n'ignore le nom du clbre armateur anglais Cunard. Cet intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et  roues d'une force de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux tonneaux. Huit ans aprs, le matriel de la Compagnie s'accroissait de quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres btiments suprieurs en puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le privilge pour le transport des dpches venait d'tre renouvel, ajouta successivement  son matriel l'_Arabia_, le _Persia_, le _China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de premire marche, et les plus vastes qui, aprs le _Great-Eastern_, eussent jamais sillonn les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possdait douze navires, dont huit  roues et quatre  hlices.
:Si je donne ces dtails trs succincts, c'est afin que chacun sache bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle entreprise de navigation transocanienne n'a t conduite avec plus d'habilet ; nulle affaire n'a t couronne de plus de succs. Depuis vingt-six ans, les navires Cunard ont travers deux mille fois l'Atlantique, et jamais un voyage n'a t manqu, jamais un retard n'a eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un btiment n'ont t perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgr la concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de prfrence  toute autre, ainsi qu'il appert d'un relev fait sur les documents officiels des dernires annes. Ceci dit, personne ne s'tonnera du retentissement que provoqua l'accident arriv  l'un de ses plus beaux steamers.
:Les ingnieurs procdrent alors  la visite du _Scotia_, qui fut mis en cale sche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mtres et demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une dchirure rgulire, en forme de triangle isocle. La cassure de la tle tait d'une nettet parfaite, et elle n'et pas t frappe plus srement  l'emporte-pice. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait produite ft d'une trempe peu commune -- et aprs avoir t lanc avec une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tle de quatre centimtres, il avait d se retirer de lui-mme par un mouvement rtrograde et vraiment inexplicable.
:A l'poque o ces vnements se produisirent, je revenais d'une exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du Nebraska, aux tats-Unis. En ma qualit de professeur-supplant au Musum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement franais m'avait joint  cette expdition. Aprs six mois passs dans le Nebraska, charg de prcieuses collections, j'arrivai  New York vers la fin de mars. Mon dpart pour la France tait fix aux premiers jours de mai. Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses minralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du _Scotia_.
:A mon arrive  New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur de me consulter sur le phnomne en question. J'avais publi en France un ouvrage in-quarto en deux volumes intitul : _Les Mystres des grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulirement got du monde savant, faisait de moi un spcialiste dans cette partie assez obscure de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demand. Tant que je pus nier du fait, je me renfermai dans une absolue ngation. Mais bientt, coll au mur, je dus m'expliquer catgoriquement. Et mme,  l'honorable Pierre Aronnax, professeur au Musum de Paris , fut mis en demeure par le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.
:A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes, Conseil en tait venu  savoir quelque chose. J'avais en lui un spcialiste, trs ferr sur la classification en histoire naturelle, parcourant avec une agilit d'acrobate toute l'chelle des embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres, des familles, des genres, des sous-genres, des espces et des varits. Mais sa science s'arrtait l. Classer, c'tait sa vie, et il n'en savait pas davantage. Trs vers dans la thorie de la classification, peu dans la pratique, il n'et pas distingu, je crois, un cachalot d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garon !
:Le commandant Farragut tait un bon marin, digne de la frgate qu'il commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en tait l'me. Sur la question du ctac, aucun doute ne s'levait dans son esprit, et il ne permettait pas que l'existence de l'animal ft discute  son bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Lviathan par foi, non par raison. Le monstre existait, il en dlivrerait les mers, il l'avait jur. C'tait une sorte de chevalier de Rhodes, un Dieudonn de Gozon, marchant  la rencontre du serpent qui dsolait son le. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait le commandant Farragut. Pas de milieu.
:Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances d'une rencontre, et observer la vaste tendue de l'Ocan. Plus d'un s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui et maudit une telle corve en toute autre circonstance. Tant que le soleil dcrivait son arc diurne, la mture tait peuple de matelots auxquels les planches du pont brlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de son trave les eaux suspectes du Pacifique.
:J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son navire d'appareils propres  pcher le gigantesque ctac. Un baleinier n'et pas t mieux arm. Nous possdions tous les engins connus, depuis le harpon qui se lance  la main, jusqu'aux flches barbeles des espingoles et aux balles explosibles des canardires. Sur le gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionn, se chargeant par la culasse, trs pais de parois, trs troit d'me, et dont le modle doit figurer  l'Exposition universelle de 1867. Ce prcieux instrument, d'origine amricaine, envoyait sans se gner, un projectile conique de quatre kilogrammes  une distance moyenne de seize kilomtres.
:Au large des Malouines, le 30 juin, la frgate communiqua avec des baleiniers amricains, et nous apprmes qu'ils n'avaient eu aucune connaissance du narwal. Mais l'un d'eux, le capitaine du _Monroe_, sachant que Ned Land tait embarqu  bord de l'_Abraham-Lincoln_, demanda son aide pour chasser une baleine qui tait en vue. Le commandant Farragut, dsireux de voir Ned Land  l'oeuvre, l'autorisa  se rendre  bord du _Monroe_. Et le hasard servit si bien notre Canadien, qu'au lieu d'une baleine, il en harponna deux d'un coup double, frappant l'une droit au coeur, et s'emparant de l'autre aprs une poursuite de quelques minutes !
:Moi, que l'appt de l'argent n'attirait gure, je n'tais pourtant pas le moins attentif du bord. Ne donnant que quelques minutes au repas, quelques heures au sommeil, indiffrent au soleil ou  la pluie, je ne quittais plus le pont du navire. Tantt pench sur les bastingages du gaillard d'avant, tantt appuy  la lisse de l'arrire, je dvorais d'un oeil avide le cotonneux sillage qui blanchissait la mer jusqu' perte de vue ! Et que de fois j'ai partag l'motion de l'tat-major, de l'quipage, lorsque quelque capricieuse baleine levait son dos noirtre au-dessus des flots. Le pont de la frgate se peuplait en un instant. Les capots vomissaient un torrent de matelots et d'officiers. Chacun, la poitrine haletante, l'oeil trouble, observait la marche du ctac. Je regardais, je regardais  en user ma rtine,  en devenir aveugle, tandis que Conseil, toujours phlegmatique, me rptait d'un ton calme :
: Bah ! rpondait-il, il n'y a rien, monsieur Aronnax, et y et-il quelque animal, quelle chance avons-nous de l'apercevoir ? Est-ce que nous ne courons pas  l'aventure ? On a revu, dit-on, cette bte introuvable dans les hautes mers du Pacifique, je veux bien l'admettre, mais deux mois dj se sont couls depuis cette rencontre, et  s'en rapporter au temprament de votre narwal, il n'aime point  moisir longtemps dans les mmes parages ! Il est dou d'une prodigieuse facilit de dplacement. Or, vous le savez mieux que moi, monsieur le professeur, la nature ne fait rien  contre sens, et elle ne donnerait pas  un animal lent de sa nature la facult de se mouvoir rapidement, s'il n'avait pas besoin de s'en servir. Donc, si la bte existe, elle est dj loin ! 
:Et en effet, la raction ne tarda pas  se produire. Pendant trois mois, trois mois dont chaque jour durait un sicle ! l'_Abraham-Lincoln_ sillonna toutes les mers septentrionales du Pacifique, courant aux baleines signales, faisant de brusques carts de route, virant subitement d'un bord sur l'autre, s'arrtant soudain, forant ou renversant sa vapeur, coup sur coup, au risque de dniveler sa machine, et il ne laissa pas un point inexplor des rivages du Japon  la cte amricaine. Et rien ! rien que l'immensit des flots dserts ! Rien qui ressemblt  un narwal gigantesque, ni  un lot sous-marin, ni  une pave de naufrage, ni  un cueil fuyant, ni  quoi que ce ft de surnaturel !
:A deux encablures de l'_Abraham-Lincoln_ et de sa hanche de tribord, la mer semblait tre illumine par dessus. Ce n'tait point un simple phnomne de phosphorescence, et l'on ne pouvait s'y tromper. Le monstre, immerg  quelques toises de la surface des eaux, projetait cet clat trs intense, mais inexplicable, que mentionnaient les rapports de plusieurs capitaines. Cette magnifique irradiation devait tre produite par un agent d'une grande puissance clairante. La partie lumineuse dcrivait sur la mer un immense ovale trs allong, au centre duquel se condensait un foyer ardent dont l'insoutenable clat s'teignait par dgradations successives.
:Pendant que j'observais cet tre phnomnal, deux jets de vapeur et d'eau s'lancrent de ses vents, et montrent  une hauteur de quarante mtres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en conclus dfinitivement qu'il appartenait  l'embranchement des vertbrs, classe des mammifres, sous-classe des monodelphiens, groupe des pisciformes, ordre des ctacs, famille... Ici, je ne pouvais encore me prononcer. L'ordre des ctacs comprend trois familles : les baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernire que sont rangs les narwals. Chacune de ces famille se divise en plusieurs genres, chaque genre en espces, chaque espce en varits. Varit, espce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne doutais pas de complter ma classification avec l'aide du ciel et du commandant Farragut.
:Il fut donc dcid que notre seule chance de salut tant d'tre recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions nous organiser de manire a les attendre le plus longtemps possible. Je rsolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les puiser simultanment, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous, tendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croiss, les jambes allonges, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rle de remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-tre jusqu'au lever du jour.
:Je marchai en ttonnant. Aprs cinq pas, je rencontrai une muraille de fer, faite de tles boulonnes. Puis, me retournant, je heurtai une table de bois, prs de laquelle taient rangs plusieurs escabeaux. Le plancher de cette prison se dissimulait sous une paisse natte de phormium qui assourdissait le bruit des pas. Les murs nus ne rvlaient aucune trace de porte ni de fentre. Conseil, faisant un tour en sens inverse, me rejoignit, et nous revnmes au milieu de cette cabine, qui devait avoir vingt pieds de long sur dix pieds de large. Quant  sa hauteur, Ned Land, malgr sa grande taille, ne put la mesurer.
:Une demi-heure s'tait dj coule sans que la situation se ft modifie, quand, d'une extrme obscurit, nos yeux passrent subitement  la plus violente lumire. Notre prison s'claira soudain, c'est--dire qu'elle s'emplit d'une matire lumineuse tellement vive que je ne pus d'abord en supporter l'clat. A sa blancheur,  son intensit, je reconnus cet clairage lectrique, qui produisait autour du bateau sous-marin comme un magnifique phnomne de phosphorescence. Aprs avoir involontairement ferm les yeux, je les rouvris, et je vis que l'agent lumineux s'chappait d'un demi-globe dpoli qui s'arrondissait  la partie suprieure de la cabine.
:L'un tait de petite taille, vigoureusement muscl, large d'paules, robuste de membres, la tte forte, la chevelure abondante et noire, la moustache paisse, le regard vif et pntrant, et toute sa personne empreinte de cette vivacit mridionale qui caractrise en France les populations provenales. Diderot a trs justement prtendu que le geste de l'homme est mtaphorique, et ce petit homme en tait certainement la preuve vivante. On sentait que dans son langage habituel, il devait prodiguer les prosopopes, les mtonymies et les hypallages. Ce que. d'ailleurs, je ne fus jamais  mme de vrifier, car il employa toujours devant moi un idiome singulier et absolument incomprhensible.
:Les plats, recouverts de leur cloche d'argent, furent symtriquement poss sur la nappe, et nous prmes place  table. Dcidment, nous avions affaire  des gens civiliss, et sans la lumire lectrique qui nous inondait, je me serais cru dans la salle  manger de l'htel Adelphi,  Liverpool, ou du Grand-Htel,  Paris. Je dois dire toutefois que le pain et le vin manquaient totalement. L'eau tait frache et limpide, mais c'tait de l'eau - ce qui ne fut pas du got de Ned Land. Parmi les mets qui nous furent servis, je reconnus divers poissons dlicatement apprts ; mais, sur certains plats, excellents d'ailleurs, je ne pus me prononcer, et je n'aurais mme su dire  quel rgne, vgtal ou animal, leur contenu appartenait. Quant au service de table, il tait lgant et d'un got parfait. Chaque ustensile, cuiller, fourchette, couteau, assiette, portait une lettre entoure d'une devise en exergue, et dont voici le _fac-simil_ exact :
:Pour mon compte, je cdai moins facilement  ce violent besoin de dormir. Trop de penses s'accumulaient dans mon esprit, trop de questions insolubles s'y pressaient, trop d'images tenaient mes paupires entr'ouvertes ! O tions-nous ? Quelle trange puissance nous emportait ? Je sentais - ou plutt je croyais sentir - l'appareil s'enfoncer vers les couches les plus recules de la mer. De violents cauchemars m'obsdaient. J'entrevoyais dans ces mystrieux asiles tout un monde d'animaux inconnus, dont ce bateau sous-marin semblait tre le congnre, vivant, se mouvant, formidable comme eux !... Puis, mon cerveau se calma, mon imagination se fondit en une vague somnolence, et je tombai bientt dans un morne sommeil.
:L se posait une question  mon esprit. Comment procdait le commandant de cette demeure flottante ? Obtenait-il de l'air par des moyens chimiques, en dgageant par la chaleur l'oxygne contenu dans du chlorate de potasse, et en absorbant l'acide carbonique par la potasse caustique ? Dans ce cas, il devait avoir conserv quelques relations avec les continents, afin de se procurer les matires ncessaires  cette opration. Se bornait-il seulement  emmagasiner l'air sous de hautes pressions dans des rservoirs, puis  le rpandre suivant les besoins de son quipage ? Peut-tre. Ou, procd plus commode. plus conomique, et par consquent plus probable, se contentait-il de revenir respirer  la surface des eaux, comme un ctac. et de renouveler pour vingt-quatre heures sa provision d'atmosphre ? Quoi qu'il en soit. et quelle que ft la mthode, il me paraissait prudent de l'employer sans retard.
:En effet, j'tais dj rduit  multiplier mes inspirations pour extraire de cette cellule le peu d'oxygne qu'elle renfermait, quand, soudain, je fus rafrachi par un courant d'air pur et tout parfum d'manations salines. C'tait bien la brise de mer, vivifiante et charge d'iode ! J'ouvris largement la bouche, et mes poumons se saturrent de fraches molcules. En mme temps, je sentis un balancement, un roulis de mdiocre amplitude, mais parfaitement dterminable. Le bateau, le monstre de tle venait videmment de remonter  la surface de l'Ocan pour y respirer  la faon des baleines. Le mode de ventilation du navire tait donc parfaitement reconnu.
:Quant  notre abandon, notre isolement au fond de cette cellule, je n'osais estimer ce qu'il pourrait durer. Les esprances que j'avais conues aprs notre entrevue avec le commandant du bord s'effaaient peu  peu. La douceur du regard de cet homme, l'expression gnreuse de sa physionomie, la noblesse de son maintien, tout disparaissait de mon souvenir. Je revoyais cet nigmatique personnage tel qu'il devait tre, ncessairement impitoyable, cruel. Je le sentais en dehors de l'humanit, inaccessible  tout sentiment de piti, implacable ennemi de ses semblables auxquels il avait d vouer une imprissable haine !
: Messieurs, dit-il d'une voix calme et pntrante, je parle galement le franais, l'anglais, l'allemand et le latin. J'aurais donc pu vous rpondre ds notre premire entrevue, mais je voulais vous connatre d'abord, rflchir ensuite. Votre quadruple rcit, absolument semblable au fond, m'a affirm l'identit de vos personnes. Je sais maintenant que le hasard a mis en ma prsence monsieur Pierre Aronnax, professeur d'histoire naturelle au Musum de Paris, charg d'une mission scientifique  l'tranger, Conseil son domestique, et Ned Land, d'origine canadienne, harponneur  bord de la frgate l'_Abraham-Lincoln_, de la marine nationale des tats-Unis d'Amrique. 
:Ceci fut dit nettement. Un clair de colre et de ddain avait allum les yeux de l'inconnu, et dans la vie de cet homme, j'entrevis un pass formidable. Non seulement il s'tait mis en dehors des lois humaines, mais il s'tait fait indpendant, libre dans la plus rigoureuse acception du mot, hors de toute atteinte ! Qui donc oserait le poursuivre au fond des mers, puisque,  leur surface, il djouait les efforts tents contre lui ? Quel navire rsisterait au choc de son monitor sous-marin ? Quelle cuirasse, si paisse qu'elle ft, supporterait les coups de son peron ? Nul, entre les hommes, ne pouvait lui demander compte de ses oeuvres. Dieu, s'il y croyait, sa conscience, s'il en avait une, taient les seuls juges dont il put dpendre.
:-- Ce que vous croyez tre de la viande, monsieur le professeur, n'est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici galement quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragot de porc. Mon cuisinier est un habile prparateur, qui excelle  conserver ces produits varis de l'Ocan. Gotez  tous ces mets. Voici une conserve d'holoturies qu'un Malais dclarerait sans rivale au monde, voil une crme dont le lait a t fourni par la mamelle des ctacs, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d'anmones qui valent celles des fruits les plus savoureux. 
: Mais cette mer, monsieur Aronnax, me dit-il, cette nourrice prodigieuse, inpuisable, elle ne me nourrit pas seulement ; elle me vtit encore. Ces toffes qui vous couvrent sont tisses avec le byssus de certains coquillages ; elles sont teintes avec la pourpre des anciens et nuances de couleurs violettes que j'extrais des aplysis de la Mditerrane. Les parfums que vous trouverez sur la toilette de votre cabine sont le produit de la distillation des plantes marines. Votre lit est fait du plus doux zostre de l'Ocan. Votre plume sera un fanon de baleine, votre encre la liqueur scrte par la seiche ou l'encornet. Tout me vient maintenant de la mer comme tout lui retournera un jour !
:Auprs des oeuvres de l'art, les rarets naturelles tenaient une place trs importante. Elles consistaient principalement en plantes, en coquilles et autres productions de l'Ocan, qui devaient tre les trouvailles personnelles du capitaine Nemo. Au milieu du salon, un jet d'eau, lectriquement clair, retombait dans une vasque faite d'un seul tridacne. Cette coquille, fournie par le plus grand des mollusques acphales, mesurait sur ses bords, dlicatement festonns, une circonfrence de six mtres environ ; elle dpassait donc en grandeur ces beaux tridacnes qui furent donns  Franois 1er par la Rpublique de Venise, et dont l'glise Saint-Sulpice,  Paris, a fait deux bnitiers gigantesques.
:L'embranchement des zoophytes offrait de trs curieux spcimens de ses deux groupes des polypes et des chinodermes. Dans le premier groupe, des tubipores, des gorgones disposes en ventail, des ponges douces de Syrie, des isis des Molluques, des pennatules, une virgulaire admirable des mers de Norvge, des ombellulaires varies, des alcyonnaires, toute une srie de ces madrpores que mon matre Milne-Edwards a si sagacement classs en sections, et parmi lesquels je remarquai d'adorables flabellines, des oculines de l'le Bourbon, le  char de Neptune  des Antilles, de superbes varits de coraux, enfin toutes les espces de ces curieux polypiers dont l'assemblage forme des les entires qui deviendront un jour des continents. Dans les chinodermes, remarquables par leur enveloppe pineuse, les astries, les toiles de mer, les pantacrines, les comatules, les astrophons, les oursins, les holoturies, etc., reprsentaient la collection complte des individus de ce groupe.
:A part, et dans des compartiments spciaux, se droulaient des chapelets de perles de la plus grande beaut, que la lumire lectrique piquait de pointes de feu, des perles roses, arraches aux pinnes marines de la mer Rouge, des perles vertes de l'haliotyde iris, des perles jaunes, bleues, noires. curieux produits des divers mollusques de tous les ocans et de certaines moules des cours d'eau du Nord, enfin plusieurs chantillons d'un prix inapprciable qui avaient t distills par les pintadines les plus rares. Quelques-unes de ces perles surpassaient en grosseur un oeuf de pigeon ; elles valaient, et au-del, celle que le voyageur Tavernier vendit trois millions au shah de Perse, et primaient cette autre perle de l'iman de Mascate, que je croyais sans rivale au monde.
:-- Je comprends, capitaine, je comprends cette joie de se promener au milieu de telles richesses. Vous tes de ceux qui ont fait eux-mmes leur trsor. Aucun musum de l'Europe ne possde une semblable collection des produits de l'Ocan. Mais si j'puise mon admiration pour elle, que me restera-t-il pour le navire qui les porte ! Je ne veux point pntrer des secrets qui sont les vtres ! Cependant, j'avoue que ce Nautilus, la force motrice qu'il renferme en lui, les appareils qui permettent de le manoeuvrer, l'agent si puissant qui l'anime, tout cela excite au plus haut point ma curiosit. Je vois suspendus aux murs de ce salon des instruments dont la destination m'est inconnue. Puis-je savoir ?...
: Monsieur, dit le capitaine Nemo, me montrant les instruments suspendus aux parois de sa chambre, voici les appareils exigs par la navigation du Nautilus. Ici comme dans le salon, je les ai toujours sous les yeux, et ils m'indiquent ma situation et ma direction exacte au milieu de l'Ocan. Les uns vous sont connus, tels que le thermomtre qui donne la temprature intrieure du Nautilus ; le baromtre, qui pse le poids de l'air et prdit les changements de temps ; l'hygromtre, qui marque le degr de scheresse de l'atmosphre ; le _storm-glass_, dont le mlange, en se dcomposant, annonce l'arrive des temptes ; la boussole, qui dirige ma route ; le sextant, qui par la hauteur du soleil m'apprend ma latitude ; les chronomtres, qui me permettent de calculer ma longitude ; et enfin des lunettes de jour et de nuit, qui me servent  scruter tous les points de l'horizon, quand le Nautilus est remont  la surface des flots.
:-- Je ne sais s'ils la trouveront, rpondit froidement le capitaine Nemo. Quoi qu'il en soit, vous connaissez dj la premire application que j'ai faite de ce prcieux agent. C'est lui qui nous claire avec une galit, une continuit que n'a pas la lumire du soleil. Maintenant, regardez cette horloge ; elle est lectrique, et marche avec une rgularit qui dfie celle des meilleurs chronomtres. Je l'ai divise en vingt-quatre heures, comme les horloges italiennes, car pour moi, il n'existe ni nuit, ni jour, ni soleil, ni lune, mais seulement cette lumire factice que j'entrane jusqu'au fond des mers ! Voyez, en ce moment, il est dix heures du matin.
:En effet, je connaissais dj toute la partie antrieure de ce bateau sous-marin, dont voici la division exacte, en allant du centre  l'peron : la salle  manger de cinq mtres, spare de la bibliothque par une cloison tanche, c'est--dire ne pouvant tre pntre par l'eau, la bibliothque de cinq mtres, le grand salon de dix mtres, spar de la chambre du capitaine par une seconde cloison tanche, ladite chambre du capitaine de cinq mtres, la mienne de deux mtres cinquante, et enfin un rservoir d'air de sept mtres cinquante, qui s'tendait jusqu' l'trave. Total, trente-cinq mtres de longueur. Les cloisons tanches taient perces de portes qui se fermaient hermtiquement au moyen d'obturateurs en caoutchouc, et elles assuraient toute scurit  bord du Nautilus, au cas o une voie d'eau se ft dclare.
:-- Aucunement. Ce canot adhre  la partie suprieure de la coque du Nautilus, et occupe une cavit dispose pour le recevoir. Il est entirement pont, absolument tanche, et retenu par de solides boulons. Cette chelle conduit  un trou d'homme perc dans la coque du Nautilus, qui correspond  un trou pareil perc dans le flanc du canot. C'est par cette double ouverture que je m'introduis dans l'embarcation. On referme l'une, celle du Nautilus ; je referme l'autre, celle du canot, au moyen de vis de pression ; je largue les boulons, et l'embarcation remonte avec une prodigieuse rapidit  la surface de la mer. J'ouvre alors le panneau du pont, soigneusement clos jusque-l, je mte, je hisse ma voile ou je prends mes avirons, et je me promne.
: Voici. monsieur Aronnax, les diverses dimensions du bateau qui vous porte. C'est un cylindre trs allong,  bouts coniques. Il affecte sensiblement la forme d'un cigare, forme dj adopte  Londres dans plusieurs constructions du mme genre. La longueur de ce cylindre. de tte en tte, est exactement de soixante-dix mtres, et son bau.  sa plus grande largeur, est de huit mtres. Il n'est donc pas construit tout  fait au dixime comme vos steamers de grande marche, mais ses lignes sont suffisamment longues et sa coule assez prolonge, pour que l'eau dplace s'chappe aisment et n'oppose aucun obstacle a sa marche.
:-- Or, si l'eau n'est pas absolument incompressible, elle est, du moins, trs peu compressible. En effet, d'aprs les calculs les plus rcents, cette rduction n'est que de quatre cent trente-six dix millionimes par atmosphre, ou par chaque trente pieds de profondeur. S'agit-il d'aller  mille mtres, je tiens compte alors de la rduction du volume sous une pression quivalente  celle d'une colonne d'eau de mille mtres, c'est--dire sous une pression de cent atmosphres. Cette rduction sera alors de quatre cent trente-six cent millimes. Je devrai donc accrotre le poids de faon  peser quinze cent treize tonneaux soixante-dix-sept centimes, au lieu de quinze cent sept tonneaux deux diximes. L'augmentation ne sera consquemment que de six tonneaux cinquante-sept centimes.
:-- Que l'lectricit seule pouvait me donner, se hta de dire le capitaine Nemo. Je vous rpte, monsieur, que le pouvoir dynamique de mes machines est  peu prs infini. Les pompes du Nautilus ont une force prodigieuse, et vous avez d le voir, quand leurs colonnes d'eau se sont prcipites comme un torrent sur l'_Abraham-Lincoln_. D'ailleurs, je ne me sers des rservoirs supplmentaires que pour atteindre des profondeurs moyennes de quinze cent  deux mille mtres, et cela dans le but de mnager mes appareils. Aussi, lorsque la fantaisie me prend de visiter les profondeurs de l'Ocan  deux ou trois lieues au-dessous de sa surface, j'emploie des manoeuvres plus longues, mais non moins infaillibles.
:La portion du globe terrestre occupe par les eaux est value  trois millions huit cent trente-deux milles cinq cent cinquante-huit myriamtres carrs, soit plus de trente-huit millions d'hectares. Cette masse liquide comprend deux milliards deux cent cinquante millions de milles cubes, et formerait une sphre d'un diamtre de soixante lieues dont le poids serait de trois quintillions de tonneaux. Et, pour comprendre ce nombre, il faut se dire que le quintillion est au milliard ce que le milliard est  l'unit, c'est--dire qu'il y a autant de milliards dans un quintillion que d'units dans un milliard. Or, cette masse liquide, c'est  peu prs la quantit d'eau que verseraient tous les fleuves de la terre pendant quarante mille ans.
:Le capitaine Nemo me salua. Je restai seul, absorb dans mes penses. Toutes se portaient sur ce commandant du Nautilus. Saurais-je jamais  quelle nation appartenait cet homme trange qui se vantait de n'appartenir  aucune ? Cette haine qu'il avait voue  l'humanit, cette haine qui cherchait peut-tre des vengeances terribles, qui l'avait provoque ? Etait-il un de ces savants mconnus, un de ces gnies  auxquels on a fait du chagrin , suivant l'expression de Conseil, un Galile moderne, ou bien un de ces hommes de science comme l'Amricain Maury, dont la carrire a t brise par des rvolutions politiques ? Je ne pouvais encore le dire. Moi que le hasard venait de jeter  son bord, moi dont il tenait la vie entre les mains, il m'accueillait froidement, mais hospitalirement. Seulement, il n'avait jamais pris la main que je lui tendais. Il ne m'avait jamais tendu la sienne.
:La mer a ses fleuves comme les continents. Ce sont des courants spciaux, reconnaissables  leur temprature,  leur couleur, et dont le plus remarquable est connu sous le nom de courant du Gulf Stream. La science a dtermin, sur le globe, la direction de cinq courants principaux : un dans l'Atlantique nord, un second dans l'Atlantique sud, un troisime dans le Pacifique nord, un quatrime dans le Pacifique sud, et un cinquime dans l'Ocan indien sud. Il est mme probable qu'un sixime courant existait autrefois dans l'Ocan indien nord, lorsque les mers Caspienne et d'Aral, runies aux grands lacs de l'Asie, ne formaient qu'une seule et mme tendue d'eau.
:Or, au point indiqu sur le planisphre, se droulait l'un de ces courants, le Kuro-Scivo des Japonais, le Fleuve-Noir, qui, sorti du golfe du Bengale o le chauffent les rayons perpendiculaires du soleil des Tropiques, traverse le dtroit de Malacca, prolonge la cte d'Asie, s'arrondit dans le Pacifique nord jusqu'aux les Aloutiennes, charriant des troncs de camphriers et autres produits indignes, et tranchant par le pur indigo de ses eaux chaudes avec les flots de l'Ocan. C'est ce courant que le Nautilus allait parcourir. Je le suivais du regard, je le voyais se perdre dans l'immensit du Pacifique, et je me sentais entraner avec lui, quand Ned Land et Conseil apparurent  la porte du salon.
:On connat la diaphanit de la mer. On sait que sa limpidit l'emporte sur celle de l'eau de roche. Les substances minrales et organiques, qu'elle tient en suspension, accroissent mme sa transparence. Dans certaines parties de l'Ocan, aux Antilles, cent quarante-cinq mtres d'eau laissent apercevoir le lit de sable avec une surprenante nettet, et la force de pntration des rayons solaires ne parat s'arrter qu' une profondeur de trois cents mtres. Mais, dans ce milieu fluide que parcourait le Nautilus, l'clat lectrique se produisait au sein mme des ondes. Ce n'tait plus de l'eau lumineuse, mais de la lumire liquide.
:Le Canadien ne s'tait pas tromp. Une troupe de balistes,  corps comprim.  peau grenue, arms d'un aiguillon sur leur dorsale, se jouaient autour du Nautilus, et agitaient les quatre ranges de piquants qui hrissent chaque ct de leur queue. Rien de plus admirable que leur enveloppe, grise par-dessus, blanche par-dessous dont les taches d'or scintillaient dans le sombre remous des lames. Entre eux ondulaient des raies, comme une nappe abandonne aux vents. et parmi elles, j'aperus,  ma grande joie, cette raie chinoise, jauntre  sa partie suprieure, rose tendre sous le ventre et munie de trois aiguillons en arrire de son oeil : espce rare, et mme douteuse au temps de Lacpde, qui ne l'avait jamais vue que dans un recueil de dessins japonais.
:Pendant deux heures toute une arme aquatique fit escorte au Nautilus. Au milieu de leurs jeux, de leurs bonds, tandis qu'ils rivalisaient de beaut, d'clat et de vitesse, je distinguai le labre vert, le mulle barberin, marqu d'une double raie noire. Le gobie lotre,  caudale arrondie, blanc de couleur et tachet de violet sur le dos, le scombre japonais, admirable maquereau de ces mers, au corps bleu et  la tte argente, de brillants azurors dont le nom seul emporte toute description des spares rays, aux nageoires varies de bleu et de jaune, des spares fascs, relevs d'une bande noire sur leur caudale, des spares zonphores lgamment corsets dans leurs six ceintures, des aulostones, vritables bouches en flte ou bcasses de mer, dont quelques chantillons atteignaient une longueur d'un mtre, des salamandres du Japon, des murnes chidnes, longs serpents de six pieds, aux yeux vifs et petits, et  la vaste bouche hrisse de dents, etc.
:Sur un appel du capitaine, deux hommes de l'quipage vinrent nous aider  revtir ces lourds vtements impermables, faits en caoutchouc sans couture, et prpars de manire  supporter des pressions considrables. On et dit une armure  la fois souple et rsistante. Ces vtements formaient pantalon et veste. Le pantalon se terminait par d'paisses chaussures, garnies de lourdes semelles de plomb. Le tissu de la veste tait maintenu par des lamelles de cuivre qui cuirassaient la poitrine, la dfendaient contre la pousse des eaux, et laissaient les poumons fonctionner librement ; ses manches finissaient en forme de gants assouplis, qui ne contrariaient aucunement les mouvements de la main.
:Le capitaine Nemo marchait en avant, et son compagnon nous suivait  quelques pas en arrire. Conseil et moi, nous restions l'un prs de l'autre, comme si un change de paroles et t possible  travers nos carapaces mtalliques. Je ne sentais dj plus la lourdeur de mes vtements, de mes chaussures, de mon rservoir d'air, ni le poids de cette paisse sphre, au milieu de laquelle ma tte ballottait comme une amande dans sa coquille. Tous ces objets, plongs dans l'eau, perdaient une partie de leur poids gale  celui du liquide dplac. et je me trouvais trs bien de cette loi physique reconnue par Archimde. Je n'tais plus une masse inerte, et j'avais une libert de mouvement relativement grande.
:La lumire, qui clairait le sol jusqu' trente pieds au-dessous de la surface de l'Ocan, m'tonna par sa puissance. Les rayons solaires traversaient aisment cette masse aqueuse et en dissipaient la coloration. Je distinguais nettement les objets  une distance de cent mtres. Au-del, les fonds se nuanaient des fines dgradations de l'outremer, puis ils bleuissaient dans les lointains, et s'effaaient au milieu d'une vague obscurit. Vritablement, cette eau qui m'entourait n'tait qu'une sorte d'air, plus dense que l'atmosphre terrestre, mais presque aussi diaphane. Au-dessus de moi, j'apercevais la calme surface de la mer.
:Pendant un quart d'heure, je foulai ce sable ardent, sem d'une impalpable poussire de coquillages. La coque du Nautilus, dessine comme un long cueil, disparaissait peu  peu, mais son fanal, lorsque la nuit se serait faite au milieu des eaux, devait faciliter notre retour  bord, en projetant ses rayons avec une nettet parfaite. Effet difficile  comprendre pour qui n'a vu que sur terre ces nappes blanchtres si vivement accuses. L, la poussire dont l'air est satur leur donne l'apparence d'un brouillard lumineux ; mais sur mer, comme sous mer, ces traits lectriques se transmettent avec une incomparable puret.
:Il tait alors dix heures du matin. Les rayons du soleil frappaient la surface des flots sous un angle assez oblique, et au contact de leur lumire dcompose par la rfraction comme  travers un prisme, fleurs, rochers, plantules, coquillages, polypes, se nuanaient sur leurs bords des sept couleurs du spectre solaire. C'tait une merveille, une fte des yeux, que cet enchevtrement de tons colors, une vritable kalidoscopie de vert, de jaune, d'orange, de violet, d'indigo, de bleu, en un mot, toute la palette d'un coloriste enrag ! Que ne pouvais-je communiquer  Conseil les vives sensations qui me montaient au cerveau, et rivaliser avec lui d'interjections admiratives ! Que ne savais-je, comme le capitaine Nemo et son compagnon, changer mes penses au moyen de signes convenus ! Aussi, faute de mieux, je me parlais  moi-mme. je criais dans la bote de cuivre qui coiffait ma tte, dpensant peut-tre en vaines paroles plus d'air qu'il ne convenait.
:Nous avions quitt le Nautilus depuis une heure et demie environ. Il tait prs de midi. Je m'en aperus  la perpendicularit des rayons solaires qui ne se rfractaient plus. La magie des couleurs disparut peu  peu, et les nuances de l'meraude et du saphir s'effacrent de notre firmament. Nous marchions d'un pas rgulier qui rsonnait sur le sol avec une intensit tonnante. Les moindres bruits se transmettaient avec une vitesse  laquelle l'oreille n'est pas habitue sur la terre. En effet, l'eau est pour le son un meilleur vhicule que l'air, et il s'y propage avec une rapidit quadruple.
:En ce moment, le sol s'abaissa par une pente prononce. La lumire prit une teinte uniforme. Nous atteignmes une profondeur de cent mtres, subissant alors une pression de dix atmosphres. Mais mon vtement de scaphandre tait tabli dans des conditions telles que je ne souffrais aucunement de cette pression. Je sentais seulement une certaine gne aux articulations des doigts, et encore ce malaise ne tarda-t-il pas  disparatre. Quant  la fatigue que devait amener cette promenade de deux heures sous un harnachement dont j'avais si peu l'habitude, elle tait nulle. Mes mouvements, aids par l'eau, se produisaient avec une surprenante facilit.
:Entre ces divers arbrisseaux, grands comme les arbres des zones tempres, et sous leur ombre humide, se massaient de vritables buissons  fleurs vivantes, des haies de zoophytes, sur lesquels s'panouissaient des mandrines zbres de sillons tortueux, des cariophylles jauntres  tentacules diaphanes, des touffes gazonnantes de zoanthaires, et pour complter l'illusion -, les poissons-mouches volaient de branches en branches, comme un essaim de colibris, tandis que de jaunes lpisacanthes,  la mchoire hrisse, aux cailles aigus, des dactyloptres et des monocentres, se levaient sous nos pas, semblables  une troupe de bcassines.
:Je dis cent cinquante mtres, bien qu'aucun instrument ne me permt d'valuer cette distance. Mais je savais que, mme dans les mers les plus limpides, les rayons solaires ne pouvaient pntrer plus avant. Or, prcisment, l'obscurit devint profonde. Aucun objet n'tait visible  dix pas. Je marchais donc en ttonnant, quand je vis briller subitement une lumire blanche assez vive. Le capitaine Nemo venait de mettre son appareil lectrique en activit. Son compagnon l'imita. Conseil et moi nous suivmes leur exemple. J'tablis, en tournant une vis, la communication entre la bobine et le serpentin de verre, et la mer, claire par nos quatre lanternes, s'illumina dans un rayon de vingt-cinq mtres.
:Le retour commena. Le capitaine Nemo avait repris la tte de sa petite troupe, se dirigeant toujours sans hsiter. Je crus voir que nous ne suivions pas le mme chemin pour revenir au Nautilus. Cette nouvelle route, trs raide, et par consquent trs pnible, nous rapprocha rapidement de la surface de la mer. Cependant, ce retour dans les couches suprieures ne fut pas tellement subit que la dcompression se fit trop rapidement, ce qui aurait pu amener dans notre organisme des dsordres graves, et dterminer ces lsions internes si fatales aux plongeurs. Trs promptement, la lumire reparut et grandit, et, le soleil tant dj bas sur l'horizon, la rfraction borda de nouveau les divers objets d'un anneau spectral.
:C'tait une magnifique loutre de mer, une enhydre, le seul quadrupde qui soit exclusivement marin. Cette loutre, longue d'un mtre cinquante centimtres, devait avoir un trs grand prix. Sa peau, d'un brun marron en dessus, et argente en dessous, faisait une de ces admirables fourrures si recherches sur les marchs russes et chinois ; la finesse et le lustre de son poil lui assuraient une valeur minimum de deux mille francs. J'admirai fort ce curieux mammifre  la tte arrondie et orne d'oreilles courtes, aux yeux ronds, aux moustaches blanches et semblables  celles du chat, aux pieds palms et unguiculs,  la queue touffue. Ce prcieux carnassier, chass et traqu par les pcheurs, devient extrmement rare, et il s'est principalement rfugi dans les portions borales du Pacifique, o vraisemblablement son espce ne tardera pas  s'teindre.
:Cependant, une vingtaine de matelots du Nautilus, tous gens vigoureux et bien constitues, taient monts sur la plate-forme. Ils venaient retirer les filets qui avaient t mis  la trane pendant la nuit. Ces marins appartenaient videmment  des nations diffrentes, bien que le type europen ft indiqu chez tous. Je reconnus,  ne pas me tromper, des Irlandais, des Franais, quelques Slaves, un Grec ou un Candiote. Du reste, ces hommes taient sobres de paroles, et n'employaient entre eux que ce bizarre idiome dont je ne pouvais pas mme souponner l'origine. Aussi, je dus renoncer  les interroger.
: Oui, dit-il, l'Ocan possde une circulation vritable, et, pour la provoquer, il a suffi au Crateur de toutes choses de multiplier en lui le calorique, le sel et les animalcules. Le calorique, en effet, cre des densits diffrentes, qui amnent les courants et les contre-courants. L'vaporation, nulle aux rgions hyperborennes, trs active dans les zones quatoriales, constitue un change permanent des eaux tropicales et des eaux polaires. En outre, j'ai surpris ces courants de haut en bas et de bas en haut, qui forment la vraie respiration de l'Ocan. J'ai vu la molcule d'eau de mer, chauffe  la surface, redescendre vers les profondeurs, atteindre son maximum de densit  deux degrs au-dessous de zro, puis se refroidissant encore, devenir plus lgre et remonter. Vous verrez, aux ples, les consquences de ce phnomne, et vous comprendrez pourquoi, par cette loi de la prvoyante nature, la conglation ne peut jamais se produire qu' la surface des eaux ! 
: Les sels, dit-il, sont en quantit considrable dans la mer, monsieur le professeur, et si vous enleviez tous ceux qu'elle contient en dissolution, vous en feriez une masse de quatre millions et demi de lieues cubes, qui, tale sur le globe, formerait une couche de plus de dix mtres de hauteur. Et ne croyez pas que la prsence de ces sels ne soit due qu' un caprice de la nature. Non. Ils rendent les eaux marines moins vaporables, et empchent les vents de leur enlever une trop grande quantit de vapeurs, qui, en se rsolvant, submergeraient les zones tempres. Rle immense, rle de pondrateur dans l'conomie gnrale du globe ! 
: Quant aux infusoires, reprit-il, quant  ces milliards d'animalcules, qui existent par millions dans une gouttelette, et dont il faut huit cent mille pour peser un milligramme, leur rle n'est pas moins important. Ils absorbent les sels marins, ils s'assimilent les lments solides de l'eau, et, vritables faiseurs de continents calcaires, ils fabriquent des coraux et des madrpores ! Et alors la goutte d'eau, prive de son aliment minral, s'allge, remonte  la surface, y absorbe les sels abandonns par l'vaporation, s'alourdit, redescend, et rapporte aux animalcules de nouveaux lments  absorber. De l, un double courant ascendant et descendant, et toujours le mouvement, toujours la vie ! La vie, plus intense que sur les continents, plus exubrante, plus infinie, s'panouissant dans toutes les parties de cet ocan, lment de mort pour l'homme, a-t-on dit, lment de vie pour des myriades d'animaux et pour moi ! 
:Le 26 novembre,  trois heures du matin le Nautilus franchit le tropique du Cancer par 172 de longitude. Le 27, il passa en vue des Sandwich, o l'illustre Cook trouva la mort, le 14 fvrier 1779. Nous avions alors fait quatre mille huit cent soixante lieues depuis notre point de dpart. Le matin, lorsque j'arrivai sur la plate-forme, j'aperus,  deux milles sous le vent, Haoua, la plus considrable des sept les qui forment cet archipel. Je distinguai nettement sa lisire cultive, les diverses chanes de montagnes qui courent paralllement  la cte, et ses volcans que domine le Mouna-Rea, lev de cinq mille mtres au-dessus du niveau de la mer. Entre autres chantillons de ces parages, les filets rapportrent des flabellaires pavones, polypes comprims de forme gracieuse, et qui sont particuliers  cette partie de l'Ocan.
:La direction du Nautilus se maintint au sud-est. Il coupa l'quateur, le 1er dcembre, par 142 de longitude, et le 4 du mme mois, aprs une rapide traverse que ne signala aucun incident, nous emes connaissance du groupe des Marquises. J'aperus  trois milles, par 857' de latitude sud et 13932' de longitude ouest, la pointe Martin de Nouka-Hiva, la principale de ce groupe qui appartient  la France. Je vis seulement les montagnes boises qui se dessinaient  l'horizon, car le capitaine Nemo n'aimait pas  rallier les terres. L, les filets rapportrent de beaux spcimens de poissons, des choryphnes aux nageoires azures et  la queue d'or, dont la chair est sans rivale au monde, des hologymnoses  peu prs dpourvus d'cailles, mais d'un got exquis, des ostorhinques  mchoire osseuse, des thasards jauntres qui valaient la bonite, tous poissons dignes d'tre classs  l'office du bord.
:Aprs avoir quitt ces les charmantes protges par le pavillon franais, du 4 au 11 dcembre, le Nautilus parcourut environ deux mille milles. Cette navigation fut marque par la rencontre d'une immense troupe de calmars, curieux mollusques, trs voisins de la seiche. Les pcheurs franais les dsignent sous le nom d'encornets, et ils appartiennent  la classe des cphalopodes et  la famille des dibranchiaux, qui comprend avec eux les seiches et les argonautes. Ces animaux furent particulirement tudis par les naturalistes de l'antiquit, et ils fournissaient de nombreuses mtaphores aux orateurs de l'Agora, en mme temps qu'un plat excellent  la table des riches citoyens, s'il faut en croire Athne, mdecin grec, qui vivait avant Gallien.
:Ce fut pendant la nuit du 9 au 10 dcembre, que le Nautilus rencontra cette arme de mollusques qui sont particulirement nocturnes. On pouvait les compter par millions. Ils migraient des zones tempres vers les zones plus chaudes, en suivant l'itinraire des harengs et des sardines. Nous les regardions  travers les paisses vitres de cristal, nageant  reculons avec une extrme rapidit, se mouvant au moyen de leur tube locomoteur, poursuivant les poissons et les mollusques, mangeant les petits, mangs des gros, et agitant dans une confusion indescriptible les dix pieds que la nature leur a implants sur la tte, comme une chevelure de serpents pneumatiques. Le Nautilus, malgr sa vitesse, navigua pendant plusieurs heures au milieu de cette troupe d'animaux. et ses filets en ramenrent une innombrable quantit, o je reconnus les neuf espces que d'Orbigny a classes pour l'ocan Pacifique.
:Cependant, toujours entrans par ce Nautilus, o nous vivions comme isols, le 11 dcembre, nous emes connaissance de l'archipel des Pomotou, ancien  groupe dangereux  de Bougainville, qui s'tend sur un espace de cinq cents lieues de l'est-sud-est  l'ouest-nord-ouest. entre 1330' et 2350' de latitude sud, et 12530' et 15130' de longitude ouest, depuis l'le Ducie jusqu' l'le Lazareff. Cet archipel couvre une superficie de trois cent soixante-dix lieues carres, et il est form d'une soixantaine de groupes d'les, parmi lesquels on remarque le groupe Gambier, auquel la France a impos son protectorat. Ces les sont corallignes. Un soulvement lent, mais continu, provoqu par le travail des polypes, les reliera un jour entre elles. Puis, cette nouvelle le se soudera plus tard aux archipels voisins, et un cinquime continent s'tendra depuis la Nouvelle-Zlande et la Nouvelle-Caldonie jusqu'aux Marquises.
:Les madrpores, qu'il faut se garder de confondre avec les coraux, ont un tissu revtu d'un encrotement calcaire, et les modifications de sa structure ont amen M. Milne-Edwards, mon illustre matre,  les classer en cinq sections. Les petits animalcules qui scrtent ce polypier vivent par milliards au fond de leurs cellules. Ce sont leurs dpts calcaires qui deviennent rochers, rcifs, lots, les. Ici, ils forment un anneau circulaire, entourant un lagon ou un petit lac intrieur, que des brches mettent en communication avec la mer. L, ils figurent des barrires de rcifs semblables  celles qui existent sur les ctes de la Nouvelle-Caldonie et de diverses les des Pomotou. En d'autres endroits, comme  la Runion et  Maurice, ils lvent des rcifs frangs, hautes murailles droites, prs desquelles les profondeurs de l'Ocan sont considrables.
:En prolongeant  quelques encablures seulement les accores de l'le Clermont-Tonnerre, j'admirai l'ouvrage gigantesque, accompli par ces travailleurs microscopiques. Ces murailles taient spcialement l'oeuvre des madrporaires dsigns par les noms de millepores, de porites, d'astres et de mandrines. Ces polypes se dveloppent particulirement dans les couches agites de la surface de la mer, et par consquent, c'est par leur partie suprieure qu'ils commencent ces substructions, lesquelles s'enfoncent peu  peu avec les dbris de scrtions qui les supportent. Telle est, du moins, la thorie de M. Darwin, qui explique ainsi la formation des atolls - thorie suprieure, selon moi,  celle qui donne pour base aux travaux madrporiques des sommets de montagnes ou de volcans, immergs  quelques pieds au-dessous du niveau de la mer.
:Lorsque le Nautilus revint  la surface de l'Ocan, je pus embrasser dans tout son dveloppement cette le de Clermont-Tonnerre, basse et boise. Ses roches madrporiques furent videmment fertilises par les trombes et les temptes. Un jour, quelque graine, enleve par l'ouragan aux terres voisines, tomba sur les couches calcaires, mles des dtritus dcomposs de poissons et de plantes marines qui formrent l'humus vgtal. Une noix de coco, pousse par les lames, arriva sur cette cte nouvelle. Le germe prit racine. L'arbre, grandissant, arrta la vapeur d'eau. Le ruisseau naquit. La vgtation gagna peu  peu. Quelques animalcules, des vers, des insectes, abordrent sur des troncs arrachs aux les du vent. Les tortues vinrent pondre leurs oeufs. Les oiseaux nichrent dans les jeunes arbres. De cette faon, la vie animale se dveloppa, et, attir par la verdure et la fertilit, l'homme apparut. Ainsi se formrent ces les, oeuvres immenses d'animaux microscopiques.
:En 1791, le gouvernement franais, justement inquiet du sort des deux corvettes. arma deux grandes fltes, la _Recherche_ et l'_Esprance_, qui quittrent Brest, le 28 septembre, sous les ordres de Bruni d'Entrecasteaux. Deux mois aprs, on apprenait par la dposition d'un certain Bowen, commandant l'_Albermale_, que des dbris de navires naufrags avaient t vus sur les ctes de la Nouvelle-Gorgie. Mais d'Entrecasteaux, ignorant cette communication, - assez incertaine, d'ailleurs - se dirigea vers les les de l'Amiraut, dsignes dans un rapport du capitaine Hunter comme tant le lieu du naufrage de La Prouse.
: Le commandant La Prouse partit le 7 dcembre 1785 avec ses navires la _Boussole_ et l'_Astrolabe_. Il mouilla d'abord  Botany-Bay, visita l'archipel des Amis, la Nouvelle-Caldonie, se dirigea vers Santa-Cruz et relcha  Namouka, l'une des les du groupe Hapa. Puis, ses navires arrivrent sur les rcifs inconnus de Vanikoro. La _Boussole_, qui marchait en avant, s'engagea sur la cte mridionale. L'_Astrolabe_ vint  son secours et s'choua de mme. Le premier navire se dtruisit presque immdiatement. Le second, engrav sous le vent, rsista quelques jours. Les naturels firent assez bon accueil aux naufrags. Ceux-ci s'installrent dans l'le, et construisirent un btiment plus petit avec les dbris des deux grands. Quelques matelots restrent volontairement  Vanikoro.
:Voici quelle tait cette situation. A deux milles, par tribord, apparaissait l'le Gueboroar dont la cte s'arrondissait du nord  l'ouest, comme un immense bras. Vers le sud et l'est se montraient dj quelques ttes de coraux que le jusant laissait  dcouvert. Nous nous tions chous au plein. et dans une de ces mers o les mares sont mdiocres, circonstance fcheuse pour le renflouage du Nautilus. Cependant. Le navire n'avait aucunement souffert, tant sa coque tait solidement lie. Mais s'il ne pouvait ni couler, ni s'ouvrir, il risquait fort d'tre  jamais attach sur ces cueils, et alors c'en tait fait de l'appareil sous-marin du capitaine Nemo.
:En quelques minutes. nous fmes  une porte de fusil de la cte. Le sol tait presque entirement madrporique, mais certains lits de torrents desschs. sems de dbris granitiques, dmontraient que cette le tait due  une formation primordiale. Tout l'horizon se cachait derrire un rideau de forts admirables. Des arbres normes, dont la taille atteignait parfois deux cents pieds, se reliaient l'un  l'autre par des guirlandes de lianes, vrais hamacs naturels que berait une brise lgre. C'taient des mimosas, des ficus, des casuarinas, des teks, des hibiscus, des pendanus, des palmiers, mlangs  profusion, et sous l'abri de leur vote verdoyante, au pied de leur stype gigantesque, croissaient des orchides des lgumineuses et des fougres.
:Cet arbre se distinguait des autres arbres par un tronc droit et haut de quarante pieds. Sa cime, gracieusement arrondie et forme de grandes feuilles multilobes, dsignait suffisamment aux yeux d'un naturaliste cet  artocarpus  qui a t trs heureusement naturalis aux les Mascareignes. De sa masse de verdure se dtachaient de gros fruits globuleux, larges d'un dcimtre, et pourvus extrieurement de rugosits qui prenaient une disposition hexagonale. Utile vgtal dont la nature a gratifie les rgions auxquelles le bl manque, et qui, sans exiger aucune culture, donne des fruits pendant huit mois de l'anne.
:Vers onze heures du matin, le premier plan des montagnes qui forment le centre de l'le tait franchi, et nous n'avions encore rien tu. La faim nous aiguillonnait. Les chasseurs s'taient fis au produit de leur chasse, et ils avaient eu tort. Trs heureusement, Conseil,  sa grande surprise, fit un coup double et assura le djeuner. Il abattit un pigeon blanc et un ramier, qui, lestement plums et suspendus  une brochette, rtirent devant un feu ardent de bois mort. Pendant que ces intressants animaux cuisaient, Ned prpara des fruits de l'artocarpus. Puis, le pigeon et le ramier furent dvors jusqu'aux os et dclars excellents. La muscade, dont ils ont l'habitude de se gaver, parfume leur chair et en fait un manger dlicieux.
:Cet oiseau appartenait  la plus belle des huit espces que l'on compte en Papouasie et dans les les voisines. C'tait le paradisier  grand-meraude , l'un des plus rares. Il mesurait trois dcimtres de longueur. Sa tte tait relativement petite, ses yeux placs prs de l'ouverture du bec, et petits aussi. Mais il offrait une admirable runion de nuances. tant jaune de bec, brun de pieds et d'ongles, noisette aux ailes empourpres  leurs extrmits, jaune ple  la tte et sur le derrire du cou, couleur d'meraude  la gorge, brun marron au ventre et  la poitrine. Deux filets corns et duveteux s'levaient au-dessus de sa queue, que prolongeaient de longues plumes trs lgres, d'une finesse admirable, et ils compltaient l'ensemble de ce merveilleux oiseau que les indignes ont potiquement appel 1' oiseau du soleil .
:Je restai seul ainsi pendant plusieurs heures, tantt songeant ces indignes mais sans les redouter autrement, car l'imperturbable confiance du capitaine me gagnait - tantt les oubliant, pour admirer les splendeurs de cette nuit des tropiques. Mon souvenir s'envolait vers la France,  la suite de ces toiles zodiacales qui devaient l'clairer dans quelques heures. La lune resplendissait au milieu des constellations du znith. Je pensai alors que ce fidle et complaisant satellite reviendrait aprs-demain,  cette mme place, pour soulever ces ondes et arracher le Nautilus  son lit de coraux. Vers minuit, voyant que tout tait tranquille sur les flots assombris aussi bien que sous les arbres du rivage, je regagnai ma cabine, et je m'endormis paisiblement.
:Donc, ce jour-l, le canot ne quitta pas le bord, au grand dplaisir de matre Land qui ne put complter ses provisions. Cet adroit Canadien employa son temps  prparer les viandes et farines qu'il avait rapportes de l'le Gueboroar. Quant aux sauvages, ils regagnrent la terre vers onze heures du matin, ds que les ttes de corail commencrent  disparatre sous le flot de la mare montante. Mais je vis leur nombre s'accrotre considrablement sur la plage. Il tait probable qu'ils venaient des les voisines ou de la Papouasie proprement dite. Cependant, je n'avais pas aperu une seule pirogue indigne.
:Et il y avait de quoi tre mu ! On sait, en effet, comme l'ont fait observer les naturalistes, que la dextrosit est une loi de nature. Les astres et leurs satellites, dans leur mouvement de translation et de rotation, se meuvent de droite  gauche. L'homme se sert plus souvent de sa main droite que de sa main gauche, et, consquemment, ses instruments et ses appareils, escaliers, serrures, ressorts de montres, etc., sont combins de manire a tre employs de droite  gauche. Or, la nature a gnralement suivi cette loi pour l'enroulement de ses coquilles. Elles sont toutes dextres,  de rares exceptions, et quand, par hasard, leur spire est snestre, les amateurs les payent au poids de l'or.
:C'tait vident que ces Papouas avaient eu dj des relations avec les Europens, et qu'ils connaissaient leurs navires. Mais ce long cylindre de fer allong dans la baie, sans mts, sans chemine, que devaient-ils en penser ? Rien de bon, car ils s'en taient d'abord tenus  distance respectueuse. Cependant. Le voyant immobile, ils reprenaient peu  peu confiance, et cherchaient  se familiariser avec lui. Or, c'tait prcisment cette familiarit qu'il fallait empcher. Nos armes, auxquelles la dtonation manquait, ne pouvaient produire qu'un effet mdiocre sur ces indignes. qui n'ont de respect que pour les engins bruyants. La foudre, sans les roulements du tonnerre, effraierait peu les hommes, bien que le danger soit dans l'clair, non dans le bruit.
:Le 13 janvier, le capitaine Nemo. arriv dans la mer de Timor, avait connaissance de l'le de ce nom par 1220 de longitude. Cette le dont la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carres est gouverne par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est--dire issus de la plus haute origine  laquelle un tre humain puisse prtendre. Aussi, ces anctres cailleux foisonnent dans les rivires de l'le, et sont l'objet d'une vnration particulire. On les protge, on les gte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des jeunes filles en pture, et malheur  l'tranger qui porte la main sur ces lzards sacrs.
:Pendant cette priode du voyage, le capitaine Nemo fit d'intressantes expriences sur les diverses tempratures de la mer  des couches diffrentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevs s'obtiennent au moyen d'instruments assez compliqus. dont les rapports sont au moins douteux, que ce soient des sondes thermomtriques, dont les verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils bass sur la variation de rsistance de mtaux aux courants lectriques. Ces rsultats ainsi obtenus ne peuvent tre suffisamment contrls. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-mme chercher cette temprature dans les profondeurs de la mer, et son thermomtre, mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait immdiatement et srement le degr recherch.
:Le Nautilus flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans cette obscurit devenait blouissante. Elle tait produite par des myriades d'animalcules lumineux, dont l'tincellement s'accroissait en glissant sur la coque mtallique de l'appareil. Je surprenais alors des clairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent t des coules de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses mtalliques portes au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition, certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu ign, dont toute ombre semblait devoir tre bannie. Non ! ce n'tait plus l'irradiation calme de notre clairage habituel ! Il y avait l une vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumire, on la sentait vivante !
:Pendant plusieurs heures, le Nautilus flotta dans ces ondes brillantes, et notre admiration s'accrut  voir les gros animaux marins s'y jouer comme des salamandres. Je vis l, au milieu de ce feu qui ne brle pas, des marsouins lgants et rapides, infatigables clowns des mers, et des istiophores longs de trois mtres, intelligents prcurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes varis, des scomberodes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui zbraient dans leur course la lumineuse atmosphre.
:En ce moment, le globe lumineux qui clairait la cellule s'teignit et nous laissa dans une obscurit profonde. Ned Land ne tarda pas  s'endormir, et, ce qui m'tonna, Conseil se laissa aller aussi  un lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez lui cet imprieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau s'imprgner d'une paisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir ouverts, se fermrent malgr moi. J'tais en proie  une hallucination douloureuse. videmment, des substances soporifiques avaient t mles aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'tait donc pas assez de la prison pour nous drober les projets du capitaine Nemo, il fallait encore le sommeil !
:Vers deux heures, j'tais au salon. occup  classer mes notes, lorsque le capitaine ouvrit la porte et parut. Je le saluai. Il me rendit un salut presque imperceptible, sans m'adresser la parole. Je me remis  mon travail, esprant qu'il me donnerait peut-tre des explications sur les vnements qui avaient marqu la nuit prcdente. Il n'en fit rien. Je le regardai. Sa figure me parut fatigue ; ses yeux rougis n'avaient pas t rafrachis par le sommeil ; sa physionomie exprimait une tristesse profonde, un rel chagrin. Il allait et venait, s'asseyait et se relevait, prenait un livre au hasard, l'abandonnait aussitt. consultait ses instruments sans prendre ses notes habituelles, et semblait ne pouvoir tenir un instant en place.
:La lumire produisait mille effets charmants en se jouant au milieu de ces ramures si vivement colores. Il me semblait voir ces tubes membraneux et cylindriques trembler sous l'ondulation des eaux. J'tais tent de cueillir leurs fraches corolles ornes de dlicats tentacules, les unes nouvellement panouies, les autres naissant  peine, pendant que de lgers poissons, aux rapides nageoires, les effleuraient en passant comme des voles d'oiseaux. Mais, si ma main s'approchait de ces fleurs vivantes, de ces sensitives animes, aussitt l'alerte se mettait dans la colonie. Les corolles blanches rentraient dans leurs tuis rouges, les fleurs s'vanouissaient sous mes regards, et le buisson se changeait en un bloc de mamelons pierreux.
:Le hasard m'avait mis l en prsence des plus prcieux chantillons de ce zoophyte. Ce corail valait celui qui se pche dans la Mditerrane, sur les ctes de France, d'Italie et de Barbarie. Il justifiait par ses tons vifs ces noms potiques de _fleur de sang_ et d'_cume de sang_ que le commerce donne  ses plus beaux produits. Le corail se vend jusqu' cinq cents francs le kilogramme, et en cet endroit, les couches liquides recouvraient la fortune de tout un monde de corailleurs. Cette prcieuse matire, souvent mlange avec d'autres polypiers, formait alors des ensembles compacts et inextricables appels  macciota , et sur lesquels je remarquai d'admirables spcimens de corail rose.
:Enfin, aprs deux heures de marche, nous avions atteint une profondeur de trois cents mtres environ, c'est--dire la limite extrme sur laquelle le corail commence  se former. Mais l, ce n'tait plus le buisson isol, ni le modeste taillis de basse futaie. C'tait la fort immense, les grandes vgtations minrales, les normes arbres ptrifis, runis par des guirlandes d'lgantes plumarias, ces lianes de la mer, toutes pares de nuances et de reflets. Nous passions librement sous leur haute ramure perdue dans l'ombre des flots, tandis qu' nos pieds, les tubipores, les mandrines, les astres, les fongies, les cariophylles, formaient un tapis de fleurs, sem de gemmes blouissantes.
